Suite 3 de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 9 février 1964. Difficile, très important.

« Cette solidarité (solidarité entre la cosmogenèse, qui est l'enfantement du monde et l'anthropogenèse qui est l'enfantement de l'homme, solidarité affirmée par saint Paul entre le développement de l'Univers et le nôtre), cette solidarité est donc (voir texte précédent) inscrite au cœur de notre expérience, comme elle est inscrite dans le mot admirable de saint Paul : « La création toute entière gémit dans les douleurs de l'enfantement en attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu. » (Rom., 8, 22)
Cette solidarité entre l'univers et nous, entre la pensée et le monde physique, cette solidarité entre l'homme et l'anthropogenèse, la création de l'homme se faisant lui-même homme, conquérant son autonomie, s'épanouissant en liberté, rayonnant en amour, cette solida­rité entre l'anthropogenèse et la cosmogenèse qui est l'enfantement de l'univers, cette solidarité, il est impossible de ne pas l'affirmer si l'on ne reconnaît pas d'autre Dieu que le Dieu intérieur et si l'on refuse de lui attribuer la responsabilité d'un univers dont certains aspects sont révoltants et nous blessent d'autant plus que nous sommes plus unis au Dieu-Esprit.
Si j'y insiste, c'est parce que c'est évidemment la seule manière d'envisager le problème du mal (1) ce mal dont on dit que Dieu le permet, ce qui est abominable, car enfin si Dieu le permet, c'est qu'il peut l'empêcher et Il est donc coupable puisqu' on est toujours responsable des choses qu'on peut empêcher : Dieu ne permet rien, il subit et il meurt, Il est sans défense parce qu'il n'a d'autre pouvoir que le pouvoir d'aimer et que le pouvoir d'aimer est toujours conditionné par l'accueil fait à cet amour. Le plus grand amour ne peut rien quand il est refusé, c'est ce que signifie précisément la Croix.

Le plus grand amour ne peut rien que mourir d'amour quand il est refusé, Il ne peut pas intervenir matériellement dans les choses, cela n'a aucun sens, parce qu'il n'est pas un objet parmi les objets, parce que d'ailleurs aucune réalité n'est définitivement objet, parce que la condition du monde entier est de respirer la lumière et l'amour et que finalement le statut normal de l'univers, c'est d'être le sacrement et l'ostensoir de la présence infinie.
C'est ce que nous voyons précisément dans l'effort de la science, dans l'effort de l'art qui est justement une immense aspiration pour ramener l'univers au dedans, pour l'humaniser, pour lui donner un visage de lumière et d'amour et nous permettre de circuler ainsi dans un monde où nous ne sommes jamais objet.
Le scandale de Camus, c'est aussi le nôtre, ce serait ici de subir un monde qui s'impose à nous du dehors, comme si nous étions des choses et des objets ! et la création ne sera vraiment elle-même du point de vue de Dieu esprit que lorsque nous ne subirons plus rien, que tout se sera intériorisé, décanté, transfiguré et que, sur chaque réalité, on pourra lire l'empreinte du visage de Dieu. Cette perspective immédiatement situe la mystique chrétienne dans un réalisme infiniment rigoureux.
Le chrétien ne peut pas se retirer sous sa tente et laisser l'univers à lui-même, il ne peut pas se détacher du monde en se désintéressant de lui parce que, justement, le chrétien nécessairement éprouve sa vocation cosmique, il sait qu'il est chargé de l'univers, il sait que, tant que l'univers est en désordre, l'amour de Dieu est blessé.
Il sait d'ailleurs que ses frères humains, s'ils sont victimes de cet univers, victimes des besoins qui les rivent à cet univers, ne peuvent pas atteindre à la liberté des fils de Dieu, il sait que ceux qui ne peuvent tirer leur subsistance de cet univers, qui sont sur une terre ingrate, qui prolifèrent dans un espace trop étroit, qui sont victimes d'une organisation économique qui profite à quelques-uns au détriment de tous les autres, le chrétien sait que cette situation est intolérable, qu'elle est un scandale, parce que, justement, elle constitue une pierre d'achoppement, elle empêche l'homme de découvrir sa vocation de créateur et, sinon de la découvrir, tout au moins de la réaliser.
Il est donc impossible de vivre en équilibre sur le terroir évangélique sans comprendre qu'on a la charge de l'univers, la charge du monde physique, la charge de l'organisation et de la répartition des énergies terrestres, célestes et aquatiques, et qu'il s'agit précisément d'aboutir à un équilibre qui permet à chacun de respirer Dieu et à Dieu lui-même d'imprimer sur toute créature la lumière de son visage ! ou bien alors Dieu restera étranger à cet univers et alors l'homme aboutira à cette épouvantable dichotomie d'un monde physique qui n'est plus rien, d'un monde physique méprisable, d'un monde physique qu'il faut ignorer sous prétexte d'entrer dans la vie de l'esprit, mais cette conception n'a aucun rapport avec le Fils de l'Homme, aucun rapport avec le charpentier de Nazareth, aucun rapport avec le labeur de l'apôtre Saint Paul qui met sa fierté à gagner sa vie du travail de ses mains comme tout le monde, et qui veut présenter l'Evangile dans toute la gratuité de l'amour.
Le christianisme qui est la religion de l'incarnation, cette religion de l'incarnation qui s'est exprimée dans ce mot magnifique de saint Ambroise : "Le Verbe s'est fait chair pour que la chair devienne Dieu", le christianisme ne peut s'accomplir sans réaliser la glorification du monde, la transfiguration de toute créature.
C'est donc le contraire de tout ce qu'on peut imaginer quand on reste à la surface des mots ! Le détachement chrétien, c'est un amour passionné du monde ! le mot détachement vaut uniquement pour le décollement du moi ! ou à l'égard du moi-propriétaire, du moi-limite, du moi-objet, du moi-biologie, du moi-prison. Il ne vaut pas pour autrui. » (à suivre)

Note (1) Voir le texte « sité » hier. « Le mal absolu est un témoignage porté au bien absolu et, plus il est révoltant, plus il nous introduit dans le plaies de l'éternel Amour. »

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