Suite 4 et fin de la 3ème et dernière conférence de M. Zundel au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975.

Le problème de la mort.

« C'est sans doute dans cette lumière (donnée par la dimension mystique de notre corps) qu'il faut envisager le problème de la mort.

Le problème de la mort est un problème terrible pour notre sensibilité parce qu'elle semble radicalement absurde ! Il y a quelque chose de si brutal, et en apparence de si injuste, à voir disparaître un être en une seconde : on était en dialogue avec lui et puis, brutalement, c'est fini, et irrévocablement fini ! Il n'y a plus qu'un cadavre qui est un agrégat. Il n'y a plus personne.

Sous cet aspect, la mort est inacceptable. Elle ne peut que provoquer la révolte, la révolte parce que l'homme sait qu'il doit mourir. Les animaux ne le savent pas et, bien sûr, l'homme peut désirer la mort quand la vie lui est à charge, mais ce n'est pas la mort qu'il désire alors, c'est d'être délivré de sa charge, sans savoir d'ailleurs ce qui peut l'attendre au-delà de la mort. On comprend le geste du désespéré qui rejette son fardeau, mais ce n'est pas la mort qu'il veut, c'est la paix, c'est la tranquillité qu'il espère.

Mais, en dehors de ces cas, la mort ne peut pas ne pas être un scandale, elle semble être une agression contre l'homme, et ressurgissent à cette occasion toutes les objections que Nietzsche proposait justement contre l'existence de Dieu. L'homme peut se sentir violé par la mort !

Car enfin il a conscience d'exister, il a rencontré en lui une intimité inviolable, il la défend contre autrui, il la respecte en lui-même, il sait que Dieu dans le Christ la respecte jusqu'à la mort de la Croix ! Mais, s'il ne le sait pas, s'il ne connaît pas ce mystère de la Croix où Dieu meurt de notre mort justement pour la dégager de la gangue du péché, comment pourrait-il accepter cette agression ?

L'homme qui peut voir derrière le mur ne peut pas ignorer ce qui se passe derrière le mur ! et nous sommes dans cette situation devant la mort : nous pouvons regarder derrière le mur, l'animal, lui, périt sans savoir qu'il périt, l'homme le sait et il lui paraît injuste, je dirais même sadique, qu'il dispose d'assez d'intelligence pour voir au-delà du mur, donc pour prévoir au-delà de sa mort et d'être condamné à mourir, comme si on lui arrachait son existence en le séparant de tout ce qu'il aime, en suscitant d'ailleurs la même peine à tous ceux qui l'aiment.

Nous voyons que les morts subites se multiplient : est-ce la pollution qui nous environne ? Le bruit qui nous agresse constamment ? Est-ce la fatigue extrême que l'on éprouve dans la vie urbaine où l'on foule l'asphalte et ne respire plus les effluves de la nature ? Toujours est-il que les morts subites se multiplient et rendent le problème toujours plus aigu.

Pourquoi la mort ? Saint Paul nous redit, et cela est d'une grande importance et d'une très grande valeur, que la mort est entrée dans le monde avec le péché, qu'en effet Dieu ne l'a pas imposée à l'homme mais qu'Il la subit, Dieu, par la volonté de l'homme. Et le Christ justement dans son agonie va vivre toutes les morts, toutes les agonies, toutes les séparations, tous les déchirements, toutes les ténèbres de la douleur, comme le répondant de cette humanité qui s'est séparée de la source dès le début parce que, dès le début, Dieu est crucifié, dès le début Dieu est mis en question, dès le début Dieu peut échouer - et Il échoue effectivement, comme Il échouera sur la Croix, et éternellement, tant qu'il y aura un être qui se refuse à Son Amour.

La mort n'est pas de Dieu, c'est la vie qui est de Dieu. Mais quelle vie? Justement une vie éternelle, aujourd'hui, et c'est cela qui est capital de nouveau, c'est qu'en fait nous ne sommes des vivants ici, maintenant, nous ne sommes des vivants que dans la mesure où nous vivons de Dieu, donc de l'Infini dont l'acceptation et le rayonnement fait de nous des personnes. Quand nous ne vivons pas de cette vie, nous ne sommes pas des vivants humains, nous végétons, ou bien nous sommes des animaux ! Notre vraie vie, c'est cette vie divine qui circule en nous, qui nous éternise et nous permet de communiquer aux autres l'Infini.

