Début de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

« Lorsqu'on parle du péché originel, on entend justement cela finalement que l'homme a refusé de se faire origine.

L'homme apparaît quand surgit la première pensée. Il y a pu y avoir des hominiens, des hommes capables d'artisanat si vous voulez, qui n'étaient pas encore parvenus à ce sommet qui est la pensée : la pensée, c'est dans l'évolution de la vie l'événement capital, parce que la pensée, c'est justement le surgissement de l'homme comme origine, la pensée, c'est la possibilité de se saisir soi-même, de se percevoir, de se peser, de se juger, de se choisir. Evénement unique, incomparable, incommensurable.

Il n'y a pas de trace naturellement biologique possible (c'est à dire de trace qui serait inscrite dans la vie même du premier homme) de cet événement, mais on comprend qu'il ait une place incomparable par rapport à tous les autres phénomènes si l'on prend la pensée au sens où Pascal la prend quand il dit : « Par l'espace l'Univers me comprend et m'engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. »

Il y a peu de paroles aussi fières que celle-là et qui traduise mieux la grandeur de l'homme : l'Univers immense, c'est nous qui l'avons inventé ! L'Univers immense, nous ne le connaissons précisément que parce que nous sommes capables de dépasser notre espace vital ! si nous étions simplement comme des vers de terre réduits aux petites dimensions de notre univers habitable, nous n'aurions pas été (par notre pensée) jusqu'au-delà de la voie lactée, jusqu'aux plus lointaines galaxies, nous ne donnerions pas à l'Univers un rayon de dix milliards d'années-lumière ! Tout cela, nous le savons parce que notre pensée franchit toutes les bornes, toutes les limites, toutes les frontières, parce qu'elle est capable d'embrasser des univers dix milliards de fois plus grands que le nôtre, ce n'est rien puisque dans cet ordre spatial on peut toujours rajouter des milliards d'années-lumière, la pensée n'en est nullement effrayée puisque c'est elle précisément qui fournit ces chiffres astronomiques.

La pensée quand elle est une vraie pensée, ce qui est rare, il faut le dire, il est rare que nous pensions nous-même, que nous pensions, c'est-à-dire que nous pesions l'Univers en nous pesant nous-même, il est très rare que nous ayons une pensée qui nous engage, une pensée qui détermine notre destin, une pensée qui soit un choix de nous-même, c'est pourtant cette pensée-là quand elle se produit, qui nous fait homme. Alors on conçoit que, dans l'ordre de l'évolution, la première pensée constitue l'événement unique et incomparable, et que cette première pensée ait pu engager toute la suite parce que justement elle était le chaînon du temps : c'est à travers sa décision, à travers son choix, que l'évolution allait se poursuivre, l'évolution ne serait plus, à partir de la pensée, une chose automatique, l'Univers cesserait d'être dans les langes et d'être porté par une force extérieure à lui-même, l'Univers aurait à poursuivre sa course par une détermination issue de lui-même.

Il est donc hautement probable, indépendamment du dogme lui-même, hautement probable que l'humanité n'existe pas encore, chacun de nous doit se faire homme, chacun de nous doit recommencer toute l'évolution à partir du déterminisme de sa naissance charnelle, mais l'humanité comme telle n'existe pas, il y a une espèce zoologique dont on peut dire que toutes les races sont interfécondes,

Il y a une espèce animale qui est l'homo sapiens de la classification des naturalistes, mais ce n'est pas une véritable humanité car autrement nous ne serions pas où nous en sommes, nous n'aurions pas vu la guerre, ou les guerres, qui n'ont pas cessé de se produire au cours de mon existence. Mes premiers souvenirs sont des souvenirs de la guerre russo-japonaise, tandis que je feuilletais l'almanach qui nous représentait cette formidable confrontation entre la nouvelle race qui accédait à sa majorité, le Japon, et la Russie qui allait se faire battre !

Donc l'espèce humaine n'existe pas encore : il y a des hommes qui animalement sont parents, il n'y a pas encore une société d'hommes qui seraient liés par des liens intérieurs et qui considéreraient l'humanité comme une fraternité universelle. Evidemment cette notion d'universel reste à cause de cela marquée d'une très profonde ambiguïté, c'est dans le Christ que nous accéderons à l'universalité.

Mais d'abord je veux relater un exemple tout récent. La télévision montrait à ma stupeur, elle montrait la campagne organisée en Inde contre la natalité, quelque chose d'absolument incompréhensible ! Quand on pense à l'Inde, on pense à la spiritualité, on se dit que c'est la terre de la spiritualité, quand on pense à Gandhi, on pense évidemment à un être qui se domine parfaitement, qui fait le vœu de chasteté lorsqu'il estime qu'il a satisfait à la procréation, et qui voit dans une discipline spirituelle la solution normale au problème de la natalité. Eh bien ! La campagne organisée en Inde est d'un matérialisme absolument effarant, avec tous les instruments naturellement, tous les instruments contraceptifs, dessinés, propagés à l'aide de théâtres de marionnettes.

Eh bien il n'y a pas un instrument de publicité qui ne soit au service de cette cause ! Ayez deux enfants, c'est le bonheur ! Trois c'est le grand maximum ! Quatre c'est l'interdit absolu ! Alors on arrive à cette chose extraordinaire, c'est qu'il y a trop d'hommes, il n'en faut plus fabriquer, et le péché bientôt, ce sera d'avoir des enfants parce que on ne saura plus où les mettre.

Et ici il y a une espèce d'hésitation, qui vient justement de ce qu'on ne sait plus où situer l'homme, ou qu'on ne l'a peut-être jamais su ! on ne sait plus où situer l'homme, on ne sait pas ce que signifie l'universel, on l'a confondu d'abord avec l'ensemble des hommes, et on voit que cet ensemble est quelque chose d'extrêmement élastique, et que finalement cet ensemble, en s'accroissant, devient un danger pour lui-même. Alors où se situe l'humanité et quel est le fondement des droits de l'homme ?

La Révolution française s'est enivrée de ses déclarations des droits de l'homme, et nous les tenons d'elle dans nos pays d'Occident. Ces droits ont été publiés et promulgués comme les tables de la Loi, il semblait que l'humanité allait faire un nouveau départ et que ce départ annonçait un avenir incomparablement plus beau que tout ce qui avait précédé, et très peu de temps après il y a eu la terreur, il a fallu malaxer tout ce peuple pour le faire entrer dans les nouveaux cadres, et il a fallu pour obtenir la justice opérer un immense bain de sang qui, d'ailleurs, n'a rien résolu puisque les guerres n'ont pas cessé de se succéder et que la Révolution elle-même a été une immense entreprise militaire qui a failli soumettre ou qui a effectivement soumis l'Europe toute entière.

Alors qu'est-ce que l'homme ? Où est l'homme ? Qu'est-ce qui fonde les droits de l'homme ? Qu'est-ce que c'est que l'Universel ? C'est justement dans le Christ que nous répondrons, parce que, dans le Christ précisément, la personnalité révélée en Dieu dans la Trinité, la personnalité apparaîtra précisément comme non seulement le lieu de l'Universel, mais comme l'Universel lui-même. »

(À suivre)

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