Suite 3 de la 2ème conférence de M. Zundel au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975.

(Reprise) :

« Ce qui distingue donc l'humanité de Jésus qui éclot dans le sein de Marie, ce n'est pas qu'elle soit d'une autre nature que nous-même ! C'est une créature qui n'existait pas avant ce moment de la conception, qui germe soudain dans le sein de la Vierge, et qui, dès le premier instant de son existence, est saisie par le Moi divin, par la subsistance divine. »

(Suite du texte) :

« Notre expérience nous renseigne là-dessus de façon extrêmement claire : nous sommes bi-polaires, nous avons une double polarité, une polarité égocentrique qui est le pain quotidien de notre vie malheureusement, c'est ce retour à nous-mêmes, cet emprisonnement en notre moi possessif et instinctif !

Et, de temps en temps, une émergence où nous subissons l'attraction de la présence divine ! De temps en temps par bonheur, l'émerveillement nous fait nous perdre de vue et nous place en face de cette Beauté si antique et si nouvelle qui ravissait le cœur de Saint Augustin, c'est à ce moment-là que nous devenons réellement nous-mêmes, quand nous émergeons de cette prison, quand nous décollons de ce moi que nous subissons et qui est le centre de gravité de toutes nos servitudes.

Il y a une espèce d'éclatement spontané dans l'émerveillement : cessant de nous regarder, nous sommes suspendus à cette Présence que nous admirons et, pour un moment, nous réalisons notre vie comme une pure offrande à cette Beauté qui nous subjugue, et puis, nous retombons, nous subissons l'attraction de l'autre pôle, qui est le pôle instinctif et animal.

C'est pourquoi Dieu, nous ne Le connaissons que par intermittence et, en Le connaissant, nous ne Le connaissons d'une connaissance vraie, authentique, expérimentale, d'une connaissance qui nous transforme, d'une connaissance qui est un événement de notre vie, que dans la mesure où nous obéissons totalement, ne fût-ce qu'une seconde, à son attraction, hors de là, nous sommes perdus, nous retombons immédiatement en nous-mêmes et nous sommes livrés à nos déterminismes.

L'Humanité de Jésus, au contraire, n'est pas fermée sur elle-même, elle est totalement ouverte à Dieu, elle ne s'appartient pas, elle est totalement désappropriée d'elle-même parce qu'elle subit, ou plutôt elle vit l'attraction divine d'une manière totale et absolue en étant emportée vers Dieu par l'élan qui, éternellement, jette le Fils dans le sein du Père.

Nous revenons à la Trinité et nous nous rappelons que, en Dieu, la personnalité est une relation pure, un pur regard vers l'Autre, un dépouillement, une pauvreté, une innocence, une enfance, enfin un amour, un Amour ! Eh bien, c'est cela justement qui constitue le Moi du Christ, qui fonde sa subsistance qui ne se tient pas dans l'être pour son compte et pour s'affirmer - je parle de sa nature humaine - mais pour le compte de Dieu, pour révéler Dieu, pour communiquer Dieu en étant revêtue de la Personnalité de Dieu.

Vous le savez, le Concile de Chalcédoine (451) a nettement défini qu'il n'y avait pas dans le Christ une confusion, un mélange de la nature divine et de la nature humaine : la nature humaine reste humaine, elle reste une créature qui a commencé d'exister dans le sein de Marie, l'union avec la divinité de Jésus se fait dans l'être même de la personne : c'est par la personnalité du Fils qui englobe cette humanité, que se réalise dans le Christ une désappropriation, je veux dire dans la nature humaine de Jésus Christ, une désappropriation infinie, infinie ! Et indépassable ! Justement parce que ce qui lui est communiqué, notons-le bien, ce qui est communiqué à la nature humaine de Jésus dès le premier instant de son existence, c'est la Pauvreté même qui est la Personnalité Divine.

C'est parce qu'en Dieu la Personnalité est tout dépouillement, toute désappropriation, en toute liberté, que l'humanité de Jésus, revêtue de cette personnalité, obéissant totalement à son attraction, comme une coquille de noix qui serait portée par l'océan, c'est par là que l'humanité de Jésus Christ est délivrée de toutes les limites qui s'opposent au rayonnement de la Présence de Dieu : en Lui, la Présence de Dieu est immédiate, Son humanité est le sacrement translucide à travers lequel la divinité qui est en nous comme en Lui se communique.

