Suite 2 de la première instruction donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

La samaritaine (Jean ch. 4ème) peut servir de symbole à l'humanité d'aujourd'hui...

« Dans les procès de Moscou on voit cette chose effroyable, une doctoresse qui va dans un hôpital psychiatrique, qui va attaquer le cerveau d'un homme qui n'est pas d'accord, car c'est la façon la plus récente et la plus moderne d'enfermer l'idéologie : " vous n'êtes pas d'accord ! C'est que vous êtes fou ! Vous n'êtes pas d'accord, c'est que vous êtes malade ! On va vous mettre d'abord dans un hôpital psychiatrique, on va vous soigner, et alors vous changerez d'idée, c'est-à-dire que vous vous conformerez à l'idéologie. " - « Mais en quoi est-ce que ça vous gêne ? dit le patient, en quoi est-ce que ça vous gène, ce que nous pouvons penser ? » - « Mais, ce que nous voulons, répond la doctoresse, c'est que vous ne pensiez pas ! »

Et d'ailleurs cette volonté d'anéantir la pensée d'autrui, d'empêcher autrui de penser, c'est l'agression la plus tragique, la plus radicale, et elle est éprouvée comme telle : vous m'arrachez, vous me volez mon humanité ! Eh bien c'est un peu le sentiment pour beaucoup, si vous voulez, le sentiment qui se fait jour dans le cri de Nietzsche : " s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ! " C'est que Dieu lui apparaît à ce moment-là comme un viol de l'esprit ! Dieu, c'est celui qui s'introduit dans cette citadelle intérieure et qui la menace, c'est celui qui du dehors impose des commandements et par conséquent détruit notre dignité d'homme !

Il est certain que c'est là l'objection la plus profonde, et je dirai aussi, la plus respectable : au fond de toute cette immense insurrection d'aujourd'hui, au fond de toute cette immense contestation qui gagne tous les pays qui appartiennent à notre civilisation ou à ce monde que nous disons libre, cette immense contestation, elle, signifie une revendication des droits de l'esprit qui ne peut être pris que du dedans parce que telle est sa dignité, parce qu'il ne peut reconnaître comme siens que les options et résolutions qu'il a librement prises.

Et il est certain qu'on n'a pas suffisamment insisté sur ce point essentiel, il est certain que l'on n'a pas montré Dieu comme Celui qui justement est le fondement de cette dignité. Et, si vous voulez, pour illustrer cette difficulté, vous n'avez qu'à prendre cet admirable récit, un des plus beaux de l'Evangile, qui est le dialogue entre Jésus et la samaritaine.

La samaritaine est un symbole de l'humanité d'aujourd'hui, je veux dire qu'elle peut servir de symbole à l'humanité d'aujourd'hui parce que la samaritaine, c'est une femme, une femme charnelle, une femme qui veut son bonheur humain, qui croit en Dieu comme tout le monde dans son milieu, mais en un dieu extérieur, mais en un dieu dont le sanctuaire est sur le mont Garizim, et c'est là qu'il faut adorer Dieu, sur la montagne sacrée des samaritains. Mais ce dieu justement qui est lointain, ce Dieu qui est extérieur à elle, ce Dieu qui a donné des commandements, et ces commandements elle les a reçus, et ces commandements, elle sait bien qu'ils l'obligent mais quoi ! Tout cela est beaucoup trop abstrait pour elle, elle veut son bonheur et tant pis pour les commandements ! Ce n'est pas qu'elle veuille se justifier, mais enfin elle ne peut pas donner son cœur à un étranger qui est extérieur à elle-même.

Et justement, ce que Jésus va faire, avec une pédagogie d'une infinie délicatesse, Jésus va peu à peu éveiller la soif de cette âme et de cet esprit, il va lui montrer que Dieu c'est justement, non pas un personnage lointain, extérieur, logé sur une montagne et enfermé dans un sanctuaire de pierres, mais que Dieu est en elle une attente infinie, que Dieu est au fond de son cœur une source qui jaillit en Vie éternelle.

Alors elle s'apprivoise, elle s'émerveille, et cette découverte est pour elle quelque chose de tellement inattendu et de tellement miraculeux qu'elle en oublie sa cruche sur la margelle du puits et qu'elle se hâte d'aller porter la nouvelle à ses compatriotes : j'ai rencontré Quelqu'un qui m'a dit tout ce que j'avais fait !

