Suite 2 de la 1ère conférence donnée au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975. Le début de ce texte a déjà été « sité » le 07/06/06. Premier texte de ce jour.

La puissance divine conçue comme extérieure à moi représente quelque chose de monstrueux et d'immoral, mais si cette puissance divine se révèle comme une désappropriation, comme une pauvreté, alors nous sommes au cœur de la vie de l'esprit. L'esprit est un être capable de ne pas subir son existence et d'en faire une œuvre d'amour... Nous ne pouvons rencontrer le Dieu trinitaire qu'au cœur de notre autonomie et comme le ferment essentiel de notre liberté.

« Il n'y a pas de doute d'ailleurs que l'homme qui a le sens de l'esprit, qui fait l'expérience de l'esprit, qui a le sens donc de la dignité humaine comme d'une réalité inviolable, il n'y a aucun doute qu'il ne puisse, lui non plus, accepter une dépendance qui serait la négation de cette autonomie, ne serait-ce que quand il tombera gravement malade ! Quand il sera sur le seuil de la mort, il pourra bien se raviser mais, tant qu'il est dans une santé normale, que son activité répond à ses justes ambitions, il voudra précisément affirmer cette liberté sans aucune limite en la revendiquant contre les hommes et contre un dieu qui d'ailleurs pour lui ne peut exister puisqu'il serait la négation même de cette autonomie et de cette liberté.

Il est certain que, sans le Christ, sans la Révélation que nous apporte le Christ, sans la Révélation qu'est le Christ, il n'y aurait aucune solution. Il y aurait d'une part, peut-être, un troupeau de moins en moins nombreux de gens qui ont peur et qui sentent leur dépendance et la reconnaissent en cherchant un refuge dans des pratiques qui les rassurent, et puis une masse de plus en plus grande de gens qui réclament d'être des adultes devant l'univers et devant Dieu, à supposer qu'il existe, et qui donc refuseront absolument le joug de toute autorité.

Je dis que la réponse serait impossible, ou plutôt que la solution serait impossible si le Christ ne nous avait pas apporté cette Lumière infinie sur Dieu et sur nous. En effet, au cœur de l'Evangile, il y a la révélation de la filiation divine et donc de la paternité divine, et donc, finalement, de la Trinité Divine, au nom de laquelle doivent être baptisées toutes les nations. Et la Trinité Divine, c'est justement la solution, unique et incomparable parce que la Trinité Divine nous met en face d'un personnalisme, d'une personnalisation qui nous révèle le sens de notre propre personnalité. »

Je l'ai dit mille fois, mais on peut le redire à cette occasion : il est évident que l'objection majeure, celle que Nietzsche formule avec tant de passion, tant de haine contre le christianisme, l'objection majeure, c'est que cette espèce de grand propriétaire, cette puissance extérieure à moi et qui peut m'écraser, représente quelque chose de monstrueux et d'immoral par rapport à la dignité de mon esprit.

Si, au contraire, cette puissance divine, cette présence divine se révèle comme une désappropriation, comme une pauvreté, comme un dépouillement total, comme une innocence infinie, comme une liberté incommensurable, j'entends liberté à l'égard de soi-même, si Dieu ne peut s'atteindre Lui-même qu'en se communiquant, si toute possession est exclue, si Dieu est pure transparence, s'il n'est qu'une communion d'amour, du Père dans le Fils dans l'étreinte du Saint Esprit, alors nous sommes précisément au cœur de la vie de l'esprit.

Alors qu'est-ce que l'esprit ? - nous aurons l'occasion d'y revenir - mais qu'est-ce que l'esprit sinon un être justement inviolable, inviolable pour lui-même et pour les autres ? Qu'est-ce que l'esprit sinon un être qui est capable de ne pas subir son existence et d'en faire une offrande d'amour ?

Il y a, n'est-ce pas, une distance énorme entre la vision du Sinaï que j'évoquais il y a un instant à partir du texte biblique : "Que Dieu ne nous parle pas, autrement c'est la mort !" (Ex. 20/19), il y a une distance immense entre cette vision de Dieu dont la vue fait mourir, ET cette pauvreté divine absolue, cette liberté infinie où Dieu apparaît comme l'Esprit qui ne peut susciter que l'esprit, qui ne peut que respecter l'esprit, qui ne peut vouloir qu'un Univers-esprit, et qui ne peut que reconnaître l'inviolabilité de notre esprit.

En effet, si Dieu n'est pas rivé à Lui-même, s'il subsiste dans un concert de relation qui vont du Père au Fils, et du Père et du Fils au Saint Esprit, et réciproquement, si la prise de conscience en Dieu, si l'on peut dire, est un regard vers l'Autre et jamais un regard vers Soi, nous sommes au sommet de la liberté.

Et nous découvrons du même coup que la revendication d'autonomie que nous profes­sons et qu'exprime Nietzsche avec tant de passion, que cette revendication d'autonomie exige une décantation radicale de ce concept même, de cette idée même d'autonomie ! Car pourquoi serais-je une dignité inviolable, pourquoi est-ce que je pourrais exiger le respect du monde entier à l'égard de ma propre intimité si je n'étais pas une richesse pour le monde entier, si je n'étais pas devenu un bien universel ? Et comment devenir un bien universel sinon en me vidant précisément de toutes mes limites, de toutes mes obscurités, de toutes mes options passionnelles, de tout ce qui m'empêche d'être un espace de lumière et d'amour où toute créature se sente accueillie ?

Comme le dépouillement de la Trinité, cette Pauvreté sur-essentielle que Saint François a perçue, qu'il a aimée, qu'il a chantée avec tant de ferveur et tant d'amour, cette Pauvreté nous éclaire sur le sens même de notre personnalité. Nous étions tentés de la confondre avec la revendication de notre moi animal, ou possessif, en nous opposant aux autres par une frontière infranchissable, mais ça ne tient pas debout ! Il est évident que la dignité de l'homme, celle que nous reconnaissons quand un être est bafoué, piétiné et qu'on l'ignore volontairement, cette dignité humaine qui est la sienne, alors nous sentons qu'en effet la dignité ne tient pas à une situation, car on peut être prisonnier, on peut être flagellé, on peut être crucifié et garder sa dignité ! la dignité est intérieure à l'homme dans la mesure justement où l'homme réalise en lui un bien universel par un amour sans frontières qui ne peut jaillir qu'en face d'un Bien lui-même infini qui est le Dieu Vivant, caché au plus profond de nous-mêmes.

Car il est évident que le Dieu devant lequel tremble la foule au pied du Sinaï, ne peut être qu'un Dieu extérieur, un Dieu qui est dans le ciel, un Dieu qui n'est pas le secret de l'intimité humaine. Le Dieu trinitaire, au contraire, le Dieu qui est Esprit, le Dieu qui est la transparence Infinie d'un Amour éternel, ce Dieu, nous ne pouvons Le rencontrer qu'au cœur de notre autonomie et comme le ferment essentiel de notre liberté, si notre liberté doit aboutir à une libération. »

(À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir