Suite 3 et fin de la 1ère conférence donnée au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975.

La révélation de la Trinité divine en la Personne de Jésus change toutes les perspectives de nos rapports avec nous-même, avec l'Univers et avec Dieu. Il faudrait crier sur les toits que Dieu est liberté infinie par le vide total qu'Il fait en Lui...

« Car c'est cela justement le point, c'est qu'en face de ce Dieu dépouillé, de ce Dieu qui ne possède rien et qui donne tout, et d'abord tout ce qu'il est, pour la circulation interne de la vie trinitaire, qui se répand d'ailleurs sur tout l'univers en donnant à la Création un sens nouveau, car, si Dieu est cela, si Dieu est Ce Dieu dépouillé, Il ne peut vouloir qu'un Univers esprit, qu'un Univers libre, qu'un Univers qui se tient devant Lui dans une relation nuptiale, qu'un Univers qui se crée avec Lui en Le laissant naître en soi ! Une création donc qui n'est pas imposée, une création qui est dans le circuit intérieur divin trinitaire, une création qui va pouvoir se prendre en main et faire d'elle-même une offrande à Celui qui la donne à Soi en se donnant à elle.

Il est donc absolument certain que la révélation de la trinité divine en la Personne de Jésus, cette révélation change toutes les perspectives de nos rapports avec nous-même, avec l'univers et avec Dieu. (1)

Jésus nous a offert l'intimité de Dieu. L'Ancien Testament, pas plus que le Coran, ne prétend pas nous révéler l'intimité de Dieu, l'Ancien Testament, comme le Coran, nous montre les rapports de Dieu avec l'homme, rapports de Créateur, rapports de Maître, rapports de Providence, rapports de miséricorde, de clémence, de sagesse, jusqu'à un certain mariage inclus, mais l'intimité même de Dieu, ce qui fait qu'il est Dieu, pour Lui et en Lui-même, c'est Jésus qui nous l'apprend parce qu'il est au cœur de la Trinité, parce qu'il est revêtu du Moi divin et qu'il en connaît justement toute la désappropriation, toute la liberté infinie.

Enfin je redis pour la millième ou dix millième fois que nous ne saurions jamais, que nous n'aurions jamais pu venir à bout du problème de la liberté sans la rencontre avec la Trinité Divine parce que nous n'aurions pas su que la liberté authentique, c'est d'être libre de soi, c'est de ne pas se subir, c'est de ne pas être esclave du donné primitif qui nous est imposé par notre naissance charnelle, mais justement de jaillir dans une nouveauté totale, dans un regard d'amour vers le Dieu qui nous habite et qui est le secret ultime de notre intimité.

Remarquez que vous tenez cela dans l'Evangile de Saint Jean au chapitre 4ème dans le dialogue avec la Samaritaine : au fond, ce que Notre Seigneur enseigne à cette femme, c'est à la fois que Dieu est esprit et qu'elle est esprit elle-même car c'est elle qui est appelée à adorer Dieu en esprit, en vérité ! Il faut donc qu'elle découvre qu'elle est esprit en même temps qu'elle découvre que Dieu est esprit, qu'elle découvre que le temple, le sanctuaire n'est pas sur le Garizim, sur la montagne qui surplombe le puit de Jacob, mais que le sanctuaire, c'est elle, c'est elle-même. Si elle entend bien la parole de Jésus, elle entrera dans la suprême grandeur, elle apprendra justement que la liberté, c'est une libération de soi, c'est la naissance d'un nouveau moi oblatif, d'un moi qui est une relation, d'un moi qui est un regard vers Dieu qui demeure au plus intime de nous.

Il est donc absolument certain que la seule réponse est celle-là : il fallait l'humilité de Dieu, il fallait la Pauvreté de Dieu, il fallait la transparence de Dieu, Sa désappropriation infinie pour nous apprendre qui nous sommes, ou plutôt qui nous pouvons devenir.

Et justement, j'ai l'impression qu'en face de la contestation multiforme, innombrable, en dehors de l'Eglise et dans l'Eglise, j'ai l'impression que ceci n'est jamais dit, qu'il faudrait crier sur les toits que Dieu est liberté infinie, que le sens de la Création, c'est la liberté infinie, mais que cette liberté, comme celle de Dieu, elle ne peut s'accomplir que par le vide total que l'on fait en soi. Il n'y a donc pas une loi à laquelle on serait soumis, mais une création qui est remise entre nos mains et qui doit décider du sens même de l'univers et de l'avènement de Dieu dans cet univers.

En tout cas c'est dans la mesure où nous vivrons cette libération que nous serons authentiquement chrétiens, et c'est dans cette mesure que nous pourrons aider le monde dans lequel nous nous trouvons à retrouver une orientation créatrice.

