Début de la retraite donnée par M. Zundel aux religieuses infirmières de la clinique de Bois-Cerf les 12 e 13 mai 1973.

"Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en "esprit et en vérité. "

Cette parole de Notre Seigneur exprime admirablement la nécessité de nous transformer pour connaître Dieu. Nous avons vu que c'est la loi même des relations interpersonnelles. Les époux ne se connaissent mutuellement que dans la mesure où ils s'identifient l'un à l'autre, dans la mesure où chacun fait le vide en soi pour accueillir l'autre. On ne peut connaître une personne que dans la mesure où on l'accueille en soi.

L'amour suppose donc une profonde transformation où on se libère de soi pour devenir en quelque manière l'autre, et il va de soi que cela se vérifie au maximum, au plus haut degré, dans nos relations avec Dieu, comme Jésus le dit admirablement à la Sama­ritaine : "Dieu est esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité." (Jean 4, 23) Cela veut dire que la connaissance de Dieu est liée, d'une certaine manière, à une incarnation.

La connaissance de Dieu n'est pas une connaissance théorique, abstraite, impersonnelle, que l'on pourrait se procurer comme on apprend un théorème de géométrie. On ne connaît Dieu que dans la mesure où l'on vit de Dieu, et vivre de Dieu, c'est donc accomplir Dieu en soi, c'est le laisser vivre en soi, c'est donc, d'une certaine manière, vivre l'Incarnation de Dieu.

Dieu est au-dedans de nous. Augustin nous l'a appris de la manière la plus profonde et la plus magnifique, Dieu est au-dedans de nous, il est toujours déjà là, c'est nous qui ne sommes pas là, et pour que Dieu, justement, devienne un événement de notre vie, il faut que notre présence s'ajoute à la sienne, ou que notre présence réponde en tous cas à la sienne. On peut donc dire que la Révélation, où qu'elle se produise, dans l'Ancien Testament ou ailleurs dans d'autres peuples qui ont pu recevoir des illuminations de la part de Dieu, toute connaissance authentique dans le monde, toute connaissance efficace de Dieu est une manière d'incarnation. C'est-à-dire que Dieu se fait jour à travers une vie humaine, Il se reflète en elle, Il transparaît à travers elle.

Bien entendu ces incarnations ne sont pas parfaites. Elles sont imparfaites, au contraire, dans la mesure où l'homme est impar­fait.

Jérémie est l'un des plus grands prophètes. Néanmoins, quand il prie, au chapitre 17ème de son livre, pour la destruction de ses ennemis, nous reconnaissons là les limites de l'homme. Notre Seigneur a prié, au contraire, pour le salut de ses ennemis et non seulement il a prié, mais il a donné sa vie pour eux, donc l'incarnation qui est le mode normal par où Dieu se révèle dans l'humanité en devenant une Présence qui transparaît dans l'homme, l'incarnation est imparfaite dans la mesure où l'homme est imparfait.

Nous voyons le prophète Isaïe, le géant du prophétisme, nous le voyons contempler Dieu dans une espèce de gloire royale et magnifique où évidemment le spectacle de la cour - où vit précisé­ment le prophète Isaïe - où les images de la cour ne sont pas étran­gères. Il se représente Dieu comme le "roi des rois", le "Seigneur des Seigneurs", selon sa propre psychologie. Pour lui la gloire s'exprime dans des images royales parce que, dans son expérience quotidienne, c'est ainsi que la gloire humaine s'exprime avec le plus d'éclat.

Donc les prophètes à leur manière, les saints et les génies à leur manière, sont une sorte d'incarnation de Dieu. On ne s'y trompe pas d'ailleurs : qu'est-ce qu'on cherche dans la vie des saints ? On cherche précisément une présence de Dieu et, lorsqu'on a le privilège de rencontrer un être qui est vraiment totalement uni à Dieu, on ne pense pas à lui mais on pense immédiatement à ce Dieu qui resplendit à travers lui. L'incarnation est donc une sorte d'expérience ou d'accomplissement, de réalisation, que l'on retrouve à toutes les étapes de l'histoire humaine avec plus ou moins d'éclat, en rencontrant toujours des limites là où l'homme est imparfait.

