Début de la première instruction de M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973. Ce n'est que l'introduction d'une 1ère instruction. La suite et les deux autres instructions qui suivront sont passionnantes.

« Que votre amour, de l'homme et de la femme, soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés, mais le plus souvent c'est une bête qui en domine une autre... » Nietzsche. Cette phrase est extrêmement émouvante parce qu'elle montre que Nietzsche était conscient des deux plans : il y a la bête, mais il y a le dieu, et quand on est conscient des deux plans le problème est bien posé et il est virtuellement résolu.

Celui qui a conscience qu'il y a dans l'homme une valeur infinie, il est déjà au cœur de l'Evangile même s'il l'ignore, ceux au contraire qui n'ont pas le sens de cette dimension infinie, ne peuvent ni poser le problème ni le résoudre.

Une femme, ou plutôt une mère de famille, me racontait tout récemment, une expérience toute récente : ses deux filles, 14 ans ou 15 ans, dans un lycée de Paris sont assiégées par une propagande qui porte cette sollicitation : si vous voulez réussir vos examens, ayez des relations sexuelles ! Ce qui vous embrouille l'esprit, c'est parce que vous n'avez pas de relations sexuelles ! "

Donc il y a une propagande sourde, acharnée, insidieuse, chez les adolescents qui sont à peine mûrs, pour les inciter à des relations sexuelles (1) sous couleur de leur faire réussir leurs examens ! Et le lycée naturellement ne peut rien, naturellement on se lave les mains, ça ne se passe pas dans le lycée, donc ça ne nous concerne pas. On imagine ce que pourra devenir une jeunesse qui est élevée dans ses principes ou tout au moins qui est atteinte par cette propagande, mais ceci n'est qu'une illustration, tragique, de cette absence justement, de cette absence d'une dimension humaine : celui qui n'a pas le sens de cette dimension humaine, bien entendu il retournera inévitablement vers la bête !

Et c'est là donc la ligne de partage, la ligne de partage, c'est ça : celui qui a le sens de l'humain, celui qui admet, qui a fait l'expérience qu'il y a dans l'homme une valeur, quelle que soit la manière de la définir, une valeur qui exige le respect, le respect de l'inviolabilité, celui qui a ce sentiment, il est déjà du côté, il est nécessairement du côté de l'esprit. Celui qui n'a pas ce sens, pour lui le problème ne se pose pas et il est absurde !

Pour Jacques Monod, il n'y a pas de problème, il n'y a pas de direction, il n'y a pas d'orientation, il n'y a rien qui spécifie la vie humaine : si l'homme se donne une morale, c'est parce qu'il choisit de se la donner et c'est tout à fait arbitraire, mais il n'y a rien dans la nature humaine puisque au fond tout est l'œuvre du hasard, il n'y a rien qui puisse indiquer le moins du monde une direction. Heureusement que ce savant a d'autres intérêts que ceux de la bête, autrement sa propagande serait infiniment plus dangereuse, ceci n'enlève rien d'ailleurs à ses mérites de savant, son tort, c'est simplement d'extrapoler, c'est-à-dire de faire de la mauvaise philosophie sur une science qui devrait se cantonner dans le domaine de l'observable et du mesurable...

Si je commence par là, c'est que nous sommes dans une situation tout à fait unique, c'est que nous sommes dans une humanité complètement déboussolée, c'est que le monde libre en particulier est complètement privé de tout principe ferme : tout admettre, tout permettre parce que finalement on n'admet rien comme un absolu ! Et dès lors qu'il n'y a pas d'absolu, il n'y a pas de direction privilégiée, il n'y a aucune raison de se refuser à aucune expérience, tant que votre porte-monnaie n'est pas touché bien entendu, ou que votre vie n'est pas en danger.

Et le problème pour nous, c'est de nous demander pourquoi ce monde est-il dans une telle situation. Nous voyons que dans les pays de l'Est il y a un extrême souci de l'idéologie, c'est même à l'idéologie que les états communistes, à commencer par la Russie, consacrent tous leurs soins : préserver cette armature intellectuelle ou pseudo-intellectuelle pour que le citoyen marche toujours droit et qu'il se conforme toujours rigoureusement aux principes inébranlables qui constituent un véritable dogme.

Donc les pays de l'Est sont extrêmement conscients que l'idéologie a une importance capitale et qu'elle mène le monde, qu'elle conduit la vie, mais le monde dit libre, lui, ne connaît qu'une seule chose : surtout ne rien affirmer ! Ne rien affirmer, laisser tout dire et tout faire, pourquoi en est-il venu là ? Pourquoi a-t-il perdu si souvent le sens de l'homme ? Car enfin c'est cela qui est le plus grave ! Si l'on avait renoncé à Dieu, à un dieu sous une certaine forme, ce serait moins grave dans ce sens qu'il y aura toujours une voie pour le retrouver, mais si on perd le sens de l'homme, il n'y a plus de problème parce qu'il n'y a pas d'homme précisément, alors tout est ad libitum, on peut faire n'importe quoi, puisque rien n'a de sens ni de centre. Comment l'Europe chrétienne en est-elle arrivée là ?

