Suite 6 de la 4ème conférence de M. Zundel donnée au Cénacle de Paris le 9 février 1964.

Toute la révélation chrétienne est à situer dans la parfaite transparence de l'Humanité de Jésus-Christ parfaitement transparente de Dieu. Tout ce que Jésus-Christ nous dit en et par son humanité, nous ne connaissons Dieu que par elle, tout ce que fait, dit, souffre, endure Son humanité est la parabole sacramentelle de la réalité divine qui s'exprime à travers elle. Zundel emploie ici le mot de parabole sacramentelle : Dieu ne peut pas se faire connaître directement selon ce qu'Il est, « personne n'a jamais vu Dieu » (Jean 1,18), Il ne se manifeste, Il ne peut se manifester et connaître des hommes que selon la parabole vivante qu'est Jésus-Christ.

« Derrière les mots de parabole et de sacrement il y a une réalité abyssale que l'on ne peut atteindre que selon le degré de notre engagement, de notre pauvreté et dépouillement. »...

(Reprise) :

« Le mystère de Jésus, c'est le mystère d'une relation qui suscite le vide absolu dans Son humanité, le vide de tout ce qui s'opposerait au règne de Dieu et qui, par conséquent, situe toute la révélation dans cette parfaite transparence d'une humanité qui est incapable de s'affirmer et qui est toujours, dans tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle souffre, la manifestation personnelle de Dieu.

Personnelle, je veux dire que justement tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle souffre, tout ce qu'elle endure est la parabole sacramentelle de la réalité divine qui s'exprime à travers elle. C'est pourquoi nous pouvons dire que, sur la Croix, c'est Dieu qui meurt. que, sur la Croix, c'est le jugement de Dieu qui s'accomplit, c'est Dieu qui est jugé par tous ceux qui Le refusent et qui meurt d'amour pour ceux-là même qui sont en train de le crucifier.

Il s'agit d'une parabole, il s'agit d'un sacrement mais, derrière ces mots, il y a une réalité abyssale que l'on ne peut atteindre que dans l'engagement, pour obtenir cette lumière qui n'est plus exprimable, cette lumière qui est la lumière d'une présence. »

(Suite du texte) :

« Vous savez bien que, dans l'amour humain, quand il atteint son sommet, quand il est parfaitement décanté, quand il est au zénith de sa pureté, l'amour humain respire la lumière dans l'être aimé, une lumière qui se suffit à soi-même, une lumière qui dit tout, qui donne tout, qui échange tout et qui dépasse le langage. Le langage, ici, ne peut plus être que le sacrement de cette expérience de l'humanité de Jésus-Christ (ce qui la fait connaître sans être elle, le langage n'est pas l'expérience qu'il raconte) et il n'a de valeur que dans la mesure où il la communique.

Il va de soi que l'humanité de Jésus Christ, dans cette parabole vivante qu'elle est, dans ce sacrement vivant qu'elle est, il va de soi que l'humanité de Jésus Christ ne peut devenir lumière en nous que si nous sommes engagés à fond, que si nous entrons dans son dépouillement et dans sa pauvreté, que si nous aboutissons à cette évacuation de nous-même qui est la condition du règne de Dieu en nous.

Mais vous voyez que, saisi dans ce personnalisme, saisi dans cette expérience, où il faut nécessairement s'engager pour aboutir à la lumière, dans cette expérience vue sous l'aspect d'une pauvreté radicale, l'Incarnation est dans la ligne de toute expérience mystique comme le cas limite, et l'expérience mystique a son sommet accompli dans la suprême pauvreté par une humanité qui n'a plus aucune adhérence à soi, qui ne peut plus nous attirer à soi, nous enfermer en soi, et qui nous aspire vers ce moi divin en lequel elle subsiste.

C'est là, finalement, le terme de l'Incarnation : nous sommes appelés à constituer avec Jésus Christ une seule personne dans le moi divin qui revêt l'humanité de Jésus Christ, non pas pour elle-même mais pour se communiquer à travers elle à toute l'humanité, à toutes les humanités où qu'elles soient, et à tout l'univers.

Vous sentez bien qu'il y a dans cet effort de l'intelligence mystique pour prendre possession du mystère de Jésus, qu'il y a un assouplissement du langage indispensable et, dès qu'on ne vit pas sur le plan du personnalisme, sur le plan de l'échange et de l'engagement, si l'on retombe dans le "verstandt", dans l'entendement, en tournant le dos à la raison, si l'on ne voit pas que la suprême lumière n'émane pas de la mécanique verbale, de la mécanique logique mais émane de tout l'être quand tout l'être est rectifié, redressé, purifié dans le don de lui-même, alors les mots deviennent pure mythologie et constituent un scandale pour l'intelligence, et on est obligé de se réfugier alors dans la négation de l'Islam ou du Judaïsme, ou dans la négation encore beaucoup plus émouvante de la théologie chrétienne libérale (1). (Voir note : ce paragraphe me paraît extrêmement important)