Nous pouvons adhérer passionnément aux objections de Nietzsche dans la mesure où elles concernent justement un dieu qui n'est pas le Vrai Dieu, un dieu-limite, un dieu qui fait des esclaves, un dieu qui sème la panique et qui règne par la peur, ce dieu qui est si contraire au Dieu qui se révèle sur la Croix de Notre Seigneur ! Là, nous savons que Dieu est Celui qui se donne jusqu'à la mort de Lui-même et que, pour ne pas nous contraindre, à la lettre Il préfère mourir ! La Croix, c'est le sceau infini de notre liberté pesée dans le Cœur de Dieu au prix de Sa propre vie.

Il est clair que tout cela, ce ne sont pas des notions à répéter : il s'agit d'un secret d'amour à vivre, qui est merveilleux, qui est inépuisable et qu'il faut retrouver au fond de nous-mêmes à chaque instant.

C'est cette humilité de Dieu, cette pauvreté de Dieu, enfin cette liberté qui est Dieu qui nous enseignera ce qu'est notre liberté et quelle peut être notre aventure dans un monde qui n'est pas encore ce qu'il est appelé à être, et qui est remis entre nos mains précisément pour être libéré de toutes ses limites et être enraciné dans l'intimité divine.

Si nous vivions cela, si un seul de nous en vivait réellement, cela allumerait un incendie ! Il n'y aurait pas besoin de parler de Dieu, Il apparaîtrait immédiatement dans l'espace même que susciterait notre présence.

Ce que nous pouvons faire donc de plus intelligent, de plus efficace, c'est d'entrer, d'entrer dans cette intimité des trois Personnes divines en Les découvrant au fond de nous-mêmes comme la Vie de notre vie. C'est ce regard vers le Visage de Dieu caché en nous, et dans les autres aussi bien et dans toute créature, qui nous aidera à aiguiser à la fois le sens de notre autonomie et, en même temps, à la comprendre comme une totale démission de nous-mêmes entre les mains de l'éternel Amour.

Le vieux rêve, être comme Dieu, doit s'accomplir. C'est précisément à cela que nous sommes appelés, à être comme Dieu, sans attache à soi-même, dans la transparence d'une Lumière qui doit devenir, selon l'Evangile, la lumière du monde, et personne assuré­ment ne pourrait récuser cet Evangile s'il était présenté comme un événement d'aujourd'hui, s'il devenait aujourd'hui une rencontre sensible à tous ceux que la vie met sur notre chemin.

En tous cas, il me semble - et c'est cela que vous retiendrez sans aucun doute - que ces deux versants de la religion et de la foi, versants de la dépendance et de la liberté, peuvent donner lieu à des expressions extrêmement différentes et qui peuvent paraître opposées, bien que l'expérience de la dépendance soit irrécusable, mais elle est dépassée assurément par l'expérience de la libération, à supposer qu'elle soit réellement vécue dès qu'un homme arrive à ne pas se subir lui-même en s'effaçant dans cette Lumière adorable qui est le Dieu Vivant, le seul Dieu que nous puissions connaître par expérience, lorsqu'en faisant le silence en nous-mêmes, nous écoutons cette Parole silencieuse qui est aussi une musique éternelle. »

(Fin de la 1ère conférence)

Note (1) : il arrive à beaucoup peut-être de se demander pourquoi Dieu n'a pas créé un monde où tout irait bien toujours, où le mal n'aurait nul besoin d'être évacué parce qu'il n'y aurait jamais pris place ! La réponse est toute simple, c'est simplement parce que Dieu ne le peut pas. Dieu ne peut pas ne pas être ce qu'Il est, et Il ne peut créer que selon ce qu'Il est : un Dieu esprit, un Dieu pure intériorité, un Dieu Trinité, il n'y en a pas d'autre !, Un Dieu Amour éternellement en forme de don parfait de soi, un Dieu qui sans doute éternellement conquiert l'Amour qu'Il est en même temps qu'Il l'est.

On devrait reprendre le beau texte que l'on vient de lire : si nous vivions cela, cela allumerait un incendie, il n'y aurait plus besoin de parler de Dieu ! La meilleure lecture de Zundel n'est pas pour contenter notre intelligence spirituelle, ce qui certes est déjà très bien, elle ne peut avoir de sens que si elle mène à une imitation d'un Dieu nouvellement, toujours nouvellement, découvert. Les paroles, même les plus sublimes, n'ont de sens que pour mener à expérimenter cette découverte.

Il faudrait aussi sans doute développer ce que Zundel veut dire quand il dit que Dieu est liberté. Il l'est à cause de l'éternel vide éternellement « créateur », ou plutôt « engendreur » de Dieu lui-même, à cause du vide en Dieu qui éternellement engendre le Fils et fait jaillir l'Esprit. La liberté est le fruit du creusement de ce vide parce qu'il entraîne un détachement, un dépouillement infini de soi, parce que c'est toujours l'attachement à soi qui entrave la liberté.

(À reprendre ?)

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