2ème conférence - Cénacle de Genève - 4 février 1973 (Début, partie 1)

Début de la 2ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973 (les premières paroles manquent).

Il ne faut pas jouer avec le dogme... Je vois dans la dogmatique de l'Eglise la nourriture principale de notre esprit... Le mystère de la sainte Trinité est d'une immense lumière pour l'intelligence...

«...Quant à la connaissance ou l'acte de connaître, nous savons que l'acte de connaître peut se situer sur des plans très différents et que généralement notre connaissance est prisonnière de notre subjectivité passionnelle (1) : la plupart de nos jugements sont des jugements instinctifs qui jaillissent de ce fond passionnel, qui ne relèvent pas d'une réflexion où nous aurions surmonté nos limites, mais au contraire, qui expriment nos parti-pris.

Les conversations généralement, quand elles ne roulent pas sur les choses les plus anodines comme le temps qu'il fait, dès qu'elles se passionnent un peu, les conversations généralement s'alimentent à ce fonds passionnel qui oppose les tempéraments les uns aux autres et les portent les uns contre les autres, ou à toutes les formes de collectivité qui ont toutes précisément un dynamisme passionnel qui peut constamment faire obstacle à la vérité.

Il y a un autre ordre de connaissance qui est la connaissance scientifique, et cette connaissance est un chef-d'œuvre dans ce sens précisément que la méthode scientifique est ordonnée à une connaissance universelle en faisant abstraction des options personnelles. On en est arrivé là après des siècles et des siècles, ou des millénaires, ou davantage encore d'efforts pour se mettre d'accord, on a été amené d'une manière quasi providentielle à instituer une méthode où les hommes pourraient à l'aide de procédés semblables et d'instruments de vérification identiques, pourraient finalement dans toutes les parties du monde travailler dans la même direction avec la certitude d'aboutir aux mêmes résultats.

Suivre les cosmonautes dans la lune, suivre cette aventure incroyable où la précision a été miraculeuse, c'est se rendre compte en effet que cette méthode peut aboutir quasi-infailliblement si on reste fidèle précisément à son inspiration fondamentale qui est de faire abstraction de toute option personnelle. Il faut que le savant laisse au vestiaire toute sa vision propre du monde et qu'il entre dans son laboratoire avec la volonté d'être fidèle à la méthode de manière à ce que n'importe quel chercheur qui aura une autre Weltanschaung, une autre vision du monde, puisse refaire l'expérience et la poursuivre avec la même certitude.

Mais cette méthode si féconde, si admirable, qui a abouti au seul langage universel dont nous puissions disposer, cette méthode suppose précisément que tous les problèmes humains sont à priori écartés parce qu'il n'y a pas de problème humain qui puisse se résoudre sans engagement. Comme l'engagement est personnel à chacun, comme il varie d'ailleurs en chacun suivant les étapes de sa vie, le plus sûr moyen de ne pas s'entendre, c'est précisément de vouloir d'abord se mettre d'accord sur une option personnelle. Si l'on s'accorde à exclure toutes les options personnelles, on arrive à un langage commun, mais on décrète à priori, du moins on prend conscience à priori, que tous les problèmes humains sont aussi restés au vestiaire. Il faudra les reprendre sur place, chacun devra les vivre à sa manière et trouver une solution qu'il ne pourra trouver qu'au prix de son engagement.

C'est pourquoi je pense qu'il n'y a pas de philosophie, il y a une science, une science objective sur laquelle on peut aboutir à des résultats identiques quelle que soit l'option personnelle à laquelle on se rattache, mais qu'il n'y a pas une science qui pourrait nous aider à résoudre les problèmes humains indépendamment de notre engagement. Je crois qu'il y a une sagesse, il y a des sagesses qui valent précisément ce que vaut l'engagement, et que toute sagesse d'ailleurs est appelée à grandir, à se développer si l'on veut ne pas demeurer dans des formules stériles.

Ceci est très important parce qu'on voit bien que lorsqu'il s'agit de pédagogie, lorsqu'il est question de psychologie, lorsqu'il est question de maladies, et particulièrement de maladies mentales, lorsqu'il est question de politique, lorsqu'il est question de distribution des richesses du monde, lorsqu'il est question d'un ordre social traditionnel qu'il faudrait éventuellement renverser, on voit que toutes les options passionnelles se mettent à foisonner, que l'accord est impossible, qu'il se fait généralement contre quelqu'un c'est-à-dire précisément sur un terrain passionnel.

Il est très important de se rendre compte que justement les problèmes humains, ceux qui concernent l'accord des époux entre eux, l'accord des parents et des enfants, l'accord des collègues dans une profession, l'accord des citoyens dans une ville ou des habitants d'un même quartier, enfin tout ce qui concerne les relations proprement humaines, tout cela relève finalement d'un engagement, et plus l'engagement est profond, plus il est généreux, plus il est pur, plus évidemment la vision s'élargit, et plus on risque, plus ou moins, plus on a de chance de résoudre ces problèmes humains qui nous importent par-dessus tout puisque c'est notre humanité que nous avons à construire et à créer, et qu'il faut savoir dans quelle direction cette création doit s'accomplir.

