Début de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975

Dans l'expérience humaine, celle des scientifiques, celle des poètes ou celle des artistes, il y a un contact spirituel entre l'homme et l'Univers...

« Si Dieu est ce qu'Il est, s'Il est vraiment cette communion d'Amour, s'il est cette Liberté infinie, s'il est l'Esprit au sens absolu du mot, nous avons conclu qu'il ne pouvait créer qu'un monde-esprit, un monde qui porte la trace de Son intimité et qui subit l'attraction de cette intimité.

Que le monde soit esprit, je le rappelais il y a quelques jours, que le monde soit esprit, d'une certaine manière cela éclate dans la naissance de la science. Si vous prenez un mot comme celui d'Einstein : " Le sentiment mystique est à l'origine de toute science véritable. Celui à qui ce sentiment est étranger et qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect est comme s'il était mort ", nous rend immédiatement sensible ce contact d'esprit à esprit entre le savant et l'univers.

Il n'y aurait évidemment aucune raison d'éprouver du respect devant l'univers et de se sentir avec un profond sentiment d'humilité en face de l'intelligence supérieure s'il n'y avait pas dans la nature un vestige de Dieu, une présence de Dieu qui devient immédiatement perceptible dans la lumière qui se lève dans l'esprit du savant.

Car ce qui est passionnant dans la science, c'est moins les découvertes auxquelles elle aboutît, qui sont toujours provisoires et seront toujours dépassées par d'autres découvertes, que ce jour qui est intemporel, ce jour qui se lève dans l'esprit du savant. C'est cela qui fait de lui un savant et non pas un simple technicien, c'est qu'il fait jour dans son esprit ! C'est qu'il s'élargit, c'est qu'il se libère, c'est qu'à travers les phénomènes de la nature, il entre en contact avec le centre mystérieux qui est caché dans son propre cœur.

"La joie de connaître" dont Pierre Termier a célébré avec un tel lyrisme la beauté et la grandeur, la joie de connaître - il ne dit pas ceci ou cela, mais « de connaître » - se retrouve dans toutes les disciplines ! Qu'on soit un astronome, un mathématicien, un biologiste ou un botaniste, chacun peut dans sa sphère, dans son secteur, s'il cherche avec cet intense amour de la vérité que Jean Rostand célèbre magnifiquement à la fin de son livre "Peut-on modifier l'homme ?", qui est une véritable hymne à la vérité, chacun peut éprouver ce même sentiment d'être comblé par ce contact avec, au-delà des phénomènes, finalement une présence qui se fait jour dans son esprit.

On ne comprendrait pas autrement avec quelle sévérité on juge un savant qui triche, comme il est arrivé quelquefois, qui prétend avoir obtenu des résultats qui ne peuvent pas être vérifiés et qui sont contournés. On admire au contraire le savant qui se déjuge, qui reconnaît son erreur, qui, après avoir soutenu une théorie avec une profonde conviction, l'abandonne parce qu'il s'est élevé à un autre palier, qu'il voit plus loin et plus profond.

Il n'y a donc aucun doute que, dans l'expérience humaine, il y a un contact spirituel entre l'homme et l'Univers. Et toute la noblesse de la science est précisément de vivre ce contact et de produire des hommes qui n'ont plus d'autre ambition que d'entrer toujours plus profondément dans cette inépuisable lumière ! Et bien sûr les artistes déposent dans le même sens, rendent le même témoignage. Leur intuition et leur sensibilité perçoivent le jeu de la nature, perçoivent cette présence et la restituent et la rendent sensible dans un matériau quelconque.

Une œuvre d'art, c'est toujours finalement la suggestion d'une présence infinie, que ce soit en creux ou en plein, au fond d'une tragédie abyssale ou dans l'exultation d'une mélodie joyeuse, c'est toujours la même présence que l'on retrouve, qui nous met en état de silence et d'émerveillement et nous conduit à cette source de la liberté qui est le contact avec la Beauté toujours antique et toujours nouvelle dont nous parle Saint Augustin.

Si vous vous rappelez ces vers de Keats qui sont si extraordinaires dans leur simplicité : "Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit né du soupir même que le silence exhale", vous sentez bien que le poète sur cette colline où il se trouve debout sur la pointe des pieds, vous sentez bien qu'il a senti dans ce murmure des feuilles, il a senti une voix, une parole, une présence, et ce silence plein de voix s'est condensé dans ces vers prodigieux où l'on entend justement cette résonance, où l'on est ramené à la source éternelle.

Et c'est vrai de tous les arts : si vous voyez Notre Dame plantée, Notre Dame de Paris avec ses deux lignes verticale et horizontale, avec une telle lisibilité, une telle simplicité, vous avez immédiatement ce sentiment de raccord du ciel et de la terre : elle est plantée dans la terre, mais elle monte vers le ciel.

La nature est pleine de voix, c'est donc qu'elle est pleine de Dieu, et le matérialisme ne vient pas du contact avec la nature, c'est, comme je vous l'ai dit bien souvent, une attitude de l'esprit. La matière, de soi, n'est pas matérialisante, c'est l'esprit qui se matérialise quand il cesse de se donner, de s'offrir et d'aimer. »

(À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir