Suite 3 de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

" Il y a une autre étape, si l'on peut dire, dans cette contemplation d'un univers-esprit, c'est celle de notre propre corps, dont je voudrais dire, justement, qu'il est esprit. Ceci a une portée considérable.

Vous savez peut-être que Tresmontant, qui est un penseur considérable informé de tout ce que la science la plus actuelle (en 1975) peut atteindre et qui est un chrétien fervent, a écrit une vie de Jésus, si l'on peut dire, aussi proche des sources qu'il est possible à sa connaissance des langues sémitiques, donc ce chrétien, qui témoigne de son amour pour le Christ et dont le livre est aussi un immense effort pour faire rayonner sa croyance en Dieu, le titre en est : "Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu" et dans un autre livre qui s'appelle "Le problème de l'âme", Claude Tresmontant récuse absolument la distinction entre l'âme et le corps. Il affirme que l'être humain est une structure subsistante comme tout être vivant, et cette architecture est créatrice, douée de la puissance d'auto-renouvellement, car les matériaux que cette structure vivante emprunte au milieu ambiant, emprunte à l'univers, sont immédiatement saisis par cette structure pour concourir à son expression et à son enracinement dans le monde sensible.

Nous pouvons perdre 500 000 millions de cellules chaque jour, qui se renouvellent chaque jour sans que notre identité en soit menacée, et c'est justement le caractère de tout vivant : sa structure demeure identique jusqu'à la mort, identique quel que soit le tourbillon des matériaux dans lequel il est plongé et où il puise de quoi se renouveler indéfiniment. Donc ce matériau sans cesse renouvelé ne le remet pas en question, son identité demeure.

C'est pourquoi, avec d'autres savants, Claude Tresmontant est tenté de voir dans cette structure quelque chose qui est proche de l'immatériel, justement parce qu'elle subsiste quelle que soit la nouveauté incessante des matériaux qu'elle emprunte ! Il assure donc qu'un être humain étant une structure subsistante peut être indifféremment conçu comme un corps vivant ou comme une âme vivante, c'est, pour lui, absolument la même chose, car, sans une structure, il n'y a pas de corps. Le cadavre n'est pas le corps, le cadavre est un agrégat de parties qui vont d'ailleurs se diviser dans la décomposition, le corps n'existe justement que lorsqu'il est cette structure vivante qui s'auto-renouvelle et qui ordonne tous les matériaux qu'elle emprunte à sa propre subsistance. Pour lui, donc, il n'y a pas de problème de l'âme et du corps, c'est une seule et même chose avec, justement, cette possibilité d'émergence en quelque manière, puisque la structure même de l'être vivant, précisément parce qu'elle domine le matériau qu'elle emprunte, cette structure est en quelque sorte déjà immatérielle et le devient de plus en plus à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des espèces.

Vous pouvez lire tout cela dans les deux livres de Claude Tresmontant. Vous verrez qu'il ne s'agit pas le moins du monde d'un matérialisme quelconque, c'est quelqu'un qui croit fermement au contraire à la spiritualité de l'homme et qui veut affirmer l'existence de Dieu comme pivot même de la connaissance. Pour lui, la contingence de l'univers éclate et désigne constamment son auteur qui est le Dieu Vivant, la conception auquel il se réfère et qu'il reprend d'Aristote, ne veut pas du tout induire un matérialisme quelconque, mais simplement ramener le problème à sa réalité.

J'avoue que je ne suis pas du tout gêné, personnellement, par cette vision de Claude Tresmontant, au contraire ! Parce que je pense que c'est l'homme tout entier qui est esprit, car "esprit" veut dire, justement, la possibilité d'un retrait, d'une distance que l'on prend par rapport à soi-même, la possibilité d'un choix, la possibilité de se libérer du donné pour en faire un don et cette possibilité, elle nous concerne tout entier : nous n'avons pas un corps, nous sommes un corps ! Nous sommes aussi bien une âme dans la même mesure - et c'est cela qui est le trait constitutif de notre humanité, cela sans doute le trait constitutif de toute nature intelligente, car ici nous risquons d'être victimes d'une image : en effet, nous parlons de vie intérieure et nous sommes peut-être induits par cette image, induits à penser que notre vie intérieure est cachée au fond de nous-même, comme nos viscères sont cachés au fond de nous-même par rapport à notre épiderme ! Nous ne voyons pas nos viscères, nous ne voyons pas notre estomac, nous ne voyons pas notre cœur, bien qu'on puisse les atteindre chirurgicalement, mais la vie intérieure, elle, ne se loge nulle part, elle est aussi bien au bout de nos doigts qu'à la racine de nos cheveux.

La dignité de l'homme l'enveloppe tout entier, elle concerne tout ce qu'il est parce que tout ce qu'il est, justement, est appelé à ne rien subir, à ne pas se subir et à se créer dans l'ordre de l'amour en se désappropriant radicalement de soi.

Remarquez que vous avez là une analogie, dans le sixième chapitre de la 1ère aux Corinthiens, quand Saint Paul veut écarter les fidèles de Corinthe de la fornication qui coule à pleins bords dans cette ville de plaisir qu'est alors Corinthe, il ne leur dit pas : "C'est défendu", il ne leur dit pas : "C'est interdit ! C'est contraire au Décalogue, aux commandements de Dieu ! " Il leur dit : " Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ et le Temple du Saint Esprit. "(1)

Donc il leur révèle dans leur corps une dimension mystique, une dimension nouvelle, une dimension infinie qui les transfigure, qui fait qu'on ne peut les regarder comme des choses, comme des objets sur lesquels on se fascine ! On ne peut plus les voir qu'à travers ce regard divin qui les a revêtus d'une noblesse infinie. »

(À suivre)

Note (1) : Dans la conception grecque le corps est conçu d'une façon différente et pessimiste, il est conçu comme nuisant à l'unité de la personne, celle-ci étant purement spirituelle, le corps la dégradant. Les pères grecs de l'Eglise, restent très influencés par la métaphysique de Platon et d'Aristote son héritier.

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