Suite 3 de la 4ème conférence de M. Zundel au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

Cet immense débat avec nous-même concerne finalement la vie de Dieu...

« La vie est difficile justement parce qu'elle est une richesse incommensurable. Il est difficile de la vivre honnêtement, sincèrement, authentiquement, il est difficile de ne pas tricher, de ne pas s'enfermer dans une classe, dans une catégorie, de ne pas sombrer dans un pharisaïsme inconscient où l'on se rend justice à soi-même parce qu'on n'est pas comme le reste des hommes.

Il semble certain en tous cas que la seule issue, ce soit de regarder vers ce Dieu qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous-même, c'est ce regard vers Lui qui nous délivre du regard sur nous, ce regard sur nous qui nous empoisonne, qui nous emprisonne et nous livre à l'automatisme de toutes ces forces cosmiques que j'évoquais il y a un instant ! La seule manière d'en émerger, c'est ce regard vers Lui.

On voit bien dans l'Evangile, dans cette page extraordinaire où la prostituée inonde les pieds de Jésus de ses larmes dans l'offrande totale de son amour, on voit bien que ce qui la convertit radicalement et l'a rendue, comme dit François de Sales, archi-vierge, c'est qu'elle a cessé de se regarder et qu'en Le regardant, elle est entrée dans le règne de la Lumière et de l'Amour.

C'est vrai de la Samaritaine aussi : Notre Seigneur ne lui demande pas de se reconnaître possédée d'un démon ! Il l'attire vers Lui, Il lui révèle la source qui jaillit en vie éternelle au fond d'elle-même, Il l'amène à reconnaître ce Dieu qu'elle porte en elle, elle est sauvée parce que justement elle ne se regarde plus.

Et de même la femme adultère est invitée, absoute par Lui, absoute parce qu'elle a été jusqu'au fond de la honte et qu'elle n'a pu compter que sur cette protection imprévisible et magnifique de Celui qui a pu dire : "Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre !" Elle aussi est retournée, c'est-à-dire tournée vers Lui et donc sauvée d'elle-même.

Je ne cesse de dire que, dans la confession sacramentelle, toutes les fautes qu'on puisse reconnaître, ce ne sont pas elles qui constituent le mal ! Le mal radical, c'est cette rupture avec Dieu, c'est cette séparation d'avec Lui, c'est cette retombée en nous-même, car le bien, c'est Quelqu'un, le bien, c'est Lui ! Le bien est vivant ! Et le mal c'est l'absence, c'est la solitude terrible, justement parce qu'on n'est plus en contact avec la Source de Vie au plus intime de soi. A partir de là tout est possible, mais l'homme qui n'est plus en contact avec Dieu est forcément livré à lui-même et entraîné par toutes les forces obscures qui le sollicitent.

Il est donc finalement une seule manière d'émerger, c'est ce regard vers Dieu qui est là sur le rivage comme le Seigneur dans la dernière scène de l'évangile de Saint Jean : Il est là, Il attend, Il accueille, Il appelle, Il aime ! Si on Le regarde, on émerge de la tempête et on arrive nécessairement à bon port. Si bien que, finalement, le seul chemin vers une libération authentique dans notre vie quotidienne, c'est ce regard constamment repris sur Dieu qui habite en nous, qui habite également dans les autres et dans toute créature.

Si nous pouvons redécouvrir ce visage, nous sommes sauvés de nous-mêmes, et la tentation avec tout son tumulte finit par s'apaiser, parce que nous ne lui donnons pas prise dès que nous nous sommes cachés en Dieu en prenant, comme dit Saint Augustin, la fuite en Dieu : "Es-tu tenté de fuir loin de Dieu ? Prends la fuite en Dieu. "

C'est cela, au fond, la seule pureté, la seule pureté radicale, la seule liberté authentique, ce regard vers Lui qui nous suspend à Son Amour et nous empêche d'être possédés par nos possessions, car la pire possession, ce n'est pas la possession démoniaque, c'est cette possession de nous-mêmes par nous-mêmes, cette complaisance incestueuse où le moi possessif replié sur lui-même essaie de savourer sa fausse autonomie ! Et nul ne peut être délivré d'une telle possession si justement il ne regarde pas dans la direction de Dieu, en sorte que l'effort que nous avons constamment à reprendre, c'est celui-là, un effort de recueillement, un effort d'attention à la présence de Dieu pour redécouvrir Son Visage et être libérés de nous-mêmes.

C'est sûr qu'il y a une espèce de cercle vital : celui qui a entrevu cette issue est naturellement porté à la redécouvrir, celui qui ne l'a jamais entrevue, on peut dire qu'il n'est pas encore amené à lui-même, qu'il n'est pas encore entré dans une vraie dimension de son humanité ! Et peut-être ce qui nous parait criminel chez lui n'est-il qu'un acte sous-humain et en est-il seulement irresponsable.

En tous cas, dès qu'on prend conscience qu'on a une responsabilité, on ne peut l'exercer que comme une réponse d'amour à donner à Quelqu'un qui ne cesse de nous attendre. D'ailleurs - et c'est là la pointe la plus fine de cette méditation - il est clair que tout ce débat en nous, ce débat cosmique où tout le passé du monde nous assaille, où nous avons à récapituler l'évolution de tous les êtres pour les achever dans la ligne de l'Amour, cet immense débat où nous portons le monde sur nos épaules concerne finalement la vie de Dieu, je veux dire la réalisation de ce dessein d'amour qui jaillit de la Trinité divine dans une communication d'elle-même qui appelle toute créature à la vie nuptiale qui l'introduira au cœur de la Trinité divine. »

(À suivre)

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