Suite 5 et fin de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

Dieu a annulé notre dépendance vis-à-vis de Lui. L'homme commence à être homme au moment où jaillit en lui la pensée... Toute la tragédie de l'histoire est la tragédie de Dieu...

(Reprise) :

« C'est pour moi une des données les plus essentielles dans ce mystère de la liturgie divine, qui demeure pour moi chaque matin une chose neuve et inépuisable, ce sentiment d'un raccourci fulgurant où, tout d'un coup, la matière non vivante est transsubstantiée, où sa structure est convertie radicalement en la Chair et au Sang du Seigneur, c'est comme une révélation des intentions de Dieu sur l'univers, justement d'en faire l'image de l'Amour qui est Sa Vie, davantage, de l'associer à cette vie d'Amour en ramenant toute créature finalement par la voie de l'esprit, en ramenant toute créature à cette circulation de la Vie Divine qui est éternelle Pauvreté. »

(Suite du texte) :

« Dieu veut se communiquer selon ce qu'il est, comme esprit et comme liberté, en nous appelant à être esprit et liberté. Et bien sûr cela comporte un risque infini pour Lui parce que, si nous sommes inviolables pour Lui - et nous le sommes au premier chef - s'il nous donne à nous-mêmes comme esprit, ce n'est pas pour reprendre le don qu'il nous fait, comme ce père et cette mère attentifs ne veulent pas que leurs enfants subissent la pression de leur dépendance matérielle à leur égard.

Dieu a annulé cette dépendance - qui est certaine puisque nous n'existons que par Lui -, Il l'a annulée précisément parce que ce qu'Il veut, c'est que ces existences qu'il suscite soient libres devant Lui et entrent avec Lui en un rapport nuptial où le oui de la créature est indispensable au oui du Créateur.

Alors cela peut échouer, et cela a échoué effectivement, c'est le sens du récit du péché originel, c'est la première défaite de Dieu et le commencement de l'histoire.

L'histoire devait commencer par une jonction nuptiale. L'apparition de la pensée, c'était justement pour l'univers la charnière qui permettait de passer d'une vie subie à une vie donnée.

On comprend que l'apparition de la pensée constitue celle de l'homme, car l'homme commence en réalité, même s'il y a eu des hominiens pendant des millions d'années, l'homme commence au moment où jaillit cette pensée qui le concerne tout entier et qui appelle de sa part une décision qui l'engage et engage avec lui tout l'univers.

D'après le récit sacré cette épreuve est un échec pour Dieu, la création demeure dans cet état statique, elle n'accède pas à la liberté, elle est soumise, comme dit Saint Paul, à la vanité et elle gémit dans l'attente de la révélation de la gloire des fils de Dieu (Rom., 8, 21-22). Et, bien sûr, le point culminant de cet échec, ce sera la mort de Dieu en Jésus dans la Crucifixion.

"Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde", dit Pascal. On peut ajouter dans son esprit, Jésus est en agonie depuis le commencement du monde ! Toute la tragédie de l'histoire, c'est la tragédie de Dieu, qui est immolé, qui est refusé, qui est renié, qui est crucifié par l'homme qui le refuse.

Rien ne peut confirmer plus profondément la vocation de l'univers qui est d'être esprit et de ne pas se subir mais de s'accomplir par le don de soi. Pour nous cela a une signification d'une actualité brûlante à chaque instant de notre vie, car nous sommes saisis dans une création qui commence à chaque battement de notre cœur, où notre oui est indispensable au oui de Dieu, non seulement pour nous, mais pour toute l'humanité, mais pour tout l'univers, mais pour toute l'histoire, mais pour tout l'avenir.

L'immense aventure, c'est justement que, devant Dieu, nous sommes libres et inviolables. Plutôt que de violer notre liberté - ce qui est impossible, ce serait le reniement de Lui-même - Dieu va mourir pour que notre amour puisse renaître et reconnaître Son Vrai Visage.

Donc l'esprit, ce n'est pas une petite fumée blanche dans une masse de graisse ! L'esprit, c'est la dimension essentielle de notre humanité et de notre univers, et une vie authentiquement humaine ne peut s'équilibrer que dans la redécouverte constante de cette dimension infinie.

Cela vient justement de ce que nous pouvons nous mettre en face de nous-mêmes, prendre une distance à l'égard de nous-mêmes, nous peser, constater l'impossibilité où nous sommes de fonder notre grandeur et notre dignité autrement qu'en décollant de nous-mêmes vers cette présence plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

Il y a une grande joie à contempler ce monde-esprit, cet homme-esprit, aussi loin qu'il soit de sa réalisation, il y a un avenir qui s'ouvre, il y a une possibilité qui ne veut pas mourir et pour laquelle Jésus, justement, a donné sa vie afin qu'en étant revêtus de Lui nous puissions mener, au jour le jour, une vie proprement divine. »

(Fin de la conférence)

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