Suite 4 de la 1ère instruction donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

(Reprise) :

« Il est certain que l'Evangile de Jésus-Christ n'a rien à voir, ou en tout cas n'est pas solidaire d'un établissement temporel quel qu'il soit, d'une civilisation temporelle quelle qu'elle soit, parce que l'Evangile de Jésus-Christ c'est l'Evangile de cette liberté absolue qui ne s'accomplit que dans une libération totale. La liberté ne veut pas dire : faire ce que je veux ! la liberté veut dire : être libre de moi, être libre de moi, n'être plus enfermé dans mon narcissisme, n'être plus esclave de mes possessions, devenir un espace illimité où tout l'Univers puisse être accueilli. Mais tout cela n'a pas été perçu suffisamment... »

(Suite du texte) :

« Cela n'a pas été perçu suffisamment pour que la plupart des chrétiens en deviennent conscients et beaucoup se sont engagés, beaucoup de clercs, beaucoup de prêtres, beaucoup de religieux, beaucoup de religieuses se sont engagés en porte-à-faux, sans avoir connu ce Visage au fond de leur cœur, sans avoir connu Dieu comme liberté, comme libération, sans avoir compris que l'Evangile nous appelle à la dignité suprême, qu'il garantit notre inviolabilité, qu'il est au cœur de notre autonomie, que c'est justement parce que Dieu est ce qu'il est que nous pouvons devenir ce que nous sommes appelés à être.

Celui qui a rencontré Dieu comme la Trinité, qui L'a rencontré comme un dépouillement absolu, comme une pauvreté éternelle, comme un amour sans retour, comme un regard qui va toujours vers l'Autre, enfin comme une liberté totale, il n'a plus rien, non seulement plus rien à objecter, mais il ne peut que s'émerveiller de rencontrer enfin au fond de lui-même cette source qui jaillit en vie éternelle, et d'apprendre par la révélation de Jésus dans cette confidence trinitaire qui est au cœur de l'Evangile, d'apprendre que justement notre autonomie, elle ne peut être qu'à la manière de Dieu une désappropriation radicale, comme un être qui ne s'est pas donné une existence, car personne, pas même Dieu lui-même, personne ne peut se donner l'existence ! (On peut dire que chaque Personne divine donne éternellement à l'Autre divin d'être) mais à partir de l'existence (qu'on reçoit) il est possible de faire de cette existence une source, une origine, un espace et un don.

Dieu éternellement se donne, c'est pourquoi il est Dieu éternellement, éternellement ! Il n'a prise sur son être qu'en Le communiquant, et c'est justement pourquoi la création ne peut que refléter cette liberté divine et offrir à Dieu cette réponse d'amour entièrement spontanée et filiale

Il reste, encore une fois, que ceci n'a pas été vu assez tôt, et c'était vraisemblablement inévitable : on ne peut pas, on ne peut pas avoir une religion publique, une religion nationale, une religion obli­gatoire, et puis concevoir Dieu par des voies purement mystiques : il est évident qu'une communauté, un royaume, un état, un empire ne peut pas concevoir Dieu comme un saint Jean de la Croix, car l'empire cherche dans la divinité un soutien, un appui, une protection, un ciment d'unité pour joindre des individus très différents. Alors forcément cette puissance, qu'elle soit Athéna à Athènes, qu'elle soit Jupiter à Rome ou Zeus sur l'Olympe, ou Ramon ou du moins Hamon en Egypte, forcément cette divinité ne peut être finalement qu'extérieure à l'homme, du moins en partie extérieure à l'homme, pour apparaître en effet comme une puissance capable d'intervenir dans ses affaires et de le protéger là où il ne peut pas se protéger lui-même.

Et c'est justement, parce qu'on n'a pas suffisamment présenté Dieu sous cet aspect qui éclate pourtant dans l'Evangile, qui éclate au Lavement des Pieds, qui éclate dans le jardin de l'agonie bien sûr et dans la Passion, c'est parce qu'on n'a pas présenté Dieu sous cet aspect que l'homme a oublié même son esprit (= l'homme a oublié qu'il était esprit) et que, dans l'immense majorité des cas, justement il n'est même plus conscient dans sa contestation qu'elle est une revendication de son esprit.

Cela veut dire que, s'il faut prendre le tournant, si nous avons à retourner à la source évangélique, rien n'est perdu, et cette crise finalement, il fallait qu'un jour elle se produisît, il fallait qu'un jour on se désolidarise des structures extérieures, sans d'ailleurs en médire puisqu'elles sont nécessaires, et qu'on ne peut en supprimer une qu'en la remplaçant par une autre. Il reste qu'il fallait arriver à découvrir un christianisme qui repose sur lui-même, je veux dire qui soit au dedans de nous-mêmes un choix entièrement spontané dans la reconnaissance du Christ comme du révélateur de notre liberté.