Voyez votre expérience : dans la mesure où Dieu est pour vous une réalité actuelle, vous rendrez sans doute témoignage à ce fait que vous le devez à la rencontre avec quelqu'un qui était pour vous un espace, un espace de lumière et d'amour, c'est parce que vous avez vu cette lumière divine en l'homme, et c'est là que vous avez rencontré l'homme dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté, de même que nous ne pouvons nous rencontrer nous-mêmes qu'à travers cette Présence et celle de la Beauté si antique et si nouvelle.

Donc il est certain qu'ici-bas la seule vie authentique, c'est la vie éternelle, ce que Mounier appelait la survie, ici, maintenant, une transcendance aujourd'hui. Et si l'on vit cette vie, si du moins nous en vivions, de cette vie éternelle, si nous étions libérés de notre condition originelle, de nos déterminismes physiques et mentaux, si nous étions libérés de tout cela, nous serions à jamais des vivants.

Et de fait, lorsqu'un être s'en va, qu'il disparaît derrière le voile de la mort, ce que nous cherchons à ressaisir en lui, ce sont les moments d'éternité, les moments qui nous ont comblés, les moments où il a été pour nous une lumière qui demeure jusqu'à aujourd'hui, et là s'actualisent alors toutes les présences dans cette rencontre avec le même Dieu Vivant.

Alors évidemment, pour celui qui vivrait pleinement de cette vie éternelle, comme le Père Kolbe, si vous voulez, qui réalise dans une liberté suprême d'un homme qui a vaincu la mort et devient un grand vivant dans la mort, pour un tel homme, il n'y a plus de mort ! La mort ne l'arrache plus à rien, la mort est la condition même de son accomplissement parce qu'il porte la vie en lui et que cette vie qui est une liberté subsistante, une liberté par où il a émergé de l'enveloppe cosmique où il était inséré, cette liberté ne peut périr, sinon l'univers serait plus fort qu'elle, il l'engloutirait, il ne serait plus l'univers-esprit que nous venons de considérer.

Quand la mort est libre, ce n'est plus la mort parce qu'elle ne peut être libre qu'en face de cette présence intérieure à nous-même qui est la vie éternelle, il y a simplement un changement de plan, le défunt n'habite pas un ailleurs, il ne s'agit pas d'un espèce d'éloignement dans l'espace ou dans un ciel imaginaire : dès là que l'espace et le temps ne comptent plus, la présence du défunt, c'est-à-dire de ceux qui se sont accomplis selon la force du mot, peut demeurer en nous un ferment de vie. C'est là le signe précisément que la vie a été authentiquement vécue, pour qu'elle puisse demeurer en nous un ferment de vie.

D'ailleurs, si l'on suit Tresmontant, il n'y a pas de raison de penser que la structure qui nous constitue, cette structure qui est un chiffre, qui est une mélodie, qui est une musique, qui est un rayon, un sourire, ce je ne sais quoi, ce rien qui fait que vous reconnaissez l'être au plus profond de lui-même, il n'y a aucune raison de penser que cela ne subsiste pas ! Au contraire, l'essence de la personnalité demeure, et pourrait éventuellement se manifester, se reconstruire un corps dont il est difficile de nous faire une idée puisque, selon Jésus, au-delà de la mort, il n'y a pas de mariage et il n'y a sans doute pas de besoins à satisfaire, il n'y a pas de nourriture à prendre, il n'y a pas de digestion à favoriser, il n'y a pas de désassimilation, il n'y a même sans doute pas de respiration. Qu'est-ce que peut être le corps, c'est-à-dire l'être humain puisqu'on ne peut pas le diviser, qu'est-ce qu'il peut être dans une telle situation ?

Eh bien, ce qu'il peut être, c'est ce qu'il est justement quand nous le percevons dans sa grandeur et dans sa dignité où nous le voyons dans ce point central que j'évoque si souvent, où nous le voyons dans cette lumière qui nous pénètre et nous assure de la Présence qui nous est chère.

Il s'agit donc pour nous d'entrer toujours plus profondément dans l'authenticité de notre vie, de la vivre selon la dimension infinie qu'elle comporte dans tout notre être et, pour cela, de vivre notre recueillement sans cesse reconquis, c'est-à-dire dans une attention d'amour à cette Présence qui est la respiration de notre esprit et de notre cœur. »

(Fin de la conférence et de la récollection.)

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