Début de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

Un autre regard sur la création : si Dieu est esprit, Il ne peut vouloir qu'un Univers esprit, un monde qui ne subit pas son être mais le donne...

« La révélation de la Trinité, en nous introduisant dans cette communion d'amour qui est la vie divine, en nous révélant Dieu comme l'esprit c'est-à-dire Celui qui ne subit pas son être mais le donne et est ainsi la liberté infinie, cette Révélation modifie notre regard sur la création elle-même.

Or, il est évident que, si Dieu est esprit dans le sens où la vie trinitaire le signifie, si Dieu est esprit, il ne peut vouloir qu'un monde-esprit ! Un monde-robot ne signifie rien pour Lui. Il ne peut vouloir qu'un monde à son image, un monde libre, un monde qui concourt à sa propre création, un monde qui ne subit pas son être, et dont la vocation profonde est comme celle de Dieu, si l'on peut dire, de se donner.

Ceci comporte des conséquences infinies à l'encontre d'une vision de la création qui serait un jeu de la toute-puissance divine, d'ailleurs parfaitement gratuit, qui ne signifie rien pour Dieu ! Il est aussi bien installé dans son bonheur, que le monde existe ou qu'il n'existe pas, que le monde soit sauvé ou qu'il soit perdu.

La vision trinitaire, au contraire, nous conduit à un monde qui est avec Dieu en état de réciprocité nuptiale. Ceci d'ailleurs n'implique aucun paralogisme (aucun raisonnement faux). Il est facile dans notre expérience de pressentir si l'on doit être ainsi puisqu'une éducation authentique ne peut être donnée que dans le respect de la conscience de l'être éduqué, c'est-à-dire de l'enfant.

Le père que j'ai connu qui envoyait ses enfants à la communion quotidienne, qui les y contraignait d'ailleurs pour avoir un contrôle sur leur conduite, abusait de la façon la plus effroyable de leur dépendance matérielle à son égard. Bien sûr ils ne pouvaient subsister que par lui et, puisqu'ils étaient dans sa main, pour ne pas encourir des sanctions, ils allaient communier tous les jours, dans n'importe quel état d'ailleurs, abusant le père qui croyait qu'il pouvait ainsi contrôler leur conduite alors qu'il les précipitait, au contraire, dans une indifférence totale qui éclata bien sûr aussitôt que l'autorité du père cessa de pouvoir se faire sentir sur eux.

Un père humain, une mère humaine, au sens authentique de ce mot, savent très bien qu'il y a une inviolabilité de la conscience de l'enfant et que l'on ne peut l'atteindre que du dedans, c'est-à-dire dans l'agenouillement du lavement des pieds, c'est-à-dire dans le respect infini de son autonomie qu'il s'agit de délivrer, d'orienter, mais toujours dans une totale démission de soi-même.

Et un père et une mère conscients de leurs responsabilités n'abuseront jamais de la dépendance matérielle où se trouvent leurs enfants par rapport à eux pour leur imposer leurs opinions et les contraindre à accepter les idées qui ne sont pas les leurs, qui n'ont pas jailli du fond de leur conscience dans une découverte personnelle.

Telle est la parabole de la paternité de Dieu à l'égard de l'univers : Il ne veut pas un univers de robots, de choses qui subissent leur destin, mais un univers esprit, un univers qui participe à l'intimité de Dieu, un univers dont la vocation suprême est le don de soi.

L'univers est esprit, il dépend de l'esprit, il attend l'esprit comme le dit magnifiquement Saint Paul dans l'épître aux Romains (Rom. 8, 18-27), et cette affirmation, nous pouvons la vérifier dans cette œuvre humaine par excellence, l'œuvre de la science, car qu'est-ce que l'œuvre de la science sinon purement un dialogue d'esprit à esprit avec l'univers ?

Si vous prenez quelques grands génies dans l'humanité comme Platon, comme Archimède, comme Saint Augustin, comme Pascal, comme Descartes, comme Einstein, il est évident que ce qui demeure chez ces êtres et fait d'eux une présence durable qui ne s'effacera jamais de l'histoire - tant que celle-ci durera - c'est que, dans leur dialogue avec l'univers, ils se sont eux-mêmes chargés de lumière. Le dernier mot de rien ne sera jamais dit, c'est évident.

La science mourrait d'aboutir à un résultat définitif ! Mais ce qu'il y a de prodigieux dans la recherche scientifique, c'est que l'esprit s'y forme, c'est que l'esprit s'y purifie, c'est que l'esprit entre en état d'émerveillement, c'est que l'esprit prend contact avec cette réalité si mystérieuse qui est la vérité.

Comment la vérité peut-elle surgir au fond de cet univers observé dans l'ordre sensible avec des instruments matériels ? Comment l'univers peut-il donner lieu à la vérité, dont Rostand a dit toute la grandeur dans un hymne à la vérité qui conclut son livre "Peut-on modifier l'homme ? " Il y a une passion d'amour pour la vérité chez cet homme et chez tous ses émules, on sent parfaitement que l'univers n'est pas une chose, que l'univers est, pour eux, en quelque sorte, le signe, le sacrement de l'esprit.

Einstein l'a dit d'ailleurs à sa manière : "L'émotion mystique et la semence de toute science véritable, c'est l'homme. L'homme à qui ce sentiment est étranger, qui n'a plus la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect, il est comme s'il était mort. »

Pourquoi être frappé de respect devant l'univers ? Pourquoi s'approcher de lui avec une totale humilité comme le fait Einstein lui-même sinon justement parce qu'il y a, à travers le phénomène, la manifestation d'un esprit infini, d'une présence adorable, et c'est cela qui demeure.

Quand Pierre Termier parle de la joie de connaître, en grand géologue et en grand poète qu'il est, il ne nous la spécifie pas, il ne dit pas la joie de connaître la terre et ses origines et son évolution, mais il dit la joie de connaître qui est la même dans toutes les disciplines, à supposer que l'esprit s'y applique avec la même humilité et la même ferveur, c'est la joie de connaître, c'est-à-dire d'entrer en contact, de purifier et d'élargir son esprit, enfin de devenir lumière et jour dans un contact avec le monde sensible.

Et ce qui rend contemporains tous les grands génies, ce ne sont pas les formules auxquelles ils ont abouti, encore qu'elles puissent être toujours valables, mais c'est ce jour qui s'est levé en eux et qui a suscité le rayonnement de leur présence.

Aussi bien, si nous avons la chance d'entrer en contact avec un savant authentique, ce qui nous émeut, ce ne sont pas tellement les connaissances techniques - qui lui sont d'ailleurs indispensables - mais justement cette espèce de clarté intérieure qui fait de lui un contemplatif en contact ave une présence infinie. L'existence même de la science est donc un témoignage à ce fait que, dans son fond, l'univers est esprit. »

(À suivre)

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