Début de la 3ème conférence donnée par M.Zundel au Cénacle de Paris le 9 février 1964. Vous trouverez les autres parties de cette conférence dans les archives du mois de juillet 2008.

L'Univers est en état de désordre, nous ne pouvons pas nous en étonner. La création, nous dit saint Paul, se trouve dans un état d'enfantement, de gémissement, de douleur... Le seul problème est de nous faire homme.

« Quand un enfant s'amuse à déchirer les ailes d'un papillon ou les ailes d'une mouche, nous éprouvons un sentiment de révolte parce qu'il y a là quelque chose d'indigne de l'homme et d'indigne de la création. Nous sommes obligés de détruire certains animaux, mais nous ne devons le faire qu'en évitant toute cruauté. La cruauté gratuite nous parait monstrueuse, même si elle porte sur un insecte nuisible et, si nous éprouvons ce sentiment en face de la cruauté humaine et de la dignité méconnue de la création, c'est en vertu d'une impulsion qui jaillit de ce Dieu intérieur que nous portons en nous, et il n'y en a pas d'autre.

Si nous puisons en lui cette compassion pour une créature souffrante, si nous nous indignons à son instigation contre une cruauté gratuite, comment Dieu peut-Il supporter Lui-même l'ordre du monde tel qu'il est ? Comment peut-Il endurer ce jeu de massacre qui conditionne constamment la vie par la mort ? Comment peut-Il endurer la cruauté des animaux les uns envers les autres ? Comment peut-Il endurer le supplice des enfants innocents ? Comment peut-Il admettre que les cellules cancéreuses prolifèrent ? Comment peut-Il accepter qu'un virus détruise le cerveau d'un génie ? Comment peut-Il admettre cette immense histoire de larmes et de sang qu'est l'histoire de l'univers ? Que signifie l'évolution telle que la paléontologie peut la fixer en regard de ce Dieu intérieur qui est le seul Dieu qui puisse entrer dans notre expérience humaine ? Il est évident que nous sommes obligés immédiatement de reconnaître qu'il n'y est pour rien, puisqu'il serait monstrueux de le rendre complice d'un univers qui nous répugne et nous révolte.

Sans doute il y a dans l'univers des aspects qui nous enchantent à bon droit, mais il y en a d'autres qui nous révoltent aussi légitimement. Comment Dieu pourrait-Il être l'auteur de ce monde-là ? J'entends le vrai Dieu, le Dieu Esprit, le Dieu Vérité, le Dieu Pauvreté, le Dieu Amour. Sans aucun doute Il n'est pas l'auteur de ce monde-là.

C'est pourquoi il faut nuancer cette affirmation du Dieu créateur du ciel et de la terre en revivant du dedans l'expérience personnaliste au niveau du dialogue qui nous engage dans ce cœur à cœur avec le Dieu Esprit et Vérité.

Nous avons constaté et nous éprouvons tous les jours l'inadéquation évidente, le hiatus formidable entre les exigences de notre dignité et notre conduite réelle. Nous sommes abondants en discours, nous savons admirablement prêcher un idéal, nous voyons immédiatement à quel degré les autres se soustraient aux exigences de la conscience et nous ne cessons nous-même d'être en dessous de ces exigences, nous ne cessons nous-même d'être indignes de nous-même et indignes de Dieu.

C'est à dire que nous vérifions en nous cet état de décréation qui succède si souvent à l'état de création, car il est rare, quand nous avons eu la grâce de nous élever, de nous perdre de vue, de nous universaliser, d'être pour un moment toute offrande et tout amour, il est bien rare que nous ne retombions pas dans la vallée d'ombre en profitant parfois même de cette initiation au sommet pour nous glorifier indûment et nous approprier en la détruisant cette heure de liberté qui nous avait permis de décoller de nous-même.

C'est dire que, introduits nous-mêmes dans une continuelle anthropogenèse, ayant à nous faire hommes, manquant si souvent à réaliser notre humanité, passant par ces phases diverses où l'univers prend des aspects différents selon que nous sommes dehors ou dedans, nous ne pouvons pas nous étonner que l'univers soit lui-même dans un état de désordre.

Nous avons à nous faire homme, nous l'avons sans cesse affirmé et redécouvert. C'est là, au fond, le seul problème : nous faire hommes, émerger de notre gangue animale, surmonter nos déterminismes, échapper à notre moi biologique, devenir source et origine, espace et créateur.

C'est vrai, mais précisément parce que cet itinéraire est difficile, parce que nous sommes rarement fidèles à toutes ses exigences, parce que notre vie ne cesse d'osciller entre un élan vers l'amour et un reflux vers nous-même, l'univers lui-même ne peut pas ne pas nous apparaître dégradé en même temps que nous nous décréons, comme il s'épanouit à mesure que nous nous créons.

II y a évidemment une solidarité entre la cosmogénèse, l'enfantement du monde, et l'anthropogenèse qui est l'enfantement de l'homme. Nous avons retenu de Saint Paul ces affirmations étonnantes, et si rares chez lui, étonnantes, que la création se trouve dans un état d'enfantement, dans un état de gémissement, dans un état de douleur, qu'elle n'est donc pas ce que l'Esprit veut qu'elle soit, qu'elle ne correspond pas au plan divin, qu'elle a été soumise par l'homme à sa vanité, qu'elle a été désorbitée, rejetée en dehors de sa vocation, puisque l'homme lui-même a été infidèle à la sienne. Cette affirmation a une importance capitale parce que, justement, elle nous permet de saisir toute la création d'un seul mouvement et comme d'un seul bloc où tous les plans, tous les niveaux, sont solidaires les uns des autres.

Au fond, comme l'enfant dans l'embryon de sa mère est très loin d'atteindre à la pensée mais, déjà à cette étape primitive, est ordonné à la pensée, c'est un embryon humain qui, s'il mûrit normalement, aboutira à la vie de l'esprit, on peut dire que l'univers tout entier est la matrice de cette pensée qui doit trouver son couronnement, son épanouissement, dans notre libération, ou dans la libération d'êtres semblables à nous situés sur d'autres planètes dans cet immense univers.

Il y aurait donc une solidarité, elle est d'ailleurs affirmée par Saint Paul. Une solidarité entre le développement de l'univers et le nôtre, il y aurait une évolution d'ensemble qui reposerait finalement sur la pensée et où la pensée défaillante entraînerait la défaillance de tout l'univers. Si nous imaginons, si nous concevons tout cet univers dans l'intemporel de la pensée, nous pouvons concevoir que Dieu n'a communication avec l'univers qu'à travers la pensée, j'entends le Dieu intérieur.

Il suffit, nous le constatons en nous-même, pour que notre organisme soit en désordre, pour que nous soyons livrés au tumulte des forces obscures qui s'agitent en nous, il suffit que nous décrochions de cette attention d'amour qui nous fixe en Dieu ! Dès que nous ne sommes plus vigilants, dès que nous cessons d'être en contact avec le Dieu intérieur, nous devenons la proie de ces forces qui, n'étant plus gouvernées par l'esprit, nous entraînent au hasard dans le désordre le plus conforme à notre pente particulière.

C'est toujours parce que nous cessons de veiller, parce que nous décrochons de cette union créatrice, de ce dialogue libérateur, que nous sommes livrés au tumulte de notre organisme. »

(À suivre)

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