Suite 2 de la 1ère conférence de retraite donnée par M.Zundel à Ouchy-Lausanne, à la clinique de Bois-Cerf les 12 et 13 mai 1973.

« Nous éprouvons donc que notre vie est suspendue à la vie divine et qu'il nous est impossible de nous atteindre nous-mêmes autre­ment que dans cette respiration de Dieu au plus profond de nous-mêmes, mais - et c'est là notre expérience - nous refluons tout le temps, c'est-à-dire que nous ne demeurons pas dans cet état.

Si nous étions toujours suspendus à Dieu, si nous n'agissions que pour le compte de Dieu, si nous apercevions les autres à travers l'Amour de Dieu et pour cet Amour de Dieu, nous serions Christ nous-même ! mais nous ne le sommes pas, hélas, et nous le voyons bien chaque jour, combien peu de temps nous pouvons demeurer sur ces sommets ? Nous sommes immédiatement repris par notre biologie, par notre physiologie, par notre endocrinologie, par toutes ces circulations physiques et cosmiques en dedans de nous-mêmes, et nous sommes incapables de soutenir cette union avec Dieu sans retomber dans "la vallée de l'ombre et de la mort", comme dit le psalmiste (Ps. 23, 4). Il faut constamment resurgir, recommencer à gravir cet Himalaya intérieur où nous rencontrons Dieu.

En Jésus l'Incarnation atteint son point culminant, et toutes les autres incarnations qui convergeaient, qui s'orientaient vers Lui, s'accomplissent d'une manière définitive et indépassable ! et que va alors signifier l'Incarnation, comment la concevoir ? Que se passe-t-il quand s'accomplit cet événement dans le sein de la Vierge Immaculée? Que se passe-t-il quand, tout d'un coup, éclate cette nouvelle humanité qui est l'Humanité de Notre Seigneur ?

Le Cardinal de Bérulle évoque ce Mystère de l'Incarnation dans une page extrêmement émouvante. Il le fait comme Saint Paul dans l'Epître aux Philippiens (Phil.2, 6-8) où Saint Paul tout d'un coup va nous présenter Jésus comme celui qui, étant dans la condi­tion de Dieu, n'a pas retenu cette condition de Dieu comme une proie à laquelle il aurait été attaché, mais il s'est vidé, anéanti, en prenant la condition de l'homme et en apparaissant comme un esclave. C'est donc dans une exhortation à l'humilité que Saint Paul nous révèle les profondeurs admirables du mystère de l'Incarnation.

Et le Cardinal de Bérulle fait de même, car il nous parle de l'Incarnation en voulant nous exhorter à l'union avec Jésus, et il dit: "Et nous devons regarder Jésus comme notre accomplisse­ment, car Il l'est et le veut être comme le Verbe, en effet, est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en Lui."

Et voilà cette phrase fameuse : "Car, comme cette nature, la nature humaine de Jésus, comme cette nature considérée en son origine est en la main du Saint Esprit qui la tire du néant, - donc cette nature humaine de Jésus, elle commence d'exister, elle n'était pas, elle commence d'exister dans le sein de Marie - car, comme cette nature humaine de Jésus considérée en son origine est en la main du Saint Esprit qui la tire du néant et la prive de sa subsistance, dans la main du Saint Esprit qui la donne au Verbe afin que le Verbe l'investisse et la rende sienne se rendant à elle, l'accomplissant de sa propre et divine subsistance, ainsi nous sommes en la main du Saint Esprit qui nous tire du péché, nous lie à Jésus, comme esprit de Jésus émané de Lui, acquis par Lui et envoyé par Lui. »

Bérulle exprime admirablement à la fois cette création de l'humanité de Notre Seigneur dans le sein de Marie et, du même coup, cette privation de la subsistance, c'est-à-dire que cette humanité de Notre Seigneur, au lieu d'exister pour son propre compte, d'être enfermée sur elle-même par un "moi" qui la coiffe la rend autonome, l'humanité de Notre Seigneur est ouverte à la subsistance du Verbe, elle va être assumée par la personnalité du Verbe qui est son vrai "moi", en sorte que cette humanité de Notre Seigneur n'existera que pour le compte de Dieu, que pour le compte du Verbe.

L'humanité de Notre Seigneur ne s'exprimera jamais elle-même et pour elle-même, mais tout ce que fera cette Humanité, tout ce qu'elle sentira, tout ce qu'elle éprouvera, tout ce qu'elle vivra, tout ce qu'elle dira, tout ce qu'elle souffrira sera l'expression et la révéla­tion du Verbe, c'est-à-dire de la divinité.

