*Suite 3 et fin de la 13ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

L'évangélisation de l'inconscient, la nécessité de l'ordonner pour laquelle le silence est indispensable. aliturgie d'aujourd'hui (nouvelle à l'époque depuis peu de temps) s'adresse surtout à l'intellectuel, à la raison ...

Reprise du texte : « Il ne s'agit pas de nous ouvrir au monde, mais d'ouvrir le monde à Dieu, d'ouvrir le monde à Dieu ! en étant nous-même un sacrement vivant de cette présence. Ce silence, bien sûr, est difficile, justement parce que les niveaux de notre être sont innombrables ! Jusqu'à ce qu'on aille jusqu'au fond du fond, jusqu'à ce qu'on atteigne la racine où l'être plonge dans le Coeur de Dieu; il faut un dépouillement, un dépouillement, un dépouil­lement illimité ! D'autant plus que nous avons à ordonner cet inconscient qui s'alimente justement, et qui s'exprime en nous par notre "moi" possessif. »

Suite du texte. « D'où vient la puissance de ce "moi" possessif, sinon de cet océan cosmique qui constitue notre inconscient ? Quand je m'interroge sur l'évolution de l'univers, l'évolution de la vie, il me semble que je la tiens là, dans notre inconscient.

Toutes les formes de la vie, toutes ses pulsions, tout son grouillement, gravitent au fond de nous-même. Et si le prince de ce monde est à l'oeuvre, c'est justement à travers cet inconscient; il a là, à sa disposition, une multitude d'images et surtout des dynamismes innombra­bles, pour faire pression sur nous en nous faisant croire que c'est nous, que c'est de nous que tout cela part, que c'est vraiment l'expression de ce que nous avons de plus profond et de plus authentique.

Le silence est indispensable, j'entends ce silence de vie, pour ordonner notre inconscient. Immense problème ! Nous pouvons nous en rendre compte à l'aide d'un exemple qui illustre admirablement la difficulté d'atteindre le fond de soi-même, il s'agit du Journal d'une schizophrène, l'auteur de ce Journal, qui s'appelle conventionnellement "Renée" est une petite fille, au début une toute petite fille qui, à l'âge de trois mois fait une gastrite, d'ailleurs mal diagnostiquée, le médecin se trompe, ordonne de couper le lait avec de l'eau, de la réduire finalement à boire de l'eau. Cette enfant dépérit d'une manière évidente, quand arrive une grand-mère qui dit : "Mais cette petite fille meurt de faim !" Effective­ment, elle comprend que le traitement est complètement contre-indiqué, elle prend cette enfant chez elle, la nourrit, prend soin d'elle jusqu'à l'âge de onze mois où elle doit la rendre à sa famille, à ses parents.

Le père, qui est un imbécile, le père se moque de cette enfant, feint de dévorer la mère sous les yeux de ce bébé ! ce bébé grandit dans des conditions extrêmement difficiles puisque le père abandonne le foyer qui est réduit à la plus extrême pauvreté. La mère fait de son mieux avec une extrême dignité pour élever cinq enfants dont la petite Renée est l'aînée. A l'âge de cinq ans, Renée éprouve des troubles d'orientation, le monde se défait, elle est dans un monde désertique, minéral, hostile ! Comme elle est terrorisée par sa mère qui lui demande toujours - parce qu'elle est l'aînée - de tra­vailler, de donner ses jouets à ses petites sœurs, elle ne s'ouvre à personne, elle garde pour elle ses troubles profonds qui s'accentueront au moment de l'adolescence; alors, elle éprouve de nouveau cette désorientation profonde qui la panique, elle s'arrête au milieu de la rue, au risque de se faire écraser, elle supplie ses compagnes de l'accompagner chez elle, sans leur révéler ses terreurs, et finalement, comme la famille est pauvre, elle ne peut achever ses études secondaires; elle est mise au travail et c'est là que redoublent ses phantasmes qui deviennent des phantasmes d'agressivité se tournant contre elle-même, avec le commandement de se détruire, et de se détruire par le feu.

Elle résiste de son mieux à ces injonctions, elle veut absolument demeurer dans le mondes des gens normaux, mais un jour, c'est plus fort qu'elle, elle met sa main droite sur des charbons ardents ! son chef de bureau la surprend dans cette attitude, la signale au conseil publique d'hygiène mentale, et finalement, on vient l'arrêter, ou plutôt on vient chez elle pour l'interner d'office.