Nous voyons donc ici admirablement l'évolution du dehors au dedans, nous voyons que Jésus comprend admirablement la difficulté de cette femme qui est la nôtre à tous, Il comprend admirablement que, si elle n'aime pas Dieu, c'est qu'elle ne L'a pas rencontré au fond d'elle-même, c'est qu'elle n'en a pas fait l'expérience, c'est qu'elle n'a pas découvert qu'elle était elle-même le temple et le sanctuaire de la divinité ! Alors ce Dieu abstrait, lointain, ne peut pas l'intéresser ! Sans doute un jour il faudra bien qu'elle passe par ses volontés, mais enfin le plus tard possible ! Le plus tard possible ! Puisqu'il faut bien jouir de la vie tant qu'on est vivant !

Eh bien ! Voilà, me semble-t-il, au fond, au fond de la contestation ce qu'il y a de plus profond et de plus respectable : nous ne voulons pas être contraint dans notre esprit, nous voulons parvenir à un moi originel, nous voulons être la source de notre propre vie, nous voulons reconnaître comme nôtre uniquement les décisions dont nous sommes le principe. Et cela bien sûr n'est pas contraire à l'Evangile, au contraire !

Alors nous revenons à cette vision d'une histoire où la religion comme la morale a été d'abord et inévitablement l'affaire d'une collectivité : c'est parce qu'une collectivité a porté le commandement, c'est parce qu'une collectivité s'est appuyée sur un Dieu Tout-Puissant, il fallait qu'il le soit pour qu'il puisse la protéger et qu'elle puisse compter sur Lui, c'est parce qu'une immense tradition aussi vieille que l'humanité véhicule, je veux dire transmet, et les principes de la morale et la croyance en Dieu, comme des réalités extérieures, comme des réalités qui s'imposent ainsi que les lois dans la cité, mais non pas comme une découverte brûlante que l'on fait au fond de son cœur et qui change toute la vie ! Et cela était inévitable !

Cela était inévitable ! on ne peut accuser personne, personne n'était coupable, on ne peut pas imaginer que Bossuet, pour qui le roi était sacré, pour qui le roi représentait une délégation divine, et c'était pour lui justement une garantie de liberté : on n'obéit pas au roi parce qu'il est capétien, on obéit au roi parce que tout simplement a travers lui s'exprime l'autorité de Dieu à laquelle on est bien décidé à se soumettre, on ne peut pas imaginer que Bossuet ait été gêné par cette situation : elle ne le gênait pas ! Pour lui le problème ne se posait pas, le royaume était catholique et c'était normal, le catholicisme était donc sous Louis XIV l'expression de l'unité du royaume, et c'était très bien, le temporel et le spirituel s'accordaient à merveille et le règne de Dieu pouvait s'affirmer à travers le Prince, à travers le Roi Soleil, comme à travers l'Eglise qui avait à régir plus profondément le domaine des consciences.

Maintenant que tout cela s'effrite, les structures d'ensemble cessent d'être chrétiennes, il faut que le christianisme repose sur son propre fond, qu'il ne cherche aucun autre appui que lui-même et qu'il découvre par conséquent au fond de la conscience humaine les assises mêmes de la foi, et c'est là que le mot de Nietzsche reprend toute sa valeur : « Que votre amour soit de la pitié pour les dieux souffrants et voilés ! »

La révolution chrétienne, cette révolution, nous commençons à entrevoir sa profondeur et sa plénitude. Nous avons à prendre le tournant, comme nous l'avons vu si souvent, nous avons à prendre le tournant : de quel Dieu parlons-nous ? Et de quel homme ? Sommes-nous solidaires d'un Dieu collectif, d'un Dieu continental, d'un Dieu racial, d'un Dieu de classe ? Ou bien Dieu est-Il au fond de nos cœurs cet espace de lumière et d'amour où notre liberté se découvre et s'accomplit ? (1)

Il y a donc une conversion à réaliser, une conversion de notre regard, une conversion de notre cœur, une conversion de notre imagination, une conversion de toute notre vie, mais une conversion qui rencontre précisément l'Evangile dans son jaillissement le plus essentiel. Car le Christ bien sûr, le Christ apporte quelque chose d'absolument nouveau. On ne le voit pas tout de suite, l'Evangile d'aujourd'hui ne le laisse pas immédiatement entendre : la nouvelle alliance, on ne saura jamais dire assez combien elle est nouvelle parce que justement elle intériorise, elle intériorise tout, et d'abord Dieu, et d'abord Dieu ! »

(À suivre)

Note (1) : Nous avons là une pensée centrale de la mystique zundélienne et qui est au fond du christianisme sur laquelle il doit reposer.

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