Début de la 1ère conférence donnée par M. Zundel à Genève à la récollection du 26 janvier 1975.

« La religion, ou si vous voulez, la foi, comporte deux versants, le versant de la dépendance et le versant de la liberté.

Nous pouvons faire l'expérience de la dépendance à chaque seconde puisque nous ne savons pas pourquoi nous continuons à vivre, nous pouvons à chaque instant être saisi par un infarctus ou par une hémorragie cérébrale sans que rien nous le fasse présager, en sortant même d'une consultation médicale qui nous garantissait que tout était en ordre parfait. Nous continuons de vivre mais nous ne savons pas si, dans une seconde, ce sera fini, nous constatons donc de la manière la plus évidente que notre vie n'est pas entre nos mains, qu'elle dépend d'autre chose, ou de Quelqu'un d'autre.

Cette expérience se multiplie, se ramifie à l'infini, parce que l'homme n'est pas seulement confronté avec cette mort qui est logée au fond de lui-même, mais il est confronté avec les forces de la nature, avec la tempête, avec l'orage, avec la foudre, avec le raz-de-marée, avec le volcan, avec le tremblement de terre, avec le typhon, avec la sécheresse ou l'inondation, il est donc environné de périls auxquels il ne peut faire face de lui-même, ils sont trop grands pour ses forces et ils risquent constamment de l'anéantir.

Outre les périls de la nature, qui viennent de la nature, les périls qui viennent de l'homme, l'insécurité sur les grand-routes sur lesquelles on peut être assassiné, l'insécurité qui vient des voisins qui peuvent vous envahir puisque l'histoire est jonchée de champs de batailles où chacun essaie de tracer avec le sang des autres et le sien propre des frontières sûres.

Donc l'homme se sent circonvenu par un réseau de dépendances illimité qui donne le sentiment que sa vie, à tous égards, n'est pas dans sa main, qu'il dépend de l'univers et qu'il dépend finalement de Quelqu'un. C'est du moins sous cet aspect que la religion peut se présenter et qu'elle a été vécue - et qu'elle est encore vécue par un très grand nombre de croyants de toutes les confessions. Rappelez-vous cette scène, cette scène du XXe chapitre de l'Exode après la promulgation du Décalogue, avec ses tonnerres, ses lueurs, ses sons de trompe et la montagne fumante, tout le peuple trembla de peur et se tient à distance, et il disait à Moïse : "Parle-nous, toi, et nous pourrons entendre ! Mais que Dieu ne nous parle pas car alors c'est la mort ! " (Ex. 20/19)

Moïse répondit au peuple : "Bannissez toute crainte, c'est pour vous éprouver que Dieu est venu et pour que sa crainte vous demeure présente ! Vous demeurant présente, elle vous empêche, elle vous garde de pécher." (Ex. 20/20). Le peuple se tint donc à distance et Moïse s'approcha de la nuée obscure où était Dieu.

Nous sentons bien dans cette terreur sacrée le sentiment d'une dépendance totale car celui qui parle sur la montagne et qui vient de donner les tables de la Loi, pourrait écraser le peuple en un instant puisque ce peuple est incapable par lui-même d'assurer sa subsistance et sa continuité.

Donc il est certain qu'il y a un aspect où la religion relève d'une expérience de dépendance que nous pouvons tous faire et qu'il est impossible de nier, et, dans la mesure où l'homme éprouve Dieu de cette manière, comme Celui dont il dépend essentiellement, on comprend qu'il éprouve à son égard une révérence mêlée de crainte et qu'il ne puisse que se tenir dans une attitude de supplication pour obtenir les secours qui lui sont indispensables pour continuer à vivre.

Dans la foi populaire on trouve cet élément, entendons dans la foi la moins éclairée on retrouve cet élément. Vous-vous rappelez le mot du paysan vaudois qui a vu tomber la pluie sur ses récoltes pendant six semaines, elles sont pourries, elles sont perdues et il ne peut retenir ce cri : "Je ne nomme personne, mais c'est dégoûtant !" Je ne nomme personne, évidemment c'est une allusion très discrète à ce bon Dieu qui peut envoyer la pluie ou le soleil selon les cas, mais qu'on ne voudrait pas tout de même blasphémer en Le nommant ! Mais on ne peut pas s'empêcher non plus d'exprimer cette plainte devant ces récoltes anéanties.

Par conséquent on ne saurait récuser une expérience aussi profonde, aussi ancienne, aussi universelle que celle de la dépendance comme fondement du "numen", de cette espèce de vénération devant la ou les divinités dans les mains desquelles est l'homme, dans leurs mains à ce point qu'il ne peut se tirer d'affaire tout seul.

