Dans le numéro de « La Croix, mercredi 7 jeudi 8 mai 2008, à la page 15, on trouve la recension de 2 livres récents qui auraient certainement beaucoup intéressé Maurice Zundel.

Beaucoup de personnes aujourd'hui plus encore qu'en d'autres époques s'imaginent que le seul fait de parler de Dieu implique un acte, une démarche de foi, et cela entraîne dans leur esprit qu'on ne peut pas avoir de certitude quant à tout ce que nous enseigne la religion. Embrasser la foi implique toujours pour eux une option qu'on est toujours libre de faire ou de ne pas faire, et, peut-être quand on aura lu ce livre, ou seulement cette recension, verrons-nous que n'est pas tout à fait vrai.

Il y a des raisons de croire qui sont simplement de l'ordre de la simple intelligence et raison, et qui peuvent obliger... Saint Paul lui-même dès le début du christianisme parle d'une connaissance de Dieu qui ne relève pas de la foi : « Depuis la création du monde les attributs invisibles de Dieu deviennent par ses œuvres visibles à l'intelligence... » (Romains, 1, 20). Et plus loin : « ils sont inexcusables, puisque connaissant Dieu, ... certains se sont perdus en de vaines pensées et leur cœur inintelligent s'est enténébré...»

...Il se trouve que certains concepts théologiques ne sont pas fondés sur la foi mais sur la simple raison, qui pourtant préparent à embrasser la foi et à la faire sienne. Il me semble que c'est de cela que veut traiter ce livre imposant dont je n'ai lu que la recension. Et cela semble extrêmement important aujourd'hui, où, comme le ressent le Père de Lubac il y a déjà plus de 50 années, on peut parler d'un affaissement spirituel et d'une crise de la foi, particulièrement chez les jeunes. Depuis ce temps ce mal a gagné tous les âges. (À suivre)

Le livre de la 1ère recension est intitulé : Dieu, pour penser autrement.

Les riches terres de la théologie recèlent des biens trop méconnus des philosophes.

« Dieu, la chair et l'Autre » d'Emmanuel Falque.

PUF, Coll. «Epiméthée», 494 p., 39 €

Trop longtemps, les philosophes ont fait l'impasse sur les siècles chrétiens, sous prétexte que la raison y était soumise à la foi. Rien à voir: circulez ! (Toutes les vérités qui ont pour fondement la foi sont nécessairement sujettes au doute) Mais, depuis peu, on s'est rendu à l'évidence : sous l'habit théologique, pères de l'Église et théologiens médiévaux cachent des vérités qui ne sont pas étrangères à l'ordre de la raison. On ne peut donc pas leur refuser de figurer parmi les philosophes.... à condition qu'ils aient subi au préalable une dé-théologisation. On ne les accueillait pas pour leur théologie, mais malgré elle.

La brillante thèse d'Emmanuel Talque, professeur à l'Institut catholique de Paris, s'élève contre cette pratique. Ce qui lui paraît fécond, ce n'est pas la philosophie cachée sous la théologie, mais la théologie en tant que telle. Il s'agit donc de se mettre à l'écoute de la théologie, d'une pensée qui s'est formée à d'autres sources et que le philosophe - en l'occurrence phénoménologue - doit scruter comme telle, sans renoncer à être lui-même. Il s'engage donc à lire les Pères de l'Église et les médiévaux «philosophiquement», «jusques et y compris dans les objets de la théologie».

Les concepts que ces auteurs ont forgés pour penser Dieu (relation, théophanie, réduction...) se révèlent plus solides et plus éclairants que ceux de la philosophie.

Ainsi des trois «objets» : Dieu, la chair et l'autre. Comment Dieu est-il entré en philosophie ? S'interrogeait Heidegger, avant de juger cette entrée illégitime. Si le langage métaphysique sur Dieu est une impasse, il n'est pas illégitime de se mettre en quête d'un «autre langage», justement disponible chez Augustin, Jean Scot Érigène ou Maître Eckhart (1). Avec ces auteurs, nous voyons «comment Dieu est entré en théologie». Les concepts qu'ils ont forgés pour penser Dieu (relation, théophanie, réduction...), se révèlent plus solides et plus éclairants que ceux de la philosophie.

De même pour la chair et pour l'autre. Là encore, Falque estime que nos philosophes actuels sont en retard sur les théologiens les plus anciens. Ainsi, en régime chrétien, «il appartient en propre au divin de se dire par le charnel, et par sa chair de révéler aussi ce qu'il en est de l'humain». Non seulement la notion d'un «Dieu Homme» n'est pas une impossibilité en christianisme, mais c'est «parce que Dieu se fait homme qu'il faut aussi en passer par l'homme pour aller à Dieu». Tout comme la chair, l'altérité reçoit du divin son véritable fondement et sa consistance.

Ces trois termes - Dieu, la chair, l'autre - forment les étapes d'un mouvement, scandé par les grandes figures de la théologie, qui peut d'ailleurs se lire dans les deux sens : à partir de Dieu, à partir de l'autre. C'est le premier de ces mouvements que suit l'auteur, montrant l'apport spécifique du christianisme au niveau de ces concepts quand la théologie s'en empare. Ayant décrit la manifestation de Dieu, puis ayant sondé l'épaisseur de la chair, enfin ayant constitué l'altérité sur le mode de l'intersubjectivité, il indique, au titre d'une expérience intellectuelle et spirituelle, la possibilité Offerte de faire le chemin de retour en remontant de l'autre à la chair, et de la chair à Dieu.

On peut lire ce livre de deux manières : en suivant l'itinéraire proposé, parfois ardu, ou en sélectionnant des morceaux choisis. La seconde, plus accessible, séduira par le commentaire plein de finesse de scènes d'Évangile, comme Marthe et Marie, ou la vision de Paul. La première manière, plus difficile, exige de suivre l'ordre de l'argumentation : elle fera découvrir un philosophe de grande classe, en train d'élaborer une véritable œuvre. L'une et l'autre manière de lire offre sa récompense. Ce qui est clair, c'est qu'à l'école des Pères de l'Église et des théologiens médiévaux, le philosophe apprend -à penser autrement, mais non pas à penser moins.

Marcel Neusch

Note (1) : Zundel peut apparaître comme un véritable spécialiste de cet autre langage, peut-être nécessaire devant l'affaissement spirituel massif, bien plus prononcé aujourd'hui, des nouvelles générations, on a besoin de toute urgence de cet autre langage ?

La foi chrétienne, essai sur la structure du symbole des Apôtres d'Henri de Lubac

Cerf, 610 p., 39 euros

Ce livre, dont la première édition date de 1969, se voulait une « sorte d'introduction à la catéchèse », écrite en priorité « à l'usage de tous ceux qui, soit dans la préparation au baptême, soit dans l'instruction des enfants, soit dans la prédication courante adressée au peuple chrétien, ont à remplir ce rôle, le plus beau de tous : transmettre la foi reçue des Apôtres ... »

Le P. de Lubac ressentait le besoin de réagir contre « l'affaissement spirituel » et « la crise de la foi » qu'il observait, surtout parmi les jeunes. Accompagnée d'une série de textes mineurs, cette nouvelle édition, vol. V des Œuvres complètes de l'immense théologien jé­suite, permet de suivre la genèse de l'ouvrage. Plus que jamais, il garde sa raison d'être.

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