Ce qui distingue la révélation en Notre Seigneur, c'est que l'Incarnation en Notre Seigneur a un caractère unique, définitif et indépas­sable, mais il ne faut pas isoler cette Incarnation en Notre Seigneur des autres qui la préfigurent, qui la préparent et qui nous préparent en quelque sorte nous-mêmes à la recevoir, à la comprendre et à la vivre.

La formule du Credo, cette formule que nous chantons et qui est vénérable : « Il est descendu du Ciel, Il a pris chair de la Vierge Marie par l'opération du Saint Esprit », cette formule, évidemment, est une image dont nous voyons immédiatement le caractère symbo­lique. "Le Ciel - Notre Seigneur l'apprend à la Samaritaine - le Ciel est au-dedans de nous".

Le Ciel est en nous comme une source qui jaillit en vie éternelle, et c'est dans la mesure où nous nous intériorisons nous-mêmes que nous approchons du Ciel. Dieu n'est pas derrière les étoiles, dans une espèce d'empyrée mystérieux où II trônerait, entouré d'une Cour que l'on pourrait, en quelque sorte, visualiser ! Dieu est en nous comme un secret d'amour et ce qui Le distingue de nous, c'est justement son intériorité. Ce qu'on appelle la transcendance de Dieu, c'est justement son intériorité pure.

Dieu est tout au dedans, et nous, nous sommes au dehors. Pour venir à Lui nous avons à nous intérioriser en rencontrant notre propre intimité dans le rayonnement de la Sienne. Donc Dieu n'a pas à descendre du Ciel, Il n'a pas à venir sur l'éther puisqu'il est déjà là, comme le dit Saint Augustin dans son célèbre couplet : "Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi. "

Dieu n'a jamais cessé d'être présent à l'univers. Il n'a jamais cessé d'être caché dans le coeur de l'homme. Il n'avait donc pas à venir, c'est l'homme qui devait venir à Dieu. Cela d'ailleurs nous l'expérimentons comme Augustin. Quand nous découvrons Dieu au plus profond de nous-mêmes, nous savons bien qu'il était déjà là, qu'il nous attendait et que c'était nous qui étions distraits, répandus au dehors, absents et livrés à notre "moi-possessif" qui nous empêchait justement d'entrer dans cet univers d'amour qui est l'univers de la Très Sainte Trinité.

Une expérience d'ailleurs qui est capitale pour nous est celle que nous avons sans cesse évoquée hier, c'est que nous-mêmes, nous n'arrivons à nous-mêmes qu'à travers Dieu, Dieu est le seul chemin vers nous-mêmes comme Il est le seul chemin vers les autres et vers toute réalité ! dès qu'on veut parvenir à soi par soi-même, on échoue lamentablement ! et dès qu'on veut entrer dans l'intimité des autres par soi-même, on échoue encore plus miséra­blement ! Justement l'être humain n'existe dans sa qualité humaine, il n'existe qu'au moment où il s'ouvre à ce soleil de la Vérité et de l'Amour qui est Dieu caché en nous.

Donc, nous-mêmes nous éprouvons en quelque sorte cette incarnation de Dieu quand nous cessons de nous apercevoir, quand nous nous perdons totalement de vue, quand nous sommes suspendus dans l'émerveillement à la Présence Divine sous n'importe quelle forme, que ce soit sous la forme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, que ce soit dans les spectacles de la nature, que ce soit dans un regard d'enfant : dès que nous sommes suspendus dans l'émerveillement à la Présence de Dieu, nous éprouvons que nous existons précisément, que nous existons en plénitude dans une liberté unique et merveilleuse parce que notre vrai "moi" est en Lui. C'est en Lui que nous sommes vrai­ment nous-mêmes - et en Lui uniquement. » (à suivre)

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