Mais bien sûr que lorsqu'on en arrive là, on a perdu le contact ET avec toute expérience mystique authentique ET avec le donné fondamental du christianisme qui voit précisément dans le Christ l'expérience mystique à sa limite dans une humanité totalement diaphane parce qu'entièrement désappropriée de soi et qui ne peut plus que témoigner d'un Dieu pauvre (1)

Et justement c'est le témoignage rendu à la pauvreté de Dieu qui authentifie pour nous l'expérience mystique universelle, indépassable, toujours actuelle, toujours offerte, toujours présente en nous de Jésus (1). Car, si Jésus a pu nous introduire dans les abîmes de la Trinité, non pas sous son aspect spéculatif mais sous l'aspect précisément d'une charité, d'une vie d'amour, d'une vie où tout est évacué de soi, où rien n'existe sinon sous forme de don, si Jésus peut nous introduire dans ces abîmes où Dieu apparaît justement comme le ferment de notre libération, comme Celui qui ne peut jamais nous contraindre, jamais s'imposer, comme Celui dont la présence ne peut s'attester que sous forme de libération, si Jésus nous conduit à ce Dieu-là, c'est justement parce qu'Il est cet homme-là, cet homme qui n'a pas d'adhérence, cet homme qui ne peut rien posséder, cet homme qui est décroché du moi qui nous infecte et nous emprisonne, parce qu'il a été créé (parce que son humanité a été créée) précisément dans cette situation de dépouillement en raison d'une mission universelle qui le charge de tout assumer, de reprendre toute l'histoire, de la récapituler, d'en faire une unité, car si personne ne fait le lien entre les générations, à quoi bon l'histoire ? »

(À suivre)

Note (1) : « Alors les mots deviennent pure mythologie et on est obligé de se réfugier dans la négation (dans la négation que fait l'Islam...) de l'Islam ou du judaïsme, ou de la théologie libérale. »

Ce développement me paraît extrêmement important parce que, si on le comprend bien, voilà que s'évanouissent, si j'ose dire, toutes les prétentions de l'Islam, du judaïsme et de la théologie libérale, et même s'évanouissent les objections des athées.

On aimerait, on le comprendra facilement, que ces développements mystiques apparaissent maintenant dans les catéchismes et même dans la liturgie de la Messe, on y reviendra plus loin. Si j'ai bien compris il revient à dire que toute une compréhension du mystère même de Jésus s'est élaborée à partir justement d'une carence de l'esprit quand il méconnaît le personnalisme divin et le mystère de la Trinité qui l'implique. Ici redouble donc l'importance capitale de ce mystère, très peu développé encore dans l'enseignement courant de l'Eglise. Dans un enseignement purement syllogistique le personnalisme n'a pas place.

On ne peut que souhaiter que ce personnalisme apparaisse un jour prochain dans la prière de l'Eglise, dans de nouvelles prières eucharistiques, et même dans tout un renouveau de la prière officielle de l'Eglise où, on l'a déjà dit, et l'on est certainement ici dans la ligne de l'enseignement zundélien, où l'Ancien testament ne tienne plus la première place, bien souvent comme s'il était aussi important que le Nouveau parce que parole de Dieu.

Les prières eucharistiques de la célébration de la Messe, très belles bien sûr, sont contemporaines du développement du dogme à l'époque de l'Eglise primitive. On ne peut que souhaiter qu'un jour en apparaissent de nouvelles, contemporaines du développement du dogme en ce début du 3ème millénaire, développement qui a connu une étape décisive avec l'enseignement de Maurice Zundel dont il faut préciser qu'il n'est pas tout à fait nouveau mais plonge lui-même dans l'enseignement des mystiques qui l'ont précédé (par exemple avec Angelus Silesius et d'autres).

Les prières eucharistiques en usage aujourd'hui mettent un accent très fort sur la sainteté de Dieu. La prière eucharistique en usage pendant des siècles commence par : « Père infiniment bon... » Les nouvelles prières eucharistiques en usage aujourd'hui depuis Vatican II commencent (malheureusement ?) par invoquer, non pas la bonté infinie du Père mais la sainteté de Dieu, et il arrive pendant la Messe qu'on rende lourdement gloire à cette sainteté en insistant sur « au plus haut des cieux ». En caricaturant un peu on peut penser que l'on rend gloire à Dieu, et puis, après qu'on lui a donné ce qui lui est dû, nous sommes quitte, qu'il nous laisse tranquille faire ce que l'on veut. Ce serait à l'extrême opposé du vrai sens de l'Eucharistie.

Bien sûr Dieu est trois fois saint mais sa sainteté ne nous est plus révélée maintenant d'abord parce qu'il crée un univers infiniment grand, et dont la grandeur se manifeste aussi dans l'infiniment petit, mais elle doit être d'abord vue dans le fait qu'Il est Amour, ce qui apparaît manifestement dans l'offrande parfaite de Jésus dont l'Eucharistie est le sacrement. On ne peut l'offrir valablement qu'en s'offrant soi-même, cela n'apparaît pas visiblement dans les prières actuelles de la Messe.

(À reprendre ; à suivre)

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