Il est évident qu'on n'a pas dû mettre l'accent là où il aurait fallu pour prévenir cette crise effroyable, sans doute inévitable puisqu'elle se produit partout. Qu'est-ce qui a manqué à l'Europe, ou plutôt au christianisme en Europe? Qu'est-ce qui lui a manqué pour prévenir cette crise, s'il était possible de la prévenir ? Je dirai d'abord en première approximation que ce qui a manqué, c'est précisément qu'on n'a pas mis l'accent sur l'homme, sur la dignité de l'homme, sur l'inviolabilité de l'homme, sur la grandeur de l'homme.

En effet l'éducation qui nous a été donnée était fondée sur une dépendance radicale de la créature à l'égard de Dieu : ce que nous avons appris dès notre enfance, c'est que Dieu est le Maître et que nous sommes entièrement dans sa main, que notre vie est déterminée par Lui, que la fin Lui en est connue, que nous n'y pouvons rien changer ! Et bien sûr qu'il arrive un moment où l'homme se questionne et se demande : " Mais où prend-on ce Dieu ? Qui l'a vu ? Qui est autorisé à parler en son Nom ? Et comment concevoir cette autorité infinie, éternelle ? Comment concevoir cet être qui n'a rien fait pour être ce qu'il est, qui est ce qu'Il est et qui nous impose d'être ce que nous sommes, en laissant tomber des miettes de sa table sur notre pauvre humanité, en attendant d'ailleurs de nous juger sur des commandements qu'il nous a donnés, sans tenir compte de notre nature puisque ces commandements vont si souvent contre nos instincts les plus spontanés ? "

Et Nietzsche évidemment ici exprime un autre aspect de sa personnalité, celui qui le représente le mieux, c'est précisément cette humanité en insurrection contre Dieu : s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ?

On voit très bien le sens de ce propos qui semble affreusement blasphématoire : s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ! En effet pourquoi lui plutôt que moi ? S'il est question d'autorité, pourquoi pas moi ? Pourquoi suis-je, moi, dans cette position d'infériorité ? Pourquoi Dieu, s'il est le créateur, m'a-t-il donné juste assez d'intelligence pour que je comprenne que je suis son esclave ? Il aurait pu au moins me laisser tranquille dans un coin sans que je prenne conscience de cette dépendance affreuse qui va me conduire à un jugement éternel, où je risque tout tandis que lui ne risque rien ! On comprend cette insurrection, on comprend cette révolte, parce qu'il n'y a pas de correspondance entre cette vision de Dieu et le sentiment que nous pouvons avoir de notre autonomie.

Vous-vous rappelez l'histoire des lunettes de Koriakov, c'est une histoire qui nous fait saisir admirablement justement la différence entre la conscience de l'esprit et l'ignorance totale de la dignité humaine. Le capitaine allemand qui soufflette Koriakov en lui faisant tomber ses lunettes par la violence même du coup qu'il lui porte, ce capitaine nazi qui reçoit ce capitaine russe qui est son prisonnier de guerre, ignore évidemment tout de l'humanité : pour lui l'humanité, c'est l'Allemagne, pour lui l'humanité, c'est sa race et il n'y a rien en dehors !

Le colonel allemand qui va tout à l'heure ramasser les lunettes de Koriakov, et les lui tendre respectueusement parce qu'au même moment une fermière allemande vient d'affirmer que ce capitaine russe a sauvé le matin même ses deux filles contre les outrages qui les menaçaient, le colonel allemand qui rend cet hommage après avoir assisté à l'outrage découvre justement la dimension humaine, il découvre ce caractère sacré de la conscience, il découvre dans l'autre une valeur infinie, la même qu'il porte en soi, c'est-à-dire que, en même temps, il fait la découverte de sa conscience, de la conscience de l'autre et de cette valeur qui est confiée à toute conscience humaine, et c'est devant cette valeur qu'il s'incline en réparant l'outrage par ce geste d'hommage.

Il est donc certain qu'il y a dans l'être humain, à certains moments, un sentiment de dignité, un sentiment d'inviolabilité qui nourrit en lui la conscience d'une autonomie radicale : si je suis inviolable, c'est qu'il y a en moi une puissance créatrice, c'est qu'il y a en moi un appel à être la source et l'origine de moi-même, et lorsque les autres empiètent sur mon intimité, ils m'arrachent mon humanité. »

(À suivre)

Note (1) : Manifestement les « choses » ont empiré depuis 1973 ! Le préservatif et la pilule du lendemain sont devenus chose normale, à tel point que les propos zundéliens sur ces sujets peuvent n'avoir aucun sens pour la plupart à supposer qu'ils les aient entendus.

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