Suite 4 et fin de la 5ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

« Il est donc certain qu'aucun problème ne peut se résoudre sans cette référence à la Trinité divine conçue précisément comme l'expression suprême de la liberté dans le dépouillement de soi. Ne nous étonnons donc pas de la confusion où se trouve le monde d'aujourd'hui ! Il ne peut pas en être autrement. Il faut que le monde se redécouvre, je veux dire qu'il découvre le sens de son existence, c'est-à-dire que l'homme cesse d'être pour lui un inconnu, alors il pourra aborder tous les problèmes qui se posent à lui avec l'espérance ferme de leur trouver une solution.

Un évêque remarquait récemment que les jeunes gens sont indifférents à l'égard de ce qu'on appelait autrefois les fautes sexuelles, que ce n'est plus pour eux un problème, mais qu'ils sont extrêmement sensibles aux injustices collectives où qu'elles se commettent, et il concluait qu'il fallait aller dans ce sens, que c'est en sympathisant avec eux sur ce terrain qu'on pourrait les joindre.

Le danger, ce n'est pas de vouloir passionnément la justice, mais c'est d'en oublier le fondement. Il ne s'agit pas de casser la baraque et de détruire tout ce qui existe, il s'agit de retrouver l'homme, et on ne peut pas ne pas se préoccuper de cette situation qui est celle de l'ancienne chrétienté, soi-disant telle que l'avait formée l'Europe, aujourd'hui d'ailleurs si cruellement divisée. On ne peut pas ne pas se préoccuper de ce fait que la vie proprement humaine n'est enseignée nulle part - j'entends dans les institutions officielles - on ne peut pas se préoccuper de ce que, avec des trésors d'ingéniosité, avec des manifestations géniales, avec un outillage incroyable, on oublie l'essentiel, que cet enfant, que cet adolescent, que cet étudiant, que ce futur juriste ou médecin ou professeur est d'abord un être humain et que, s'il a une action à exercer sur les autres, cela dépend de son humanité, en l'ayant d'abord conquise lui-même.

C'est d'ailleurs l'appel qui nous est adressé à nous-mêmes si nous voulons porter remède à cette situation, si nous voulons travailler à l'équilibre des naissances, si nous voulons collaborer à l'instauration de la paix, si nous voulons au-delà des deux camps susciter une économie vraiment humaine, nous avons d'abord à nous découvrir nous-mêmes dans notre puissance créatrice, appuyée sur le dépouillement de Dieu, c'est là au fond notre tâche la plus pressante, la plus profonde, la plus exaltante : toute cette humanité est remise entre nos mains et Dieu en elle - comme je le disais tout à l'heure - et Dieu en elle...

Mais Dieu en l'humanité, l'humanité en Dieu, c'est au fond la même chose, parce que l'homme ne se trouve qu'en Dieu et Dieu ne se révèle qu'à travers l'homme. Nous voyons donc incontestablement la jonction se faire entre l'action et la contemplation et, sans donner à cette contemplation une allure technique ou monastique - qui est d'ailleurs infiniment vénérable et indispensable, je me hâte de le dire - sans que pourtant chacun de nous soit appelé à cette même expression, chacun de nous assurément est appelé par toutes les fibres de son être à rendre témoignage à la grandeur de l'homme en l'accomplissant en lui, et ce peut être là une prière de tous les instants.

Il est pratiquement impossible de réciter constamment, comme le faisait magnifiquement le pèlerin russe, de réciter constamment une prière formulée, fusse la prière si courte "Jésus, Seigneur, Fils de Dieu, aie pitié de moi ! " Cela nous est pratiquement impossible, mais ce n'est pas non plus nécessaire. Si cette prière a produit des fruits admirables de sainteté, si le pèlerin russe donne l'impression qu'il est en effet un contemplatif perdu dans l'amour de Dieu, il est d'autres chemins que celui-là.

Et pour nous la prière de tous les instants, c'est d'abord cette attention d'amour à la présence de Dieu en nous et dans les autres ! Car il est impossible de rester en contact avec ces profondeurs sans rencontrer le cœur du Seigneur.

Notre contemplation peut donc être une oraison constante mais non formulée qui, dans le secret de notre cœur, accomplit cette création qui concerne tous les hommes et tout l'univers.

C'est par cette attention d'amour que nous prendrons conscience toujours plus profondément de l'actualité de Dieu. Dieu est tellement le centre de notre vie, Il est tellement le seul chemin vers nous, Il est tellement le seul lien avec les autres, Il est tellement le seul fondement de notre dignité, de notre personnalité et de notre immortalité, qu'il est impossible de sortir de Lui si l'on veut vivre authentiquement : c'est vraiment en Lui, comme le dit Saint Paul, que nous avons le mouvement, l'être et la vie. (Actes, 18, 23) Il est le milieu, comme dit Teilhard, le milieu dans lequel nous respirons ! Et nous naissons à chaque instant de Son Cœur.

Notre Seigneur parlant à Nicodème lui dit comme première parole ce mot merveilleux : " Personne ne peut voir le règne de Dieu s'il ne naît de nouveau ". Mais cette seconde naissance n'est pas rivée à un instant du temps, c'est l'œuvre de toute la vie, et à chaque instant justement, elle peut se reproduire dans une nouveauté intégrale, avec cette conséquence merveilleuse, plus merveilleuse que tout, que cette nouvelle naissance de nous en Dieu, c'est aussi la naissance de Dieu dans l'univers.

Il s'agit d'ailleurs toujours de revenir à ce silence de vie qui est la condition de toute rencontre avec nous-mêmes et avec Dieu, avec les vivants comme avec les morts, qui ne sont pas morts puisqu'ils sont vivants dans le Cœur de Dieu qui bat dans le nôtre. C'est ce silence dont nous implorons la grâce de Notre Seigneur en nous rappelant que Notre Seigneur Lui-même demeure dans le très Saint Sacrement dans un silence infini.

J'entendais parler d'un prêtre qui est mort récemment et qui passait chaque jour - c'était un curé de campagne - 14 heures devant le très Saint Sacrement. J'en serais mille fois incapable mais je trouve cela tellement beau ! Il avait compris, ce prêtre, que le suprême enseignement de Jésus, c'était le silence eucharistique, que Notre Seigneur opposait à tous nos bavardages, à tout le bruit que nous faisons avec nous-mêmes, cette présence dont la lumière clignotante nous annonce la réalité. On sent bien que tout est là : cette miette de pain transubstantiée, c'est elle qui a fait jaillir la cathédrale qui est l'écrin de ce silence divin.

Si nous écoutons tant soit peu ce silence eucharistique, si nous le vivons dans la Liturgie de la Messe, nous apprendrons en effet, comme disait Saint Ignace d'Antioche, les mystères de clameur qui s'accomplissent dans le silence de Dieu.

Nous sommes sûrs de ne pas nous tromper si nous écoutons, si nous répandons autour de nous la puissance de ce recueillement à travers lequel retentit, comme dit Saint Jean de la Croix, la musique silencieuse qui est le Dieu Vivant dont nous portons le secret au plus profond de nous-mêmes. »

(Fin de la conférence.)

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