Début de la 5ème conférence de Maurice Zundel donnée au Cénacle de Paris le 2 février 1975

La pesanteur du monde ne peut être assumée que grâce au poids merveilleux de la présence divine en nous. Est-il possible d'agir efficacement si l'on n'est pas en état de contemplation ? La seule action efficace est celle qui agit sur les profondeurs de l'homme. Le seul pouvoir authentique est celui de la personne. Ce qui se passe aujourd'hui en Inde, qui est pourtant la patrie de la spiritualité...

« J'ai tenté tout à l'heure (voir « sitation » avant-hier) de dire que la pesanteur du monde dans toutes ses dimensions, aussi bien le monde spirituel que le monde physique, que cette pesanteur qui nous atteint, que nous avons à assumer, ne peut être assumée qu'en raison de ce poids merveilleux de la Présence divine que nous portons en nous : seule, cette Présence de Dieu vécue peut nous faire tenir en équilibre dans cet immense tourbillon des forces innombrables qui pèsent sur nous.

D'ailleurs, cette pesée du monde est aussi notre honneur et notre grandeur, nous avons à l'assumer dans toutes les directions à partir de la fidélité de l'ange ou du péché de l'ange jusqu'à l'évolution matérielle à partir des particules les plus infimes jusqu'aux galaxies ! Tout cet univers nous concerne et nous sommes plongés dedans précisément parce que nous avons un rôle créateur à jouer, mais il est si immense qu'il faut un espace illimité qui ne peut être que ce Dieu que nous portons en nous.

Je voudrais, c'est un autre aspect du problème que nous sommes, que nous nous interrogions sur cette question : sommes-nous des actifs ou des contemplatifs ? La vie contemplative nous concerne-t-elle et est-il possible d'agir efficacement si l'on n'est pas en état de contemplation ?

Il est évident que la seule action efficace est celle qui a prise sur les profondeurs de l'homme, celle qui le transforme et le modifie, celle qui le libère, celle qui lui ouvre une aventure illimitée, qui peut lui permettre d'assumer sa vie avec joie, avec le sentiment que vraiment il est indispensable à l'équilibre de l'univers, qu'il est le centre, d'une certaine manière, de cet univers et que ce centre passe par lui et que, s'il est fidèle aux appels de son intimité, il est présent à tous les hommes, à tous les anges, à toutes les créatures, et que rien n'échappe finalement au rayonnement de ce secret intérieur.

Nous voyons que Nixon, nous voyons qu'un homme peut être un pouvoir extraordinaire, un des plus grands pouvoirs qui soit au monde ! Car il peut décider de tant de choses, à l'ombre ou au grand jour, tant qu'il est en fonction. Une fois que cette fonction lui est arrachée, il n'est plus rien parce que, justement, son action tenait toute entière à sa fonction, sa personne n'y était pour rien. Celui qui lui succède a exactement les mêmes pouvoirs et peut intervenir avec la même puissance parce que, justement, cette puissance tient à la fonction. Le seul pouvoir authentique, c'est celui qui tient à la personne, qui correspond à son rayonnement et qui atteint les profondeurs de l'être humain, sans d'ailleurs violer son secret.

Une telle action, évidemment, ne peut être détachée de la contemplation, en entendant par contemplation, avant tout, cette prise de conscience du trésor infini que tout homme porte en lui. Cette dignité humaine, dès qu'on la perçoit, on la saisit immédiatement dans son enracinement divin : si elle est un absolu, c'est justement parce qu'elle repose sur la Présence divine. Et, dès que cette prise de conscience se produit, la relation avec soi-même et avec les autres, et avec Dieu Lui-même, devient en effet une action efficace parce qu'elle fait circuler cette vie divine et elle communique cette fermentation de liberté authentique ! Ce qui nous ramène à la Trinité, puisque, de toute évidence, cette libération ne peut se produire que dans la rencontre en Dieu avec cette démission absolue qui fait de la Vie divine une liberté infinie. Finalement tous les problèmes, c'est clair, tous les problèmes dépendent de cette rencontre avec l'intimité de Dieu, telle que Jésus nous la révèle.

On pourrait dire qu'il y a une démographie trinitaire, qu'il y a une économie trinitaire, qu'il y a une paix trinitaire et que, en dehors de ce rayonnement de la très Sainte Trinité, la vie authentiquement humaine est radicalement impossible.