En effet nous ne savions pas ce qu'elle était, notre liberté, nous n'aurions jamais pu le savoir si nous n'avions pas rencontré en Jésus la Trinité divine. Il était impossible, n'est ce pas, pour l'homme d'échapper à la vision pyramidale que l'on trouve dans la monarchique pharaonique : si le pharaon, le pharaon est divinisé, s'il est un fils de Dieu à sa manière, si tous ses pouvoirs lui sont conférés par la divinité, c'est parce qu'on ne conçoit pas la grandeur autrement que de haut en bas ! la grandeur, c'est de dominer, la grandeur, c'est de commander, la grandeur, c'est d'avoir des sujets, la grandeur c'est de pouvoir sur une poussière de sujets étaler sa magnificence, la grandeur c'est d'être reconnu comme au-dessus et célébré comme le plus grand, tout cela tombe en poussière dans la Trinité divine évidemment parce que, si la seule grandeur d'amour, si la seule grandeur, c'est de faire le vide en soi et de tout donner, si la seule grandeur, c'est d'exister à travers ce don que l'on devient si on ne l'est pas originellement comme Dieu l'est, c'est cela que nous apprenons justement de l'Evangile, et rien n'est plus important pour nous, rien n'est plus actuel, rien ne nous est plus nécessaire !

Etre libre, oui bien sûr, passionnément mais en vérité, être libre d'abord de nos servitudes internes, être libre de la terre d'abord, ce qui n'est possible que par cette évacuation de nous-mêmes au plus intime de nous-mêmes. Il y a donc une manière de comprendre la crise et de la résorber, c'est précisément de remonter à la source et de prendre conscience que, là où l'on a perdu le sens de l'homme, on perd nécessairement le sens de Dieu.

Celui qui n'expérimente pas son humanité comme une source, comme une origine, comme une valeur, comme un appel à une création infinie, qu'est-ce que Dieu peut être pour lui ? Rien ! Parce que le dieu extérieur, le dieu qu'on loge sur une montagne, le dieu qui est simplement celui qui met en marche la mécanique du monde, c'est un dieu beaucoup trop abstrait et beaucoup trop lointain, et beaucoup trop irréel, pour intéresser l'homme d'aujourd'hui ! Pour que Dieu devienne le buisson ardent au plus intime de nous-mêmes, ce n'est peut-être possible que par une expérience où nous le rencontrons comme la vie de notre vie.

Il n'y a aucun doute, aucun doute ! que tous les prêtres qui ont abandonné, tous les moines qui ont quitté leur monastère ou les moniales, ou les religieuses en général, tous ceux qui se sont produits devant les écrans, qui ont revendiqué, qui ont voulu faire preuve d'un prophétisme qui devait ouvrir devant nous un merveilleux avenir, il est évident qu'ils n'ont pas compris, sans d'ailleurs aucune culpabilité de leur part, qu'ils n'ont pas compris, qu'ils n'ont pas découvert, qu'ils n'ont pas fait l'expérience de cette Présence au plus intime d'eux-mêmes ! Car si l'on rencontre Dieu en soi comme un Dieu souffrant et voilé, comme dit Nietzsche, si l'on prend conscience de cette fragilité infinie de Dieu qui n'a pas de ressources autres que son Amour, nous ne pouvons plus camoufler, camoufler notre absence ! Camoufler notre hypocrisie, camoufler notre manque d'amour, camoufler notre indifférence à l'égard des autres ! Nous pouvons toujours par des signes visibles induire les autres en erreur sur notre propre compte ! Dieu qui est pure intériorité, qui n'a pas de dehors, Il est sans défense s'il n'est pas reconnu comme l'Amour, que peut-Il faire sinon mourir ?

Pratiquement ce qui importe de la manière la plus décisive, c'est de rétablir la dimension humaine, c'est-à-dire plus exactement de la découvrir en nous, de l'affirmer dans notre vie, d'aider les autres à la découvrir en la respectant d'abord en eux, c'est cela qui est le plus important, c'est cela qui est décisif, c'est cela qui sauvera tout !

Il ne s'agit pas de commencer par des formules, aussi simples qu'elles soient, aussi vraies qu'elles soient, parce que les formules ne sont rien si elles ne sont pas vécues, il faut commencer par la vie ! Il faut que, si nous avons rencontré, et dans la mesure où nous rencontrons le vrai Dieu au plus intime de nous comme une source qui jaillit en vie éternelle, il faut que nous ayons le souci de Le laisser passer sans intercepter son rayonnement en voulant faire passer les autres par nos chemins.

Un être qui, au contact d'un vrai chrétien, éprouve le sentiment de libération, il n'a pas besoin d'explications, il n'a pas besoin qu'on le catéchise, il est déjà au cœur même de l'Evangile ! Tout s'ordonne finalement à cette libération qui est une nouvelle naissance au cœur d'un Univers nouveau. »

(À suivre)

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