Suite 3 de la 1ère conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

Le fondement, si l'on peut dire, de la divinité en Dieu se révèle comme une désappropriation absolue, comme la pauvreté infinie, comme le don de soi sans réserve. Notre regard sur la Création se modifie radicalement : Dieu ne peut vouloir qu'un Univers libre... Suit un des plus beaux textes de la langue humaine.

« Remarquez, vous le savez d'ailleurs, que dans l'Ancien Testament comme dans le Coran, il n'est jamais question de la vie intérieure de Dieu : on voit Dieu dans ses rapports avec le monde, et ses rapports sont des rapports naturellement de souveraineté auxquels correspondent de notre côté des rapports de soumission et de dépendance totale, il n'est pas question de la vie intérieure de Dieu, Dieu est toujours vu comme la puissance infinie qui a jeté le monde dans l'existence, on ne sait pas pourquoi d'ailleurs, et qui l'a soumis à des lois dont on ne comprend pas non plus toujours le motif et auxquelles il faut se soumettre précisément parce qu'elles émanent de lui.

L'immense nouveauté de l'Evangile, c'est de nous avoir introduits dans le cœur même de l'intimité divine. Parce que Jésus vit dans cette intimité divine, il va nous révéler d'abord ce secret merveilleux de la Trinité, ça change absolument tout parce que la Trinité signifie et change tout de notre côté : Dieu a toujours été Trinité bien entendu, mais il n'était pas connu comme tel, ce qui change tout donc dans nos rapports avec Dieu, lorsque nous prêtons l'oreille à cette confidence incroyable, inépuisable et toujours nouvelle, c'est que le fondement, si l'on peut dire, de la divinité en Dieu se révèle comme la désappropriation absolue, comme la Pauvreté infinie, comme le don de soi sans réserve ! Alors ça renverse, ça renverse d'un seul coup toutes nos idées sur la souveraineté de Dieu, cet immense propriétaire, ce super-capitaliste qui est censé être le grand patron de toutes les vies qui dépendent de Lui.

Si Dieu est Trinité, c'est qu'il n'a prise sur son être qu'en Le communiquant, c'est qu'il est donc la désappropriation subsistante, la désappropriation en personne, c'est qu'il est l'innocence, c'est qu'il est l'enfant, c'est qu'il est la transparence, c'est qu'en Lui tout est radicalement donné et communiqué, c'est qu'il est souverainement libre à l'égard de Lui-même, c'est qu'il ne se contemple pas, c'est qu'il est l'anti-narcisse, comme il est l'anti-propriétaire !

Alors tout de suite notre regard sur la création se modifie radicalement : si Dieu est totalement libre de Lui-même, s'il ne Se regarde jamais, si son regard est toujours un regard vers l'Autre, le Père vers le Fils, le Fils vers le Père dans l'embrasement du Saint-Esprit, Dieu ne peut vouloir qu'un Univers libre, libre, libre, libre, un Univers qui va se décider en face de Lui, un univers qui va être son Dieu.

C'est ce qu'un auteur du Moyen Age a exprimé d'une façon incroyable dans un des plus beaux textes de la langue humaine, ce texte du " de beatitudine " dont l'auteur est inconnu, qui se situe au 13ème siècle vraisemblablement, et qui dit : " Et ce qui incite l'âme à l'amour de Dieu, c'est cette humilité de Dieu, car Dieu s'est soumis aux anges fidèles et aux âmes saintes, Il s'est soumis comme un esclave qu'on achète sur le marché, comme si chacune de ses créatures était son Dieu !

Je crois qu'on n'a jamais été plus loin dans l'expression du christianisme en fonction du rayonnement de la très sainte Trinité. Donc cet auteur conçoit Dieu créant un monde absolument libre devant Lui, un monde qui pour lui est Dieu, et c'est en communiquant cette liberté de décision à ses créatures, à l'image de sa propre liberté, qu'il se remet entre les mains de ses créatures puisque c'est leur réponse qui va décider de tout.

Dieu ne peut pas créer des robots s'il est ce Dieu Trinité, Il ne peut créer que des êtres libres, d'ailleurs nous le voyons admirablement dans l'expérience humaine : il est évident qu'un père humain, un père humain ne va pas, s'il est digne de ce nom, il ne va pas user de la dépendance matérielle de son enfant à son égard pour le brimer : " parce que tu manges à ma table, parce que tu loges dans ma maison, tu dois absolument penser comme moi ! " c'est le contraire, un père attentif doit surtout libérer son enfant du sentiment de cette dette, car ce qu'il veut atteindre dans la conscience de son enfant, c'est son autonomie, c'est sa liberté ! Ce qu'il doit éduquer dans ses enfants, c'est précisément ce mouvement originel, cette décision créatrice. Comment est-ce que Dieu ne serait pas ce père-là qui annule en quelque sorte notre dépendance de créature, cette dépendance qui nous fait exister ? Parce que l'essentiel pour Lui, c'est que nous existions librement, que nous existions comme Lui ! Que nous existions dans cette respiration d'amour, qui fait de nos rapports avec Lui un mariage selon le thème de Saint Paul aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une Vierge pure ! »

Car il est certain que l'Evangile de Jésus-Christ n'a rien à voir, ou en tout cas n'est pas solidaire d'un établissement temporel quel qu'il soit, d'une civilisation temporelle quelle qu'elle soit, parce que l'Evangile de Jésus-Christ c'est l'Evangile de cette liberté absolue qui ne s'accomplit que dans une libération totale. La liberté ne veut pas dire : faire ce que je veux ! la liberté veut dire : être libre de moi, être libre de moi, n'être plus enfermé dans mon narcissisme, n'être plus esclave de mes possessions, devenir un espace illimité où tout l'Univers puisse être accueilli.

Mais tout cela n'a pas été perçu suffisamment...

(À suivre)

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