2ème conférence - Cénacle de Genève - 4 février 1973 (Suite, partie 2)

Suite 2 de la 2ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

Petit traité, magistral, de l'Incarnation divine en Jésus-Christ. Il nous faut tenter de gagner les sommets, la direction de cette montée, c'est de nous laisser emporter par la Présence divine en nous, c'est de nous laisser soulever par elle, c'est d'émerger en vertu de l'élan qu'elle nous imprime, en vertu de l'attraction qu'elle exerce sur nous, c'est d'émerger, de respirer et pressentir l'Infini et de nous en émerveiller en nous offrant à Lui...

« Oui, le Christ, si l'on ose toucher ce sujet si difficile, le Christ, on a écrit des centaines de vies de Jésus, des milliers de vies de Jésus, on en a rempli des bibliothèques, on en écrit toujours et on ne s'est pas demandé ce que cela voudrait dire ! On est parti de Dieu, de Dieu sans d'ailleurs définir de quel Dieu l'on parle, Dieu comme ça très vaguement, Dieu la cause première, Dieu la source de toute vie, Dieu la Toute-Puissance, et on s'est demandé comment ce Dieu pouvait se promener sur la terre (3), et il est apparu immédiatement que c'était contradictoire : comment est-ce que Dieu, s'il est là au centre de son Infini, ou plutôt s'il en est la source, comment peut-Il venir se promener sur la terre et se contraindre à mener cette vie d'un artisan ? Ça paraît absurde à priori !

Si au contraire on part du Dieu intérieur qui est précisément le Dieu que Jésus-Christ révèle, et que nous aussi, nous sommes esprit parce que nous sommes appelés à l'adorer en esprit et en vérité, c'est donc que nous aussi nous appartenons à cet univers de l'esprit, alors on conçoit que ce Dieu est toujours déjà là, Il est toujours déjà là comme Jésus l'a dit à la samaritaine: « Il est en toi une source qui jaillit en vie éternelle ! » Il est donc présent déjà au monde, il n'a pas à venir du ciel derrière les étoiles, le ciel, c'est Lui-même, c'est Lui-même dans le rayonnement de son amour, c'est Lui-même au plus intime de nous. Alors qu'est-ce qui se passera de nouveau au moment de l'annonciation ?

Ce qui se passera au moment de l'incarnation parfaite de Dieu en Jésus, ce sera donc la venue, la venue de l'homme à Dieu (1), et nous sommes précisément, nous sommes pris dans ce circuit : qu'est-ce que c'est que notre vie quand elle émerge, quand nous ne sommes plus simplement des animaux ? Qu'est-ce que notre vie sinon une espèce d'attraction vers ce pôle intérieur à nous-même qui est la Présence divine cachée au fond de nos cœurs ?

Mais nous savons que cette attraction, nous la subissons enfin avec émerveillement, avec bonheur, quand nous sommes justement guéris de nous-même, quand pour un instant nous nous oublions, et ce sont les plus belles vacances ! Se perdre de vue et se sentir emporté dans l'émerveillement vers la Beauté, vers la Vérité, vers l'Amour, vers le Silence, enfin vers tout ce qui est l'espace illimité où notre liberté s'accomplit ! Et nous savons que ces moments sont des moments rares, qu'il y a un reflux, que nous retombons, que nous retombons dans la vallée de l'ombre de la mort, comme disait le psalmiste, et qu'il nous faut remonter la pente, qu'il nous faut regagner les sommets et que ça n'en finit jamais, enfin nous savons la direction !

La direction, c'est d'être emporté par cette Présence, c'est d'être soulevé par elle, c'est d'émerger en vertu de l'élan qu'elle nous imprime, en vertu de l'attraction qu'elle exerce sur nous, la direction, c'est d'émerger, de respirer, de pressentir l'Infini, et de nous en émerveiller en nous offrant à Lui ! Mais nous concevons qu'une humanité (celle du Christ) a pu être saisie totalement, prise totalement dans le filet de la pauvreté divine pour être jetée en Dieu avec cet élan qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père, et l'Incarnation justement c'est cela.

L'Incarnation, c'est cette communication de Dieu totale ! Si la création est une communication de Dieu, si Dieu ne peut pas créer un univers robot parce qu'il est l'Amour, parce qu'il est le dépouillement infini, parce qu'il n'est que don, parce qu'il est liberté infinie, si Dieu ne peut créer qu'un Univers libre, le sommet de la liberté, ce sera cette humanité de Jésus-Christ qui est radicalement expropriée de Soi et qui ne peut exprimer que le Moi divin.

