Suite 4 de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 9 février 1964.

Reprise : « Le détachement chrétien, c'est un amour passionné du monde, le mot détachement vaut uniquement pour le décollement de soi, ou à l'égard du moi-propriétaire, du moi-limite, du moi-objet, du
moi-biologie, du moi-prison. Il ne vaut pas pour autrui.
(Nous n'avons pas à nous détacher d'autrui, bien au contraire puisque pour nous aussi, comme en la Trinité divine, « Je » doit être autrui, « Je » doit être un autre)

Suite du texte : « Il s'agit de décoller de soi pour être un don infini à l'égard de toute créature, et toute créature veut être évangélisée, recevoir la bonne nouvelle et entrer dans le circuit de l'éternel amour.
L'aménagement matériel du monde, l'achèvement du monde par la connaissance et par l'amour, l'aménagement du monde par une technique au service de l'esprit, l'aménagement des relations économiques entre les hommes par une juste répartition des biens terrestres, sans cesse révisée d'ailleurs selon que l'exigent les besoins divers des hommes, tout cela s'intègre essentiellement à la mystique chrétienne, et il est impossible d'adhérer à Jésus sans assumer cette tâche dans le monde, sans prendre en charge la création, sans achever l'anthropogenèse qui est inscrite comme notre première vocation par cette cosmogenèse qui achèvera l'univers dans la ligne de l'esprit et nous permettra de considérer le Dieu intérieur, et il n'y en a pas d'autre ! comme le créateur du ciel et de la terre, mais ce sera une autre terre et un autre ciel dont la présence, dont la réalisation est confiée à notre amour.
Il est absolument impossible de réaliser l'unité de notre être et de notre pensée sans viser à l'accomplissement de cette tâche immense qui donne à notre vie une dimension cosmique comme elle doit l'être puisque aussi bien nous sommes un fruit, un produit de l'univers, que nous sommes enracinés en lui, que nous respirons dans son atmosphère, que nous sommes nourris de ses produits, que nous sommes portés par son sol.
Il est impossible qu'étant cosmiques par toutes nos racines physiques, nous ne le soyons pas par les intentions de notre esprit et par la géné­rosité de notre amour. L'univers nous porte d'abord, jusqu'à ce que nous le portions.
L'homme a ses racines physiques en lui, dans l'univers qui a des racines spirituelles en nous, nous sommes un seul être avec lui et nous avons l'accomplir tout entier et de plus en plus et de mieux en mieux et, à mesure que nos pouvoir techniques grandissent et nous permettent d'émigrer au-delà de notre planète, nous avons de plus en plus à porter la sollicitude de tout l'univers.

Cela veut dire d'abord une prise de conscience sur cet ordre que nous avons à établir en nous, en nous au point de vue organique, en discipli­nant, c'est-à-dire en transformant en dons, ces nécessités qui nous lient au monde physique. "Soit que nous mangions, soit que nous buvions, nous sommes au Seigneur", comme disait admirablement saint Paul (1Cor.,10,3l), c'est-à-dire que, si nous traitons chaque réalité comme le don de l'amour, comme un symbole et comme un sacrement de la présence unique, comme capable tout au moins de le devenir et de l'être avec nous, nous ne pouvons plus aborder l'univers autrement qu'avec un sentiment de respect pour ce qu'il doit être, qu'avec un sentiment de compassion pour ce qu'il est.
Et cette compassion, bien sûr, c'est d'avoir une compassion pour ce Dieu désarmé, pour ce Dieu fragile qui est la première victime du mal puisque c'est son visage qui est bafoué en toute créature suppli­ciée et vouée au malheur.
Il faut que nous délivrions Dieu de ce "De profundis" qui retentit aux deuxièmes Vêpres de Noël, que nous le délivrions de cette captivité et que nous l'intronisions dans cet univers, mais en le rendant d'abord, cet univers, en le rendant digne de lui et digne de nous.
Il est donc absolument impossible d'imaginer une mystique chrétienne sous l'aspect d'une fuite, d'une fuite du monde, d'un renoncement au monde, mais uniquement sous l'aspect d'une assomption du monde, il s'agit d''assumer, de prendre en main, de prendre la charge, de vivre cette decréation comme une catastrophe, pour y apporter le remède d'une création où rayonne à travers nous le premier amour, et d'abord naturellement, il s'agit d'agencer les conditions humaines de manière à ce qu'elles soient vivables pour l'homme.
Car tous les hommes ont à jouer ce rôle créateur, tous les hommes ont à assumer l'univers, tous les hommes sont appelés à cette oeuvre de transfiguration qui est radicalement impossible s'ils sont opprimés eux-mêmes par des nécessités physiques et s'ils se sentent objets devant un univers objet.
Le mouvement de la mystique chrétienne, c'est de délivrer toute la création de cette condition d'objet et c'est là justement le rôle admi­rable et magnifique de l'organisme sacramentel de prendre toutes les réalités dites matérielles, disons toutes les réalités du monde physique pour qu'elles deviennent le symbole et le signe porteur de la vie divine.
D'ailleurs, ceci ne saurait nous étonner puisque tous les artistes finalement, tous les penseurs, tous ceux qui ont vu dans l'univers autre chose qu'une carrière à exploiter ou une misère à fuir, tous ceux-là ont déjà perçu dans l'univers une résonance divine qu'ils ont exprimée dans leurs oeuvres, qu'ils ont condensée dans leurs pensées, faisant de l'univers une voie vers l'intérieur et capable, justement, de faire jaillir de toutes ces réalités un chant infini qui retentit dans toutes les musiques. » (à suivre)

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