2ème conférence - Cénacle de Genève - 4 février 1973 (Fin, partie 4)
Suite 4 et fin de la 2ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.
...C'est quand je rencontrerai le cœur de Dieu qui bat dans le mien que j'entrerai dans l'espace infini de la Vérité et de l'Amour.
« Et ce sera pareil si on pense à la Résurrection ou à l'Eucharistie, il faut évidemment faire l'expérience de la matière : qu'est-ce que la matière ? Personne ne peut vous le dire ! la matière c'est à la fois le rayonnement, c'est la couleur, le son, c'est un certain rythme, c'est surtout un certain mouvement, et souvent c'est une certaine énergie, une certaine énergie qui d'ailleurs va se dégradant sans fin puisqu'il faut une différence de potentiel pour qu'un phénomène se produise et que ces différences de niveau tendent à diminuer, à diminuer jusqu'à ce que tout devienne une plaine étale et que plus rien ne se passe, ce qui sera la fin de l'Univers : scientifiquement, c'est cela.
Alors qu'est-ce que c'est que la matière ? C'est une énergie qu'il est impossible d'emprisonner dans une seule vision, qui d'ailleurs en nous est vivante !
Et qu'est-ce que c'est que la vie ? Qu'est-ce que c'est que la vie ? Qu'est-ce qui rassemble dans l'unité d'une seule unité d'intention, d'un seul projet, qu'est-ce qui rassemble ces énergies ? Et pourquoi est-ce que tout d'un coup ça s'arrête et c'est la mort ! Pourquoi ?
Nous sommes là dans un monde extrêmement difficile à aborder, où justement on peut très bien concevoir que le corps s'unifie dans un seul regard : comment, comment vivons-nous le corps humain, notre corps et le corps des autres ? Cela comporte aussi une multitude de degrés... Si vous avez une profonde amitié pour un être, ce qui vous intéresse, ce n'est pas la manière dont il respire, dont il digère ! Si tout va bien vous ne vous en occupez pas, c'est quand il est malade, quand ses fonctions sont menacées, que ça commence à vous intéresser, mais ce que vous cherchez en lui c'est évidemment quoi ? Cette source qui jaillit au fond de lui-même ! C'est ce visage unique et irremplaçable qui répond à cet élan le plus profond de votre être, et quand votre regard est parfaitement désintéressé, quand il est parfaitement pur, vous percevez cet être dans son unité, vous le percevez dans la lumière de son regard et il se rassemble tout entier dans la lumière de son regard.

Alors qu'est-ce qui fait le corps humain, le corps humain en tant que tel ? Nous savons bien que nos fonctions terrestres sont adaptées à notre habitat terrestre, nous savons très bien que, s'il fallait émigrer dans d'autres planètes, il faudrait donner à nos fonctions un autre aspect, un autre organisme, une autre structure, alors qu'est-ce qui fait la permanence de notre humanité de l'embryon au vieillard ? Qu'est-ce qui fait la permanence et l'identité d'un être? Eh bien, une mélodie, n'est-ce pas ? Une onde ? Enfin on ne sait quoi, quelque chose d'extrêmement subtil comme une musique que nous percevons dans la voix des êtres que nous connaissons et que nous aimons.
Alors il faut justement avoir cette vision d'une matière extrêmement ductile, presque insaisissable, qui justement n'entre en activité vivante et passionnante qu'en étant unifiée par un... qui disparaît comme ça sans faire de bruit parce que, quand la mort se produit, rien ne change apparemment, rien ne change dans cette plante qui tout d'un coup se flétrit sous vos yeux, tout est en place et pourtant elle est morte, qu'est-ce que c'est que cette force qui est la vie?
Donc il faut approfondir cette expérience de tout l'inconnu de la matière, et de toute la subtilité de la matière, et de toutes les conversions possibles de la matière. Alors il est bien possible que, dans l'Eucharistie, que, dans la résurrection, il y ait une permanence de ce que nous appelons le corps, mais dans le sens le plus profond d'un corps justement qui est susceptible d'être connu à des niveaux très différents et que l'on peut appréhender, que l'on peut vivre toujours plus intérieurement. Ce qui est merveilleux justement dans un visage humain, c'est quand il nous fait pénétrer dans l'intériorité d'une âme qu'on ne peut plus définir mais qui devient lumière dans la nôtre.
Cela paraît très important parce que, si nous voulons être d'Eglise, si nous voulons adhérer au Christ-Eglise, parce qu'enfin le Christ, où le prendra-t-on si on ne le prend pas dans l'Eglise ? Les documents du Nouveau Testament sont des documents d'Eglise, ils ont été écrits par la communauté et pour la communauté, et la foi de la communauté n'a pas cessé de se développer et de s'expliciter dans la même lumière qui est la lumière de la Pentecôte, alors je crois qu'il faut être extrêmement fidèle à la foi de l'Eglise, en entendant bien qu'elle doit être en nous une perpétuelle croissance !
Finalement il y a une circumincession de tous les dogmes, ils veulent tous dire la même chose, ils nous ramènent toujours au foyer central qui est la pauvreté divine, mais il faut se mettre d'abord dans le sillage, d'abord ne pas exclure a priori une expérience en disant ça ne veut rien dire ! Ça a un sens, ça a dû avoir un sens, ça conserve un sens à un certain niveau, ça ne veut pas dire que ce niveau ne puisse être et ne doive être dépassé, toute connaissance interpersonnelle demande une croissance indéfinie.
Et il n'y a aucun doute que la Trinité m'est plus présente, si j'ose le dire, qu'elle ne l'était au début, il est évident que cette connaissance me paraît actuellement l'essence même de la lumière, et que tous les problèmes s'éclairent dans ce buisson ardent ! Et je ne suis pas au bout, enfin tant que je suis en vie, j'espère que je continuerai cette découverte qui est inépuisable.
Il s'agit donc pour nous, une fois pour toutes, non pas de faire un acte de soumission, ce n'est pas du tout ce que je veux dire, mais de concevoir comment une connaissance interpersonnelle est une connaissance engagée et que ce n'est pas du tout par une espèce de logique horizontale que l'on pourra saisir le sens des affirmations évangéliques ou ecclésiales, ce sera toujours en s'engageant, autrement on ne serait pas dans un domaine interpersonnel, on serait dans un domaine de choses, d'objets qui n'ont aucun intérêt finalement pour la vie de l'esprit.