Et c'est cela justement que la pensée ecclésiale a admirablement exprimé au Concile de Chalcédoine : il y a en Jésus-Christ deux natures bien sûr : l'humanité de Jésus a été suscitée, elle a été tirée du néant, comme dit Bérulle, elle a été créée dans le sein de Marie, mais justement elle a été scellée dans une union parfaite sur la personnalité du Verbe, sur la personnalité éternelle du Fils qui n'est qu'une relation subsistante au Père. Alors cette humanité de Jésus est enracinée dans cette relation comme une coquille de noix (2) qui serait portée par l'Océan et jetée ainsi sur la rive éternelle.

L'humanité de Jésus donc, c'est cette humanité absolument dépouillée, totalement expropriée d'elle-même, qui ne peut dire Je et Moi que pour le compte d'un Autre. En sorte que, dans cette Humanité, ce Dieu se révèle dans le plein midi de son Amour à travers l'humanité-sacrement du Christ. C'est le même Dieu qui est en nous et qui est en Lui, ou qui est Lui, c'est nous qui ne sommes pas dedans, mais le Christ va inscrire justement au cœur de l'Univers cette Présence de Dieu qui est le sens de la Création ! La Création, c'est de communiquer cette Présence qui est un présent, qui est un cadeau, qui est un don, qui n'existe que sous cette forme d'offrande et d'amour.

Il est clair que l'incarnation vue dans cette intériorité, tout d'abord nous la vivons puisque nous sommes nous-même en voie d'incarnation divine, nous la vivons dans la mesure où nous nous laissons attirer, où nous consentons à cette attraction : nous sentons bien qu'il y a une frontière, une limite, mais enfin nous pouvons la dépasser de plus en plus, et précisément nous le faisons, aimantés au cœur de notre histoire par cette Présence de la divinité à travers l'humanité de Jésus-Christ, car enfin Dieu où se posera-t-il, où peut-Il se poser sinon dans l'Amour ? Dieu n'est pas une chose, Il n'est pas un objet, Il ne peut se poser que dans l'Amour parce qu'il est l'Amour ! Comme une intimité ne peut se poser que dans une intimité.

L'expérience humaine ici est caution : quand vous entrez dans l'intimité d'un autre, c'est que vous vous êtes ouvert à lui et que vous lui avez permis de vivre dans la lumière de votre propre intimité ! Ce n'est pas en le regardant comme ça du dehors d'une manière caricaturale que vous vous approcherez de lui, vous ne le connaîtrez que dans la mesure où vous vous engagerez envers lui par une désappropriation de vous-même qui créera un espace où il pourra réaliser sa présence. Mais Dieu qui est toute intériorité, qui n'a pas de dehors, il ne peut naturellement apparaître que dans une intimité spirituelle qui l'accueille et Lui permet de s'exprimer par le vide qu'elle fait en soi.

Il s'agit donc toujours d'aller à la racine de cette expérience qui est l'expérience de nous-même : nous n'existons, je, moi, nous n'existons que dans la mesure où nous réalisons cette libération de nous-même, et cette libération de nous-même, nous ne pouvons l'accomplir que face à ce dépouillement qui est Dieu. Comment pourrions-nous prendre tout le paquet et nous donner entièrement s'il n'y avait personne pour nous accueillir ? C'est parce qu'il y a Quelqu'un qui nous attend au plus intime de nous-même, et qui est l'Amour, que nous pouvons nous donner tout entier quand nous devenons conscients, et du problème que nous sommes, et de la solution qui peut seule le satisfaire. Il ne faut donc pas toucher au dogme...»

(À suivre)

Note (1) : L'Incarnation divine parfaite au moment de l'annonciation, et plus manifestement au moment de la Passion et mort de Jésus-Christ, est au centre, au cœur, de toute l'histoire des hommes parce que c'est à partir d'elle (avant comme après) et à cause d'elle non seulement que l'homme peut venir à Dieu, mais qu'il peut devenir authentiquement homme. Et notre vie peut alors devenir « une sorte d'attraction vers ce pôle intérieur à nous-même qui est la présence divine cachée au fond de nos cœurs. »

Note (2) : Zundel comparera souvent l'humanité de Jésus à une coquille de noix pour signifier l'infinie disproportion en la personne du Christ entre cette nature humaine, créée, qu'il prend en le sein de Marie et sa nature divine incréée.

Note (3) : Il est certain que beaucoup de chrétiens encore font un acte de foi, ou du moins sont prêts à en faire un, en Dieu qui se promène sur la terre lorsque Jésus s'incarne en Marie. Credo quia absurdum !

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