Une psychanalyste, qui jouera un rôle éminent dans la suite de sa vie, a recueilli cette jeune fille, et ce jour-là elle se trouve précisément chez elle. Quand la psy­chanalyste apprend qu'on veut l'interner d'office, elle prévient cet inter­nement en mettant cette enfant dans une clinique où sa maladie va se développer dans un autisme absolu, elle va être enfermée en elle-même, dans un mutisme rigoureux, refusant de s'alimenter, cherchant toutes les occasions de se suicider, portant en elle une interdiction de vivre. Je l'ai vue d'ailleurs à cette époque, précisément en clinique, et j'ai vu une tentative où elle cherchait à se jeter par la fenêtre.

Dans ce marasme qui semblait sans issue, il y avait un détail curieux et surprenant; si cette jeune fille - puisqu'elle était devenue maintenant une jeune fille et une jeune femme - si elle refusait absolument de s'ali­menter, elle acceptait de manger des pommes, pourvu qu'elle pût les cueillir elle-même à l'arbre : "des pommes vivantes", comme elle dira un jour : "les pommes de maman". Cela lui attirait naturellement des histoires avec les fermières du voisinage qui ne comprenaient pas le sens de ce maraudage. Enfin un jour où elle avait fait une fugue, on l'avait ramenée puis on avait changé son infirmière; elle fit une seconde fugue qui l'amena par bonheur chez la psychanalyste, où elle parla justement des "pommes de maman", en désignant d'un geste le sein de la psychanalyste.

Alors la psychanalyste qui était au courant de ce discernement, à savoir qu'elle refusait toutes les pommes qu'on lui apportait du marché mais qu'elle pouvait manger les pommes qu'elle cueillait elle-même à l'arbre, comprit le rapport entre le sein et la pomme. Elle devina qu'il y avait là un trou­ble de sevrage, très primitif, et elle donna un quartier de pomme à la jeune fille dont la tête était appuyée sur son épaule, en disant : "C'est l'heure de boire le bon lait des pommes de maman, maman va le donner elle-même à sa petite Renée". Donc, elle réalisa symboliquement un allaitement, à l'aide de quartiers de pommes. Et ce fut la guérison instantanée, ins­tantanée ! Et la jeune fille redevint normale.

La psychanalyste avait touché juste, elle crut que la victoire était gagnée, elle la fit asseoir à table comme tout le monde et la traita avec une certaine sévérité, et la jeune fille retomba dans un état pire qu'auparavant ! Mais la voie avait été trouvée, c'est-à-dire la réalisation symbolique avec la pomme, à laquelle s'ajou­tèrent un tigre et un singe en peluche, un bébé en étoffe, et la douce pénombre verte d'une chambre protégée contre le bruit où la malade retrou­vait le paradis de l'état prénatal auquel elle aspirait. Si La guérison définitive pût être finalement réalisée, c'est avec une longue patience, une intui­tion très sûre et un immense amour. Et la guérison, d'ailleurs, a été si entière que c'est la jeune femme, - la jeune fille enfin - qui a pu écrire ce "Journal d'une psychanalyste", et qui pratique aujourd'hui elle-même la psychanalyse, à l'usage d'autrui.

Voilà donc un exemple extrêmement instructif, où nous voyons un trau­matisme, une blessure psychique enregistrée à l'âge de trois mois et ressentie par l'inconscient comme le refus de la mère. Chez cette enfant qui avait été affamée, par ordre médical, l'inconscient avait enregistré cette situation : comme la mère avait refusé de la nourrir, la mère avait voulu l'affamer, la mère lui interdisait de vivre, donc, elle portait en elle cette interdiction de vivre qui l'avait poursuivie toute sa vie, jusqu'à l'identification entre la pomme et le sein qui permit de rebrousser chemin, de revenir à l'origine, ce qui aurait été totalement impossible justement si le symbole n'avait pas été compris et n'avait pas ouvert la voie à un dialogue avec l'inconscient.

Il y a donc en nous des profondeurs : nous portons tous un incons­cient, nous ne savons pas ce qu'il est, nous ne savons pas quels sont nos traumatismes infantiles s'il s'en est produit, puisque nous voyons ici cette jeune femme ignorant complètement l'origine de son mal, et la psycha­nalyste n'ayant pu le déceler que grâce à cet heureux concours de circons­tances. Mais ce que nous savons, c'est que nous avons à ordonner cet in­conscient ! il faut donc que notre silence pénètre jusque là.