Si j'insiste là-dessus c'est parce que je voudrais un instant attirer notre attention sur la dogmatique de l'Eglise, j'entends par là très exactement cette croyance de l'Eglise à laquelle nous adhérons plus ou moins, justement plus ou moins dans la mesure où nous ne voyons pas que la dogmatique elle-même se situe dans cet Univers interpersonnel où la connaissance est fonction de l'engagement.

On trouve aujourd'hui une certaine fantaisie dans la présentation de la foi, tel prêtre théologien dit par exemple à des prêtres qui viennent se recycler : « Dieu ne connaît pas l'avenir parce que, s'il connaissait l'avenir, il n'y aurait pas de liberté. » Cette proposition m'apparaît extrêmement périlleuse et ressortir à une logique horizontale, Dieu est une expérience à vivre et on ne peut pas décréter comme ça, en vertu d'un raisonnement abstrait, que Dieu connaît ou ne connaît pas ! Il faut vivre avec Dieu, il faut s'identifier avec Lui, il faut entrer dans le péril mystérieux qu'il court en Se donnant à nous, pour que tous les problèmes prennent leur caractère le plus essentiel.

D'autres lésinent sur la résurrection en disant : « Après tout si le cadavre du Christ avait été retrouvé au tombeau, ça n'aurait pas d'importance parce que la résurrection concerne un autre ordre, enfin on peut tout dire ! Ou bien comme ce bon curé qui avait réfléchi pendant ses vacances : " Eh bien ! Mes frères, la sainte Vierge est une femme comme les autres ! " Bien sûr on peut tout dire ! Mais sur quel fondement ? La dogmatique de l'Eglise où je vénère et qui me paraît essentielle, la dogmatique de l'Eglise où je vois la nourriture principale de notre esprit, je pense qu'aucune vie spirituelle ne peut s'épanouir si elle ne se fonde pas sur la dogmatique de l'Eglise, j'entends sur cette présentation dans la lumière de l'Esprit-Saint du dépôt apostolique : l'Evangile, ce n'est pas une chose qu'on invente, l'Evangile c'est une réalité qui vient à nous, qui nous est communiquée, c'est la présence d'abord personnelle du Christ qui est véhiculée dans le mystère de l'Eglise et qui se communique à nous précisément dans ce sacrement admirable qui est l'Eglise.

Je pense que, si on étudie les premiers siècles de l'Eglise, si on voit le développement de la pensée trinitaire ou de la pensée ecclésiale sur l'Incarnation, c'est quelque chose de merveilleux, d'absolument merveilleux ! On peut dire que tout l'équilibre du Nouveau Testament s'éclaire et resplendit dans les définitions de l'homoousios de Nicée : le consubstantiel, c'est quelque chose de prodigieux parce que c'est justement saisir la vie intime de Dieu comme un concert de relations ! C'est voir que la prise de conscience en Dieu, c'est un pur regard vers l'Autre, c'est quelque chose de colossal ! " Je est un autre ", enfin, comme Rimbaud le dira, eh bien, c'est ce que la pensée ecclésiale a découvert peu à peu, que ce mystère qui semblait d'abord indéchiffrable pour l'intelligence est au contraire l'immense lumière de l'intelligence : qu'est-ce qui peut nous illuminer davantage que de reconnaître que la personnalité est une pure désappropriation ? Que la personnalité s'accomplit comme une relation à l'Autre ? Cela virginise toute la pensée humaine et cela nous permet de concevoir notre propre personnalisation dans cette ligne d'une totale désappropriation.

Donc il est certain qu'il ne faut pas jouer avec le dogme et puis se permettre comme ça de dire : voilà ce que je pense, jusqu'ici, jusque là, il y a dix ans je pensais comme cela, je pensais que l'Eucharistie oui, ah oui c'était la présence, présence, présence ! Maintenant si l'hostie s'envole, quand je célèbre en plein air, dans les buissons, je ne m'en inquiète plus parce que je sais que la Présence finalement s'adresse à ceux qui la reçoivent, ça n'a pas d'importance qu'après tout les oiseaux consomment cette hostie ou qu'elle s'enfouisse dans la terre ! On peut tout dire, mais sur quel fondement ? Il faut donc retourner toujours à cette inspiration ecclésiale, en essayant de vivre le dogme, de vivre le dogme dans la direction où il nous entraîne qui est toujours finalement celle de la désappropriation. »

(À suivre)

Note (1) : Après l'opération de la cataracte, très courante aujourd'hui, on ne voit plus les couleurs exactement comme auparavant. Quelle est donc la réalité objective de la couleur, celle de la 1ère perception ou celle de la seconde ? Il en est de même pour la connaissance, elle dépend toujours quelque peu de notre « pensoir », d'ailleurs toujours affecté par nos passions, sa réalité est donc subjective.

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