Vous-vous rappelez que Gandhi, à l'âge de 37 ans, a fait vœu de chasteté, (qu'il a observé intégralement jusqu'à sa mort, à sa mort de martyr, parce qu'il estimait à 37 ans avoir satisfait aux impératifs de la génération humaine et, puisqu'il ne voulait pas accroître sa famille, pour lui la seule solution possible était ce vœu de chasteté.

Or, que voyons-nous aujourd'hui ? Nous voyons en Inde une campagne orchestrée sur deux enfants au maximum avec tout l'appareil contraceptif, avec les procédés les plus radicaux d'élimination de toute fécondité par la stérilisation ! Les hommes continueront, j'entends les êtres humains, continueront à s'accoupler mais ils seront sûrs désormais de n'être pas féconds.

Et ceci est extrêmement impressionnant dans l'Inde qui semble être la patrie de la spiritualité, où la contemplation semble à l'ordre du jour, semble être estimée et reconnue comme une tradition infiniment vénérable, dans cette Inde on n'a pas trouvé d'autre solution que celle-là, la plus matérielle, la plus brutale jusqu'à la mutilation, d'une stérilisation volontaire.

C'est dire que l'homme est totalement étranger à lui-même : cela veut dire que personne, personne parmi ceux qui détiennent les leviers du pouvoir, personne parmi ceux qui se préoccupent de ce problème démographique (qui est énorme et qu'il faut en effet résoudre si on veut éviter une catastrophe), personne n'a énoncé le terme de chasteté, de discipline personnelle, de conquête de soi, personne n'a eu le sentiment que le corps était quelqu'un, et qu'on pouvait le respecter et qu'on pouvait l'aimer d'un amour infini, justement en le voyant vêtu de Dieu.

Et la libéralisation de l'avortement et la vente libre de la pilule et ainsi de suite, qui devient une pratique de plus en plus universelle, nous laisse stupéfaits en nous révélant qu'en effet l'homme considère qu'il est incapable de surmonter ses instincts et que le seul moyen de lui permettre de les satisfaire sans catastrophe est de le stériliser ou de prévenir la conception.

Il n'y a que cet excellent M. Jean Royer, qui s'est fait conspuer, conspuer ! Et qui a perdu immédiatement tout crédit lorsqu'il a essayé de parler de discipline morale ! On n'en veut pas, on n'en veut à aucun prix ! Cela parait radicalement utopique et absurde dans une humanité pourtant qui revendique sa liberté ! Cela parait complètement utopique de se libérer de soi-même et d'aboutir à cette transfiguration d'un corps qui est une personne et une dignité et une éternité et une valeur inviolable.

Et, en effet, il est totalement impossible de résoudre ce problème autrement que comme Gandhi l'a fait, c'est-à-dire en envisageant que la dimension divine de l'homme concerne toutes les fibres de son être et qu'il est aussi impossible d'atteindre son corps dans sa dimension humaine sans passer par Dieu, que d'atteindre sa pensée s'il en a une.

Il y a une espèce de barbarie installée chez nous et qui se répand partout, une sorte de barbarie qui aboutit à une méconnaissance radicale de l'homme et de ses possibilités, alors que toute la culture devrait être un appel à la découverte de cette grandeur humaine, une prise de conscience des possibilités créatrices de chacun, alors qu'il faudrait amener tous les enfants, tous les étudiants à cette contemplation de ce secret d'amour qu'ils portent en eux (1), alors qu'il faudrait constamment crier sur les toits qu'il n'y a pas de dignité s'il n'y a pas un absolu dans l'homme. On initie les enfants à la technique, qui est en soi bonne et souvent très digne d'admiration, mais jamais à ce qu'ils sont eux-mêmes, pour les conduire à la découverte, ou plutôt à la création de leur propre personnalité. »

(À suivre)

Note (1) : Il ne faudrait pas sourire trop vite devant une apparente naïveté des propos de Zundel ici. Il est ici, sur une question très grave, un prophète de l'avenir, comme Gandhi l'a été en acte par son vœu de chasteté. Il faudra sans doute beaucoup de décennies, voire beaucoup de siècles ou millénaires pour que l'ensemble de l'humanité en vienne à voir dans la chasteté un moyen nécessaire de promotion de l'humanité jusqu'à l'authentique être-homme. Mais il est bon que cela soit dit, même si, des décennies déjà depuis que cela a été dit, encore bien peu se sont arrêtés utilement à ces propos zundéliens.

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