Il y a une autre expérience qui est celle de la liberté. Et ceci est ce qui peut nous toucher le plus profondément et qui s'accorde le mieux avec les problèmes d'aujourd'hui.

L'expérience de la liberté, le type qui la représente le plus parfaitement, si vous voulez, c'est Nietzsche, Nietzsche qui accepterait que l'homme crée Dieu en créant le surhomme et en se dépassant sans cesse, mais il ne peut pas accepter que Dieu crée l'homme parce que cette création, si elle était réelle, si vraiment l'homme était une créature de Dieu, cette création détruirait le sens même de l'homme.

Vous-vous rappelez ces deux aphorismes, si souvent cités : "S'il y avait des dieux, qu'y aurait-il à faire ?" Tout serait fait si les dieux se mêlent de l'histoire et du monde et s'ils sont tout-puissants, et s'ils savent tout ! Ils décident alors de tout et l'homme ne décide plus de rien, sa vie est écrite d'avance, son histoire est bouclée, il n'est qu'un fantoche dans les mains d'un destin qui se moque de lui. Il n'y a plus rien à faire parce que tout est fait. La vie perd sa saveur, elle ne peut plus être aucunement une aventure.

Et l'autre aphorisme, c'est : « S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? » « En effet, pourquoi lui plutôt que moi ? »

Il faut bien entendre cet aphorisme : il procède, il jaillit d'une prise de conscience aiguë de l'autonomie humaine et de l'inviolabilité de la liberté humaine, si vous voulez, en allant jusqu'au bout d'une prise de conscience de l'homme esprit : si l'homme est esprit, personne ne peut forcer son intimité, si l'homme est esprit, personne ne peut le contraindre et, s'il y avait des dieux, toujours dans le sens de Nietzsche, s'il y avait des dieux, ils violeraient cette autonomie, ils détruiraient cette liberté, ils seraient des ennemis de l'esprit.

Nietzsche cite ce mot d'une enfant à qui sa mère dit : " Fais attention ! Tu es sous le regard de Dieu, Dieu voit tout, tu ne peux pas lui échapper ! " Et la petite lui répond : " Mais c'est indécent ! " tant elle sent que ce regard de Dieu qui pénètre son intimité est une sorte de viol inacceptable. Ce que Nietzsche exprime précisément dans le mot : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ! " Bien sûr tout dépend de la manière dont on fait son expérience, dont on vit sa propre expérience.

L'homme investi par la terreur, l'homme qui a peur, l'homme qui se sent immédiatement menacé, l'homme dont l'avion va capoter, l'homme dont le navire va faire naufrage, enfin l'homme qui ne peut plus compter sur ses ressources pour se tirer d'un péril, invoquera naturellement un dieu qui pourra l'en tirer et sous la dépendance duquel il se placera entièrement pour le temps où le péril est sur lui, de telle manière qu'il puisse y échapper ! Celui, au contraire, qui n'est pas dans un péril urgent, qui bénéficie d'une situation suffisante, qui n'a pas à compter avec l'argent, qui est dans un milieu où son intelligence peut s'épanouir, qui de surcroît jouit d'une grande influence - je pense à Nietzsche professeur et à ses étudiants - il pourra être totalement insensible à l'expérience de l'autonomie, mais, si c'est cette expérience même de l'autonomie qui résume le sens de ses revendications, il pourra se placer sur son terrain puisque c'est alors pour lui la seule manière d'aborder la réalité.

On pourrait dire qu'aujourd'hui, bien sûr, c'est (on assiste à une) une dégradation infinie de la pensée nietzschéenne ! On pourrait dire que c'est cela notre situation, que c'est cela notre problème : un refus absolu de dépendance à l'égard de quiconque et, bien entendu, à l'égard d'un dieu extérieur au monde et que personne n'a jamais vu, au nom d'une autonomie qui ne veut connaître aucune limite ! Je suis libre de faire ce que je veux et personne n'a le droit de m'imposer aucune contrainte. Pour Nietzsche bien sûr l'autonomie n'avait pas ce sens puisqu'il envisageait une création incessante où l'homme ne cesse pas de se dépasser en tendant toujours vers le surhomme qui finalement aboutira à être un dieu issu de l'homme ! Mais enfin, si nous sommes à un niveau beaucoup plus bas, il est certain que ce refus de dépendance illustre bien la situation dans laquelle nous nous trouvons, exprime bien le refus général et la contestation universelle. »

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