Bien sûr que ce silence peut être favorisé et devrait l'être précisément par des réali­sations symboliques. Car l'inconscient ne comprend pas un autre langage, tous les discours échouent, vous pouvez parler à la raison un langage qui tient debout, vous pouvez montrer le bien, vous pouvez illustrer tout cela par des exemples "ad hoc" ! mais, pour toucher l'inconscient, il faut une image, il faut le rythme, il faut la musique, il faut ces correspondances dont parle Baudelaire dans "Le sonnet des correspondances", il faut ce "je ne sais quoi" qui, à travers l'univers sensible, suggère une présence qui pénètre jusqu'au fond et que l'inconscient reconnaisse comme son bien. Parce que, pour que les passions soient ordonnées, il faut qu'elles recon­naissent "le" bien comme leur bien. Tout ce bruit doit devenir musique, mais justement, il faut trouver le rythme approprié pour faire de tout ce bruit, de la musique !

Quand vous participez à une liturgie russe, à la rue Daru à Paris ou à l'Eglise russe de Jérusalem, quand vous participez à une liturgie russe ou byzantine (j'ai le privilège de célébrer en rite byzantin quand j'en ai l'occasion), c'est d'une telle beauté ! Il n'y a que symphonie ! c'est riche, c'est nuancé, c'est varié, une gestique, un processionnal, un voile qui s'abaisse et qui s'élève : tout cela vous saisît, vous prend, et pénètre votre inconscient même si vous ne comprenez pas un mot de la langue ! vous êtes saisi, parce que , justement, les réalisations symboliques apaisent et ordonnent votre inconscient.

Est-ce que la liturgie d'aujourd'hui opère cela ? Il semble qu'elle s'adresse beaucoup plus à l'intellectuel, à la raison, et qu'on ait complètement perdu de vue qu'il fallait évangéliser l'inconscient. C'est capital. Si on n'évangélise pas l'inconscient, tout ce grouillement reste désordonné. Vous pouvez le tenir en haleine par un acte de volonté, mais il reste incohérent et vous êtes à la merci d'une explosion. Il faudrait donc retrouver une réalisation symbolique qui aille jusqu'au fond, et qui concourt au silence. Enfin, heureusement, nous avons dans les disques et dans les diaposi­tives la possibilité de totaliser toute la musique et toutes les oeuvres d'art chez nous.

Nous pouvons donc nous aider, si notre milieu ne suffit pas à nous ravitailler, nous aider de toutes ces musiques, nous aider de toutes ces oeuvres d'art, nous aider de toutes ces "correspondances" pour établir notre être tout entier en régime de silence.

C'est délicat ce que nous avons à faire de nous-même au Seigneur. Quand il n'y aura plus de bruit en nous, alors nous exercerons justement, à travers la vie monastique, nous exercerons ce sacerdoce à la fois ministériel et universel, nous serons en continuelle mission apostolique et nous atteindrons le fond du fond de 1'être humain.

Qu'est-ce que nous avons à donner à ce monde ? Mais, justement, sa liberté créatrice; et nous ne pouvons la lui donner que si nous sommes nous-mêmes des êtres libérés. Il faut nous enfoncer dans ce silence de Dieu, dans ce silence eucharistique; il faut qu'il devienne nôtre, que nous soyons nous-même une vivante eucharistie, et que ceux qui entrent dans ce monastère, découvrent tout d'un coup le silence comme Quelqu'un qui les attendait, qui va les combler en leur révélant ce secret d'amour qu'ils portent en eux sans le savoir.

Quelle joie de penser que vous êtes toujours en mission, toujours envoyés, toujours en liturgie ! que le Seigneur vous confie son univers, et vous demande à travers Son silence, de faire disciples toutes les Nations, Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » (fin de la 13ème conférence)

Note : Zundel s'adresse à des moines. Il n'en reste pas moins que nous avons ici sans doute beaucoup à apprendre quant à notre façon de vivre en chrétiens, quel que soit notre engagement dans l'Eglise.

« Il n'y a que la vie qui engendre la vie ! » « Il y a tout un échafaudage de perfection que l'on peut développer conceptuellement et qui se trouve imprimé dans d'innombrables ouvrages ! »

Il ne faut pas craindre ces remises en question tout en ne nous imaginant pas que nous n'avons pas vécu depuis longtemps quelque chose, peut-être beaucoup, de cet enseignement.

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