Suite 2 de la 10ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

La chasteté est dans la ligne de la nature de l'homme parce qu'il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature. C'est ce dépassement qui le fait homme.

« C'est le philosophe Alain qui se demandait, je crois : "pourrait-on aimer une femme folle ?" Et il répondait "Non". On peut aimer, folle, une femme qu'on a aimée avant qu'elle le soit, mais on ne pourrait pas aimer une femme folle qui serait dans un état d'aliénation évidente, parce que, ce que l'on cherche, même au plus épais de la passion charnelle, c'est quand même "quelqu'un", c'est un partenaire humain, c'est une réponse pos­sible, c'est une intimité dont on cherche à percer le mystère. Or, justement, la sexualité, lorsqu'elle demeure au plan physique comme elle le fait constamment, la sexualité demeure au plan de l'espèce et elle demeure par conséquent dans l'anonymat (1), dans l'anonymat ! "Dire que tu es vieille, et que je dois coucher avec toi !" disait un homme à sa femme, dont les charmes évidemment étaient flétris, sans se rendre compte qu'il avouait par là même son im­puissance à la joindre dans sa personne.

Tout le problème, ici comme partout ailleurs, c'est de se faire personne ! de se faire personne ! c'est de se libérer, c'est d'émerger du cosmos, c'est de devenir source et origine. Or, rien justement ne s'oppose davantage à l'éclosion de la personne que l'envoûtement sexuel, il aboutit toujours finalement, au moins au dernier moment, chez l'homme en tout cas d'une manière inévitable, il aboutit à un geste stéréotypé qui est l'émission du sperme, qui est donc le geste, finalement, le geste de l'espèce.

On ne peut rien inventer dans ce domaine, c'est pourquoi l'amour aboutit nécessairement à une servi­tude, j'entends l'amour-passion, l'amour qui convoite, il aboutit néces­sairement à une servitude de l'un ou de l'autre, de l'un à l'égard de l'au­tre : ou bien la femme est soumise jusqu'à l'esclavage, ou bien l'homme se laisse conduire par le bout du nez ! Il est extrêmement rare qu'il y ait entre les époux dans leur intimité, qu'il y ait une liberté vraie ! justement parce qu'ils n'ont jamais surmonté la sexualité, ils n'ont jamais surmonté l'espèce. Comment lier sa vie, toute une vie, à un seul être, à moins qu'il ne soit infini ? Comment enchaîner sa capacité d'infini en découvrant les limites évidentes d'un autre, et se dire qu'on est lié toute sa vie à lui ? Mais il y a là de quoi devenir fou !

Aussi bien, l'homme qui se dégrise, qui cesse de subir les charmes d'une femme qu'il a idolâtrée, lui en veut à mort de l'enchaîner. J'ai assisté à des scènes entre époux, à des explosions de haine invraisembla­bles ! Justement dans ce ressentiment d'avoir été pris au piège et de découvrir que maintenant, ça ne joue plus ! Alors pourquoi ? pourquoi maintenir une fidélité absurde à une réalité dont on a été soi-même victime et qui n'existe plus ?

L'amour ne peut se maintenir qu'au niveau d'éléments personnels, qu'en découvrant la personne, qu'en découvrant le "corps-personne" : le corps est une personne ! Nous sommes notre corps ! Nous avons à l'humaniser autant que nos facultés intelligentes. Le corps n'est pas donné dans son humanité, nous avons à l'humaniser ! Il faut l'humaniser, il faut l'intérioriser, il faut l'unifier, il faut le libérer des servitudes cosmiques, il faut l'immortaliser et le préparer à sa résurrection.

On ne peut pas voir le corps avec un regard charnel, on ne peut pas le voir si on ne le voit pas dans son humanité, alors on ne peut plus le convoiter, mais on le voit du dedans, on le voit à la lumière d'un regard intérieur, on le voit en un seul point de lumière où il est concentré tout entier, et c'est là qu'on le voit comme le porteur d'une présence, comme le sanctuaire d'une valeur infinie ! c'est alors qu'on peut l'aimer comme une personne, sans être fasciné par lui et sans subir le vertige qui, encore une fois, n'est possible que si on regarde l'autre avec le regard de l'espèce, si bien que la sexualité débridée manque à la fois d'atteindre le corps, manque d'atteindre la personne, manque d'atteindre l'amour.

Rilke, dont le mariage a été un échec, Rilke, dans ses "Lettres à un jeune poète", remarque que les jeunes gens qui ont des relations précoces "se mélangent" ! ils se mélangent mais ils n'ont rien à se communiquer, parce qu'ils ne sont pas, ils n'existent pas encore ! ce sont des larves !

La chasteté n'est donc pas un artifice, elle n'est pas un tabou promulgué d'une manière absurde pour aller contre les courants les plus profonds de la nature ! La chasteté, elle est dans la ligne de la nature humaine car il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature, c'est précisément cela qui le fait homme ! L'homme a à assumer cette nature, à la transformer, à la personnaliser, à en faire une source et une origine, précisément par cette désapproriation oblative qui est au coeur de l'amour.

Une femme ver­tueuse me disait : "On ne les tient que par là !" (les hommes, par le sexe). Mais alors on ne les perdrait que par là ? Et pourtant un homme enchaîné à sa femme par la sexualité, peut n'être pas indifférent à l'égard des autres femmes ! Sa femme n'a pas tous les charmes du monde ! et ils s'usent très vite : la femme vieillit rapidement. Il y a d'autres charmes innombra­bles auxquels il peut être sensible, et si c'est par le sexe qu'on prétend le tenir dans son ménage, on peut le tenir aussi ailleurs ! » (à suivre)

Note (1) : parce qu'alors il n'y a personne.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir