Début de la 10ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Ce que cherche à produire sans relâche une bactérie, ce sont deux bactéries", écrit François Jacob dans "La logique du vivant". Cela veut dire que, au niveau de la vie le plus élémentaire, le premier souci est la reproduction. La vie, en effet, est une dialectique paradoxale parce que la vie ne subsiste qu'à coups d'emprunts. La vie ne peut se maintenir qu'en empruntant à l'atmosphère, en empruntant au soleil, en empruntant aux minéraux, aux végétaux, ou aux animaux, les éléments indispensables à la subsis­tance de l'individu qui doit constamment se renouveler s'il ne doit pas périr. La vie est donc constamment menacée : dès qu'elle naît, elle est vouée à la mort un jour où tout cet usinage incroyable qui maintient la vie, s'usera, où les organes s'infecteront, où l'usure l'emportera sur le renou­vellement, et où la vie sera condamnée précisément parce qu'elle sera complè­tement impuissante à emprunter. Quand le cordon ombilical qui relie un organisme à son milieu, est coupé, cela veut dire qu'il est incapable, que ses organes sont devenus incapables, de puiser dans le milieu ambiant, de quoi se ravitailler.

La vie donc serait toujours condamnée, elle n'aurait jamais réussi, si la reproduction n'avait pas pris le relais de l'individu, qui est de faire de l'individu le relais de l'espèce : si nous songeons à la vie, aux espèces actuellement vivantes, elles constituent un mince rideau entre les morts du passé et les vivants de l'avenir. La vie n'existe qu'à travers les indi­vidus, mais les individus étant périssables, l'espèce périrait elle-même si les individus n'étaient pas capables de la reproduire.

Il y a donc toute une institution, tout un mécanisme, tout un program­me, qui est infus, qui est inscrit dans l'individu, et qui l'ordonne à la reproduction. Cette reproduction se fait selon deux systèmes, vous le savez, ou bien par mitose, c'est-à-dire par simple division de la cellule, comme c'est le cas chez les bactéries, ou par meïose c'est-à-dire d'une manière sexuée, en entendant par là qu'il y a deux lignées qui vont se conjuguer, que la vie s'enrichira précisément en venant de divers horizons, donnant lieu à des combinaisons qui lui permettront de mieux résister à la mort. La reproduction sexuée elle-même est multiple : certaines espèces, comme les escargots, sont hermaphrodites, chaque individu portant les deux éléments : mâle et femelle; d'autres, dans les catégories supérieures, sont nettement distincts entre mâle et femelle, mais l'accouplement proprement dit n'a pas lieu, comme chez les poissons dont la fécondation leur est extérieure. La repro­duction par accouplement se produit là où la fécondation s'accomplit dans le corps maternel, on le voit déjà chez les oiseaux ... Chez nous, c'est évidemment le cas, la fécondation s'accomplit dans le corps maternel, il y a donc nécessité de l'accouplement.

Nous sommes là donc, en face de la sexualité qui devient une tarte à la crème : on en parle, on en parle, on en parle, on en parle ! Il semble qu'il n'y a que cela qui existe ! La sexualité, il faut naturel­lement y faire face; elle nous intéresse puisque la sexualité, c'est nous-même, que nous la portons en nous, et que nous avons à prendre position vis-à-vis d'elle.

Cette sexualité, il faut naturellement l'envisager à plusieurs étages, elle comporte divers niveaux, il y a d'abord le niveau physiologique, il y a le niveau psychique, et il y a le niveau personnel.