Nous pouvons dans un langage plus concret et plus radical, nous pouvons envisager ce mystère de l'Incarnation en disant d'un mot : qu'est-ce qui se communique à la nature humaine de Notre Seigneur? Ce n'est pas la nature divine comme telle puisque la Tradition chré­tienne a formellement exclu le mélange des deux natures, la nature humaine de Notre Seigneur reste humaine, elle reste une créature tirée du néant, comme dit Bérulle, ouverte sur le Verbe de Dieu, revêtue de la subsistance du Verbe, elle est unie au Verbe de Dieu dans la Personne.

Nous dirons donc : qu'est-ce qui est communiqué à l'humanité de Notre Seigneur ? C'est la pauvreté de Dieu, cette pauvreté infinie qui constitue la personnalité au coeur de la Trinité divine. (1)

Nous avons vu justement qu'en Dieu la prise de conscience est altruiste, tandis qu'en nous la prise de conscience est narcissique du moins dans son premier mouvement. Tandis que nous tournons autour de nous-même en nous regardant nous-même, en nous racontant à nous-même, la prise de conscience en Dieu est altruiste comme un mouvement infini, comme un regard éternel vers l'autre.

En Dieu la personnalité est désappropriation, dépouillement, pauvreté, et c'est justement cela qui est communiqué à l'humanité de Notre Seigneur. Elle est enracinée dans cette Pauvreté Divine, dans cette désappropriation infinie, elle ne peut donc plus aucune­ment, cette humanité de Notre Seigneur, s'appartenir à elle-même. Elle est prise, si vous voulez, elle est prise dans la vague qui éternellement jette le Fils dans le sein du Père.

Si l'humanité de Notre Seigneur est une créature, comme une coquille de noix, et si la subsistance du Verbe est représentée par un océan qui deviendrait une seule vague, on pourrait dire que cette humanité de Notre Seigneur, cette coquille de noix est jetée en Dieu par cette vague infinie qui est l'océan divin, en sorte que cette humanité ne peut plus être que le sacrement, et ce terme est admirable. Comme disait le Père Schwalm : "Cette humanité, c'est le sacrement des sacrements, c'est le Sacrement translucide, diaphane, vivant, consentant, le sacrement inséparable de la divinité à laquelle cette humanité précisément est unie par cette désappropriation absolue, totale, infinie, qui est la subsistance du Verbe, car le Verbe n'a rien, il n'est qu'un regard vers le Père, il n'est qu'un élan éternel vers le Père, comme le Père n'a rien et n'est qu'un regard éternel vers le Fils.

Cela ne peut pas nous surprendre sinon dans l'émerveillement, dans l'accomplissement parfait, puisque nous-même, quand nous existons réellement, nous somme emportés vers Dieu par Sa Présence au plus intime de nous et que nous-même, par intermit­tence, dans des instants très brefs, nous pouvons dire que notre "moi" est Dieu dans ce sens précisément que, dans ces moments privilégiés, nous nous connaissons et nous agissons pour le compte de Dieu et non pas pour notre compte et dans notre intérêt. » (à suivre)

Note (1). La encore, là surtout, on peut s'étonner que cette « sacramentalité » de la pauvreté de Dieu en ce sacrement qu'est l'Humanité de Jésus ne figure dans aucun catéchisme, alors que cela semble de la première importance. Sans doute parce que l'Eglise n'est pas encore tout à fait à l'aise, et nous pas davantage, dans l'enseignement mystique de la pauvreté de Dieu.

Il y a bien cette pauvreté de l'humanité de Jésus-Christ exprèssement marquée dans la façon de la naissance de Jésus, et plus infiniment encore, dans la pauvreté et le dénuement absolus de Jésus lorsqu'Il meurt sur la Croix. Peut-être préfère-t-on en rester à la signification de cette pauvreté comme manifestant la grandeur du don, si grand qu'il peut apaiser le courroux divin, plutôt que d'y voir la révélation de l'éternelle pauvreté du Dieu Trinité. Nous sommes tous tentés de préférer voir les choses ainsi.

Tant que notre vie n'est pas transformée par cette lecture mystique de la « sacramentalité » de l'humanité de Jésus (et qui peut prétendre avoir opéré en lui cette transformation autre que saint François ?), nous n'avons pas à nous séparer et distinguer de ceux qui en minimisent l'importance ou ne la voient aucunement.

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