Suite 2 de la 3ème conférence de M. Zundel au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975. (Une partie de ces textes a déjà été « sitée » au 8 ou 9/06/06)

Le corps est esprit, le vivant est en quelque sorte immatériel. L'esprit se matérialise quand il cesse de se donner...

(Reprise) :

« La nature est pleine de voix, c'est donc qu'elle est pleine de Dieu, et le matérialisme ne vient pas du contact avec la nature, c'est, comme je vous l'ai dit bien souvent, une attitude de l'esprit. La matière, de soi, n'est pas matérialisante, c'est l'esprit qui se matérialise (et qui la matérialise) quand il cesse de se donner, de s'offrir et d'aimer. »

Suite du texte : « Nul ne sait aujourd'hui ce que c'est que la matière ! Une ride, un gonflement de l'espace-temps, on ne sait pas. On peut faire des recoupements, on peut obtenir des résultats, mais quel est le fond du fond de cette réalité ? Ce n'est pas elle qui fuit qui peut nous rendre matérialistes, c'est notre esprit de possession qui projette ses ténèbres sur l'univers et le rend imperméable à la lumière.

L'univers est esprit dans la mesure justement où nous pouvons dialoguer avec lui comme un esprit avec un esprit (1), dans la mesure où nous percevons en lui une présence personnelle qui suscite la nôtre, mais, en arrivant jusqu'à nous, nous pouvons dire aussi : le corps, notre corps, est esprit et je crois que c'est là une affirmation d'une importance capitale : le corps est esprit.

Claude Tresmontant dans "Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu", et dans cet autre livre : "Le problème de l'âme", insiste avec vigueur pour nier la distinction du corps et de l'âme. Notez qu'il s'agît d'un philosophe chrétien et spiritualiste, intensément.

Il a écrit un très beau livre sur Jésus Christ où le croyant expérimente la foi et il montre que la distinction classique entre le corps et l'âme ne tient pas, parce que, dit-il, tout être vivant est une structure subsistante, une structure qui se tient debout par elle-même en quelque manière, quels que soient les éléments d'ailleurs qu'elle assimile ou qu'elle rejette, il y a dans le vivant, qui ne cesse d'emprunter au milieu ambiant, à l'atmosphère, aux autres règnes, l'homme emprunte à tous les règnes, minéraux, végétaux, aux animaux, à l'atmosphère, il y a dans le vivant une architecture dynamique, une architecture vivante, une architecture créatrice dès l'embryon, qui organise et qui est comprise dans cette organisation qui jaillit d'elle.

En sorte que le vivant est en quelque manière immatériel. Toute structure vivante est en quelque manière immatérielle dans ce sens précis que, tant qu'elle est vivante, tous les éléments qu'elle peut emprunter se convertissent en elle, ils ne visent qu'à maintenir sa structure et à l'exprimer, et elle reste identique malgré le changement continuel de matière.

Si nous perdons cinq cent millions de cellules par jour peut-être - je dis un chiffre approximatif - nous restons cependant semblables à nous-mêmes. Ce renouvellement constant des matériaux que nous empruntons n'empêche pas notre structure d'être identique de la conception à la mort, donc elle n'est pas liée à ces matériaux au point qu'elle serait transformée en eux ! C'est elle, au contraire, qui les transforme et les oriente vers sa propre subsistance si bien que tous ces matériaux travaillent tant que l'emprise de ses structures garde son efficacité. Ce sont ces matériaux qui travaillent pour la structure et non le contraire, si bien que l'homme est une structure vivante qui ne cesse d'organiser les matériaux qu'elle emprunte, qui les domine justement parce que le changement continuel de ces matériaux ne la change pas, ne la transforme pas elle-même, si bien que, pour lui, la mort n'est pas la séparation du corps et de l'âme, mais la rupture de cette étreinte de la structure subsistante sur le matériau qu'elle emprunte à l'univers, ce que j'appelle la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers et nous permet de lui emprunter sans cesse jusqu'au jour où cet emprunt devient impossible.

Pour quelle raison ? On ne saurait le dire tellement que, pour Claude Tresmontant, comme pour tant d'autres penseurs, le cadavre n'est plus le corps. Le cadavre est un agrégat de matériaux en dissolution. Il n'y a plus de corps humain. Le corps humain, c'est cette structure elle-même, active et capable d'assimiler son matériau. Comme d'ailleurs cette structure est en quelque sorte immatérielle, il y a là pour Tresmontant une raison d'affirmer la permanence de l'être humain.

Je crois qu'il y a un argument beaucoup plus fort, c'est que notre structure est capable de réfléchir, de se réfléchir, de se gouverner, de s'estimer, de se peser, de s'orienter, de se transformer, de se choisir et de se libérer, c'est-à-dire que notre structure - et c'est cela qui fait la différence entre notre structure et celle des animaux - notre structure est esprit ! Et elle l'est au point que c'est l'unique exigence de notre nature, car il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature, c'est l'unique exigence de notre nature de nous faire homme, c'est-à-dire précisément de ne pas subir les donnés de notre naissance charnelle mais de pouvoir nous ressaisir tout entiers de manière à faire de notre vie un espace illimité et immortel.

Dieu est esprit, comme dit Notre Seigneur à la Samaritaine, et l'homme aussi est esprit puisqu'il doit adorer en esprit et en vérité, et c'est ce terme d'esprit que je préfère à celui d'âme qui me parait équivoque : nous sommes esprit, mais nous le sommes tout entiers, nous le sommes tout aussi bien au bout de nos ongles qu'à la racine de nos cheveux, justement si l'on admet avec Tresmontant l'unité de l'être humain, sa structure vivante et créatrice, cette architecture interne qui s'exprime dans le monde visible et qui est tout entière esprit.

Cela veut dire que nous n'avons à subir ni notre corps, ni notre sexe, ni notre époque, ni les préjugés de notre époque, ni les préjugés de notre classe, et que nous avons à surgir continuellement dans une nouveauté de vie en refusant précisément toutes les préfabrications.

Si nous admettons cela, qui paraît si profondément conforme à l'expérience et à l'Evangile, si nous admettons que nous sommes esprit des pieds à la tête, il ne s'agit pas de confondre l'intériorité de nos viscères avec l'intériorité spirituelle ! L'intériorité de nos viscères qui sont recouverts par notre peau qui nous empêche de les percevoir à l'oeil nu, cette intériorité est tout à fait relative puisqu'il suffit d'une opération pour les ouvrir, pour rencontrer ces viscères ! L'intériorité spirituelle, elle est partout et nulle part, partout et nulle part ! Elle est dans le creux de notre main comme elle est dans le sourire de vos lèvres, comme elle est dans la clarté de vos yeux, comme elle est dans le mouvement de votre démarche, comme elle est dans le choix de vos pensées les plus intimes.

Ceci me paraît capital parce que la plupart du temps, selon une tradition très ancienne, la plupart du temps justement parce qu'on oppose le corps et l'âme d'une manière indue, on imagine une espèce de déterminisme charnel insurmontable opposé aux aspirations de l'âme qui serait, elle, spirituelle ! Mais non ! C'est tout l'être qui est spirituel, c'est tout l'être qui est esprit, c'est tout l'être qui est appelé à vivre éternellement ! »

(À suivre)

Note (1) : Bien évidemment Zundel ne veut pas dire que l'Univers est esprit comme Dieu est esprit ! Il est esprit en ce sens qu'il est créé, par un Dieu esprit, de sorte qu'il soit ou puisse devenir apte à un dialogue d'esprit à esprit avec l'homme.

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