Car il s'agit du même Dieu, du même Dieu ! Celui que nous portons en nous, c'est le même Dieu qui est en Jésus Christ, la différence, c'est que nous, nous sommes opaques à ce Dieu, c'est que nous subissons la polarité descendante et dégradante de notre moi possessif tandis qu'en Jésus ce moi possessif a été prévenu, il ne peut pas même éclore ni se développer parce que Son Humanité est emportée au sein de Dieu, dans l'intimité de Dieu, par cette relation même qui constitue éternellement dans la Trinité divine la personnalité du Fils.

Donc, comme le Christ l'a révélé, son mystère est un mystère de dépouillement, c'est un mystère de pauvreté, et, si Notre Seigneur peut nous révéler la pauvreté de Dieu parce qu'il la vit à fond, parce qu'elle est son Moi, qu'elle est sa personnalité véritable, qu'il n'en a pas d'autre, qu'il n'a pas d'autre pôle que ce dépouillement même, alors Il peut précisément, parce qu'il ne possède rien, parce que sa nature humaine ne s'appartient pas, parce qu'elle est toute offerte, parce qu'elle est entièrement libérée d'elle-même dans une offrande absolue et qui ne cessera jamais, elle peut accueillir toute l'humanité et tout l'univers.

C'est Lui qui réalise l'universel précisément dans ce creux, dans ce vide absolu qui s'est réalisé en Lui du fait précisément de l'assomption de Son humanité à Dieu. Si en Lui, il n'y a plus ni juif, ni grec, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme, si tous sont uns, c'est dans la mesure où Il est capable de les assumer tous parce qu'il n'a rien en propre ! Il peut être chez Lui, comme on l'a dît magnifiquement, à l'intérieur des autres, sans violer leur clôture, dans l'agenouillement du lavement des pieds parce qu'il ne peut que communiquer cette Présence Infinie qui est son véritable Moi et que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il est, tout ce qu'il dit, est toujours la révélation de ce Dieu qui est entré par Lui dans notre histoire.

Et comment Dieu d'ailleurs serait-Il perçu autrement qu'en entrant dans notre histoire ? Il est évident que Dieu ne peut être connu, comme toute chose humaine, que par une expérience humaine ! Si Dieu n'était pas un événement de notre histoire, nous n'aurions pas de contact avec Lui.

En Jésus donc cette Présence que nous portons en nous sans nous en apercevoir, en Lui tournant le dos le plus souvent, en La laissant seule dans le désert de notre âme, en Jésus, cette Présence se fait jour, elle est là, elle dit "je" et "moi" comme elle le dirait en chacun de nous si nous étions radicalement dépouillés de nous-mêmes, comme l'est l'Humanité de Jésus.

C'est là un événement d'une importance infinie comme le souligne admirablement le théologien protestant anglais, Charles Dodd, soit dans le livre "Evangile et Histoire", soit dans le livre "Le fondateur du Christianisme". Ce livre, qu'il faut lire avec un profond sens des nuances, mais qui est plein d'un très grand amour pour le Christ, et où cet auteur souligne que l'événement dernier, définitif, c'est Jésus Christ et, d'une façon assez sympathique ! Au lieu de reporter l'eschatologie à la fin des temps, à la fin du monde, il situe l'eschatologie dans l'événement même de la présence du Christ au temps de sa vie historique.

L' "eschaton", le dernier degré de la manifestation divine dans l'histoire, c'est Jésus Christ, précisément parce que Jésus Christ, c'est l'affleurement dans l'histoire, l'affleurement de cette Présence divine que nous portons en nous et qui est inefficace tant que nous ne sommes pas attentifs à son rayonnement.

Et nous remarquons tout de suite que le mystère de l'Incarnation ne fait que répercuter le mystère de la Trinité : c'est la Pauvreté qui est la subsistance divine, c'est la Pauvreté qui constitue la Personnalité en Dieu, ce regard vers l'Autre qui ne revient jamais sur Soi-même. C'est cela qui constitue le mystère de Jésus, c'est parce que cette Humanité est revêtue de ce regard, parce qu'elle est enveloppée par cette relation, parce qu'elle est, encore une fois, jetée en Dieu par l'élan même, éternel, qui jette le Fils dans le sein du Père. Alors cette humanité ainsi constituée ne peut qu'entraîner toute l'humanité et tout l'Univers vers cette liberté qui est le sens même de toute la création. »

(À suivre)

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