Le niveau physiologique est fort simple et d'une innocence parfaite, c'est le mariage de l'ovule et du spermatozoïde, mariage physico-chimique que l'on peut observer en laboratoire et qui est absolument innocent. Personne ne s'y intéresserait d'ailleurs, sinon les savants spécialisés ou l'étudiant en laboratoire, si ces éléments minuscules - l'ovule et le spermatozoïde - n'avaient pas un retentissement psychique infini. Le mariage physico-chimique est ce qui intéresse l'espèce : tout est là pour l'espèce ! que les gamètes fusionnent, que le spermatozoïde pénètre l'ovule, que les gènes se mêlent et se combinent et que la vie fasse un nouveau départ ! mais là où, justement, les germes complémentaires, l'ovule et le spermatozoïde, sont portés par des êtres de sexe différent, et quand ces germes ne peuvent pas se réunir sans l'intervention du mâle et de la femelle et sans leur accouplement, il est évident que le psychisme ici doit intervenir, et c'est cet étage psychique qui constitue toute la difficulté, je veux dire qu'il se fait un retentissement, un rejaillissement subjectif dans le psychisme, de l'attrait physico-chimique du spermatozoïde pour l'ovule et réciproquement. Ce retentissement psychique est d'une importance infinie. C'est lui qui constitue tout le problème de la sexualité pour nous, parce que ce retentissement se produit de telle manière que les individus sont parfaitement inconscients du fait qu'il s'agit de l'espèce et de la reproduction.

Je vous donne un exemple tout à fait banal : un cygne mâle va tuer un rival qui ambitionne de posséder la même femelle : il va le tuer à coups de bec, pourquoi ? Parce que, évidemment, la possession de la femelle est pour lui son bien : il ne pense pas du tout à l'espèce et à la reproduction ! Le retentissement psychique du mariage physico-chimique de l'ovule et du spermatozoïde se traduit à l'étage de l'individu comme une abstraction, une fascination, un envoûtement, un vertige qui lui fait apparaître la possession de la femelle comme "son" bien, qu'il va défendre de toutes ses forces, en mettant à mort, si c'est nécessaire, le rival qui lui dispute la possession de la femelle qu'il convoite. C'est cela justement qui fait tout le problème, c'est que le psychisme ignore totalement la reproduction.

Toutes les chansons d'amour que vous pouvez enten­dre ne parlent jamais de l'enfant ! c'est toujours un duo entre un homme et une femme qui s'enivrent l'un de l'autre, qui s'exaltent de leur présence réciproque et qui tendent à l'union charnelle sans penser du tout qu'il s'agit de la reproduction, bien qu'ils soient amenés à faire le geste de l'espèce, e, à cette étape en effet, et à ce niveau, il faut reconnaître l'autonomie absolue de l'attrait sexuel. L'immense majorité des gens qui s'engagent, des hommes et des femmes qui s'unissent, ne pensent pas à la reproduction, ils l'acceptent tout au plus, quelquefois ils la désirent très profondément pour le premier enfant, peut-être pour le second, et puis finalement ils n'y pensent plus, ou ils n'en veulent plus. Mais tous les jeunes gens qui prétendent aujourd'hui faire l'expérience de l'amour, natu­rellement n'ont pas la moindre pensée de procréer, il s'agit de jouer le jeu et de faire une expérience, et bien entendu aucune espèce d'interdit ne pourra changer cette situation, si l'on reste à ce seul niveau psychique de l'espèce.

Il faut accéder à un autre plan, qui est le plan de la personne, pour équilibrer cet attrait, pour le surmonter et pour le transformer, car il est évident qu'au niveau de la personne le tableau change complètement et que la chasteté devient une exigence radicale, et de la libération qui est notre première vocation et de l'amour qui veut atteindre la personne.

Mais ce qu'il faut bien voir en effet, c'est que lorsqu'on accède à la personne, on se rend compte immédiatement que l'attrait sexuel, qui est si violent, si totalitaire, si envoûtant, sur le plan physique, suppose qu'on est demeuré prisonnier de l'espèce, et qu'on a vu l'autre avec le regard de l'espèce, c'est-à-dire qu'on l'a vu de manière anonyme, on ne l'a pas vu dans sa personne, on l'a vu comme mâle ou femelle, on l'a vu dans ses différences physiologiques, on a été envoûté par ces différences précisément parce qu'on s'est maintenu au niveau de l'espèce et que l'on s'est laissé guider par le regard de l'espèce. » (à suivre)

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