Suite 5 et fin de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 9 février 1964.

Il y va de l'honneur de Dieu que le monde se transfigure et que les hommes soient heureux ... C'est dans la mesure où chacun de nous devient source de joie, de liberté et de beauté que Dieu respire ...

Reprise : " Le dernier mot de l'Evangile, c'est l'homme, parce qu'il n'y a pas d'autre sanctuaire de la divinité."

Suite du texte. « C'est donc finalement sur la vie que nous avons à faire oraison et c'est justement dans la mesure où nous serons respectueux de la vie dans tous les secteurs, dans tous les domaines, c'est dans la mesure où nous porterons sur la vie ce regard du Dieu intérieur, du Dieu innocent, du Dieu victime, du Dieu immolé, c'est dans cette mesure que nous accomplirons la bonne nouvelle, que nous évangéliserons toute créature comme nous en avons reçu le mandat.
Si donc les catastrophes naturelles nous terrifient et nous révoltent, que ce soit au nom même du Dieu intérieur qui est le premier à les souffrir, qui est la première victime en nous et pour nous, parce que tout cela est contraire, contraire essentiellement, aux aspirations de son amour.
Le Testament de Jésus, c'est le Testament de la Joie comme c'est le premier mot de la liturgie (1). Ce que Dieu veut, c'est l'intégrité, c'est l'harmonie, c'est la musique, c'est la joie, c'est la jeunesse éternelle de la vie et c'est là ce que nous avons à accomplir au delà de toutes nos humeurs, de toutes nos fatigues, de toutes nos pesanteurs.
Nous avons à susciter la vie dans toute sa nouveauté, dans son éternelle jeunesse, dans son inépuisable lumière, dans sa merveilleuse beauté, mais tout cela n'est qu'un univers possible, comme il y a en chacun de nous un homme possible, et au-delà de tout cela, il y a finalement un créateur possible, car nous ne pourrons dire de Dieu qu'il est le créateur du ciel et de la terre que lorsque nous aurons suscité une nouvelle terre et de nouveaux cieux.
C'est donc une chose immense que d'être homme et il ne s'agit pas de nous réfugier derrière notre petitesse ! Nous sommes immenses dans l'immensité du monde ! c'est nous qui la concevons et, si nous pouvons compter les dix milliards d'années-lumière qui nous séparent des plus lointaines nébuleuses, le calcul est de nous ! Le canard dans sa mare ne se préoccupe pas des dix milliards d'années lumière, il n'en sait rien parce qu'il vit à son échelle comme nous devons vivre à la nôtre.
L'homme est immense, il est infini comme ce Dieu dont il est appelé à vivre, du moins il doit se faire infini, nous l'avons vu, par l'évacua­tion de soi, puisque le seul infini qui concerne la vie de l'esprit, c'est un infini de générosité, un infini d'amour.
Nous sommes bien des créateurs. Il faut que nous le soyons pour que Dieu le devienne, et Il ne peut l'être de ce monde-ci, Il est dans l'attente, lui aussi, dans l'attente du monde, comme il est dans l'attente de l'homme, l'homme ne fait qu'un avec le monde puisque le monde, encore une fois, c'est notre corps, et que nous ne pouvons pas nous désolidariser de lui comme nous avons à lui transmettre l'influx divin, à lui communiquer la joie de la présence unique.
Voilà donc toute l'ampleur de notre mission : il s'agit donc de nous redresser, et de ne pas consentir à aller vers la mort, non pas vers la mort ! mais vers la vie dans la Résurrection. Nous avons à vaincre la mort en nous et dans tout l'univers et de même que nous instaurons l'harmonie en nous par notre fidélité à l'Amour, nous pouvons prolonger cette harmonie dans tout l'univers en portant sur lui le regard du Seigneur, ce regard qui s'est porté sur toutes choses et qui les a laissées vêtues de beauté.
C'est donc nous qui sommes finalement les arbitres du monde. La pensée est véritablement origine et, dès qu'elle défaille, le monde suit son cours matériel, il demeure sous le joug des forces ténébreuses que l'Esprit, fidèle à sa vocation, peut seul discipliner, ordonner, éclairer, transfigurer et accomplir, mais par bonheur, dès que la pensée est fidèle, elle porte la lumière, elle soulève le monde, elle l'achève, comme l'éclairent toues les humanités.
C'est là le champ immense que le Seigneur nous a confié, c'est là la moisson que le Christ remet entre nos mains et il y va de l'honneur de Dieu que le monde se transfigure et que les hommes soient heureux.
N'oublions pas que ce n'est pas pour nous une option gratuite de prendre en charge le monde et les nécessités humaines qui nous y rattachent, parce qu'il est impossible que Dieu se reconnaisse dans cette création. C'est donc pour nous une bonne chose d'aménager le inonde selon l'esprit de Dieu et d'aimer Dieu en le laissant vivre en nous.
C'est pourquoi la prière ne peut pas se borner pour nous à une prière cultuelle sans engagement. La prière cultuelle ne peut être que le rassemblement de tous les hommes formant un seul corps mystique, devenant une seule personne en Jésus, pour triompher précisément de tout ce qui s'oppose dans le monde à la lumière, à la jeunesse, à la joie, à la beauté et à l'amour. C'est donc dans la mesure où chacun de nous devient source de joie, de liberté et de beauté que Dieu respire, que Dieu vit dans le monde et qu'il en devient actuellement le créateur.
C'est dans cet esprit que nous voulons entrer dans notre Credo comme dans un immense chantier où tout commence aujourd'hui, où tout repart en vertu d'une nouvelle origine qui a son secret dans le choix que nous ferons de nous-mêmes, qui a son secret dans cette pensée où toute réalité est pesée au poids de la lumière du Verbe et où chacun de nous est appelé à être le créateur de tout.
Anthropogenèse, cosmogenèse et finalement théogenèse puisque c'est seulement dans ce monde-là que Dieu peut se retrouver, qu'il peut naître, qu'il peut s'exprimer, qu'il peut être reconnu, où chaque réalité se met à chanter et devient l'ostensoir de l'éternel Amour."
Fin de la conférence.

Note (1). La seule prière eucharistique de la Messe en 1964, avant la reforme liturgique, était : « Introïbo ad altare Dei, ad Deum qui laetificat juventutem meam ». « J'irai à l'autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse. »
Note (2). La mesure de notre joie, de notre liberté, de la beauté que nous sommes devenus dans le monde, commande la mesure de la respiration de Dieu dans notre monde. Jamais à ma connaissance quelque chose d'aussi fort n'a été dit dans l'Eglise. Vous sentez certainement combien inédite et nouvelle est toute cette conférence, comme tant d'autres. Notre monde est créé et sauvé pour engendrer Dieu, pour l'enfantement de Dieu dans l'Univers, et c'est l'homme qui est l'opérateur de cet enfantement. C'est tout un traité, magistral, totalement inédit, sur la mystique chrétienne, et qui semble n'avoir pas encore pénétré l'enseignement officiel de l'Eglise. Combien le catéchisme deviendrait passionnant s'il l'intégrait ! On commence à comprendre, on commence toujours ! pourquoi le Pape Paul VI voyait en Zundel "un génie avec des fulgurations".

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