Et il est certain qu'on a abusé dans le domaine théologique, on a abusé de cette logique horizontale, on a abusé des syllogismes, des raisonnements à perte de vue, il est certain qu'on a créé d'immenses difficultés parce que cette logique horizontale débouche facilement sur des contradictions et qu'elle est tellement abstraite qu'elle ne mord pas sur notre esprit et sur notre cœur, qu'elle ne peut rien changer à rien, mais qu'elle peut créer au contraire de très gros obstacles.
Quand on a dit que Dieu est la Cause première, qu'il n'a besoin de personne, qu'il se suffit, qu'il s'aime lui-même, qu'il n'aime que soi, qu'il rapporte tout à soi, qu'il ne peut faire autrement parce qu'il est le bien universel, que d'ailleurs rien ne peut se soustraire à son bonheur comme rien ne peut s'y ajouter, on en a fait une espèce de monstre ! Parce que, si Dieu est cela, eh bien ! Nous Lui sommes complètement étrangers et indifférents, alors pourquoi nous serait-il proche ? Pourquoi est-ce que notre vie devrait se consacrer à Lui ?
Il est évident que l'expérience que nous y pouvons vérifier à chaque instant, est une expérience totalement différente qui nous montre un Dieu engagé jusqu'à la mort dans notre vie précisément parce qu'il est esprit, parce qu'il est un pur dedans, parce qu'il est sans défense, parce qu'il ne peut qu'aimer et qu'un amour qui veut persévérer dans son intention, lorsqu'il est refusé, il ne peut aller que jusqu'à la mort.
La mort de Jésus, c'est justement dans notre histoire l'expression de cette mort de Dieu qui s'accomplit en nous toutes les fois que nous nous refusons à l'amour. Bien sûr que la vie de foi vécue dans cette perspective suppose un immense silence, un immense silence ! Ça suppose qu'on retrouve constamment la présence de Dieu et, si on ne la retrouvait pas, quel sens aurait le dogme ? Il n'aurait aucun sens comme n'en aurait aucun une confidence d'amour où il n'y aurait personne ni pour la prononcer ni pour la recevoir ! Cette confidence d'amour qui éclate dans le don du Christ à travers son enseignement, à travers surtout les gestes mêmes de sa vie, cette confidence nous ne pouvons la recevoir que si nous sommes ouverts sur le Cœur de Dieu.
Ceci d'ailleurs nous invitera à une discrétion d'autant plus grande à l'égard de tous ceux qui abordent le christianisme du dehors et qui voient dans le catéchisme un fatras de mythes incompréhensibles ! en effet si on prend tout cela comme ça comme des mots, sans les vivre, ça devient absurde, c'est comme toute l'expression de l'amour, de l'amour humain, de l'amour conjugal, de l'amour parental, si on voulait mettre tout cela en syllogismes, on courrait vers l'absurde ! Ce sont des expériences qui ne deviennent lumineuses qu'en étant vécues, et qui deviennent d'autant plus lumineuses qu'elles sont vécues avec plus de grandeur et de générosité.
Vous soyez donc que, si l'on suit cet étagement de la connaissance à partir de la subjectivité passionnelle, à travers la science objective, magnifique, qui constitue notre seul langage commun, et que l'on dépasse enfin cet horizon et que l'on arrive à la connaissance interpersonnelle, vous voyez qu'il y a là une immense aventure qui ne se terminera jamais parce que justement l'abîme de l'amour est inépuisable ! Et il y aura toujours à découvrir sans fin, éternellement, dans une progression sans limites.
Le Christ nous appelle donc incontestablement, il nous appelle à être ses amis, donc à vivre de cette confidence qu'il est, et nous ne pouvons L'entendre (comment entendre autrement la musique silencieuse ?), nous ne pouvons l'entendre que dans le silence. C'est la première chose à faire lorsqu'on ne comprend pas, c'est de dire : tant mieux ! Je ne comprends pas, c'est donc que je ne suis pas sur le plan qu'il faut ! Il faut le dépasser et c'est quand je rencontrerai le Cœur de Dieu qui bat dans le mien que j'entrerai dans l'espace infini de la Vérité et de l'Amour ! »
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit...

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