Suite 4 et fin de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

« Je dis constamment que le péché originel est un refus d'être origine et il n'y a pas de doute qu'il en est ainsi ! il est un refus d'être origine justement par ce repliement sur soi qui accepte le donné sans comprendre que le donné n'a de sens que s'il se transforme en don. C'est la seule forme de liberté pos­sible puisque nous ne nous sommes pas créés ! C'est la seule forme de liberté possible ! Aucun être, pas même Dieu, aucun être ne s'est donné l'existence (1), Dieu est Dieu parce que cette existence en Lui est éternellement donnée, parce qu'éternellement Il en est radicalement désapproprié, et la Création jaillit précisément de cette pauvreté comme un appel à l'amour, à cet amour vierge, à cet Amour qui n'est pas centré sur soi et qui faisait justement dire à Rimbaud : "Je est un Autre."

Nous sommes donc tous appelés à la conversion ! Et c'est d'une urgence infinie parce que proposer le christianisme comme un système, comme une réponse à des problèmes qui restent théoriques, c'est le mettre en équivalence avec d'innombrables autres systèmes qui prétendent répondre aux problèmes humains. Le christianisme ne sera indispensable, il n'apparaîtra comme tel que dans la mesure où il fera un homme nouveau.

Quand nous serons des hommes nouveaux - et ça peut nous arriver à tout âge ! - il n'y aura pas de problème. Quand on verra que le Christ est aujourd'hui la source d'une humanité digne de ce nom, d'une humanité enfin libérée d'elle-même, d'une humanité qui porte au plus intime de soi des richesses infinies, il n y aura pas de discussion parce que l'évidence ne sera jamais contestée, l'évidence d'une présence qui transforme la vie et qui lui donne un visage d'infinie beauté.

Le mal donc, c'est finalement cette blessure que nous infligeons à Dieu et que j'évoquais tout à l'heure dans la chute de ce jeune médecin qui, tout d'un coup, cesse d'être quelqu'un, s'éparpille dans le domaine des choses, n'a plus de centre, n'a plus d'unité, devient totalement un étranger par rapport à cette source qui jaillissait en lui.

Aussi bien la Rédemption dans le Christ, qu'est-ce que c'est ? La rédemption, c'est justement ce contrepoids, ce contrepoids d'amour que le Christ apporte à tous nos refus d'amour. S'il meurt, c'est parce qu'il n'y a pas d'autre possibilité pour l'amour refusé s'il veut persévérer dans le don de soi, il n'y a pas d'autre possibilité que celle de persévérer dans le don de sol jusqu'à en mourir.

Cette considération d'ailleurs, qui est l'annonce d'une résurrection, cette considération nous amène à concevoir que c'est pour aujourd'hui, pour aujourd'hui ! cette résurrection concerne notre vie aujourd'hui et chacun de nous ici est appelé avec une urgence infinie.

Nous pouvons et nous avons hélas l'habitude de faire de notre vie dite religieuse une parenthèse dans notre vie professionnelle, dans notre vie fami­liale, au milieu de nos relations humaines, il y a ce petit carré où nous consentons, de temps en temps, à rencontrer un Dieu qui n'est pas vraiment pour nous la respiration de la liberté et de l'amour. Alors ce n'est pas intéressant, ce n'est pas intéressant ! Dieu n'est intéressant que s'il apparaît vraiment au coeur de la vie comme une source qui ne cesse de la renouveler en en faisant une aventure infinie.

Et de cela, en effet, nous avons l'expérience en creux : si nous rencontrons rarement Dieu incarné comme les prisonniers d'Auschwitz l'ont vu à travers le Père Kolbe, ayant tout d'un coup la révélation de ce que peut être une vie qui s'est déjà éternisée dans l'amour, nous rencontrons en creux alors la médiocrité, la médiocrité qui nous afflige et nous déchire, et nous nous rendons bien compte que cette médiocrité, c est le grand obstacle à la circulation de Dieu dans l'Univers.

A quoi bon si ça ne change rien ? A quoi bon si la vie des croyants est toute pareille à celle des autres ? A quoi bon s'ils passent leur temps à se déchirer, à se combattre, à convoiter ce qui appartient à autrui, à se dis­puter les places en se faisant des coups tordus ?

Mais quoi ! Il faut que nous reprenions conscience de cette fragilité de Dieu et des ravages effroyables qu'opère dans le domaine proprement humain notre narcissisme, ce narcissisme petit, mesquin, étroit, à l'échelle de nos convoitises, ce narcissisme qui n'a même pas la grandeur nietzschéenne, enfin celle de l'effort tragique pour grimper par dessus sa tête et faire surgir de soi le surhomme.

Mais une autre grandeur justement est à portée de notre main et qui concerne les âmes les plus simples, qui d'ailleurs en général sont aussi les plus fidèles. C'est cela : Dieu est remis entre nos mains et notre vie deviendra une valeur, elle deviendra ce que nous aurons fait de ce Dieu qui nous est confié.

Et là encore, je le répète, là encore il n'y a pas de recettes, il n'y a pas de méthode, il n'y a pas d'attitude, il n'y a que l'authenticité du don. Celui qui reste en face de ce Dieu caché en lui, - ou dans les autres, c'est pareil -, et qui garde constamment son regard tourné vers cette présence, il est radicalement changé et, quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il y a toujours dans son comportement une certaine nuance qui est une allusion à cette Présence infinie.

Il n'y a qu'une seule tristesse - vous vous rappelez le mot de Léon Bloy - il n'y a qu' une seule tristesse, c'est de n'être pas des saints. Sans employer ce mot qui peut, lui aussi, devenir une formule vide de sens, il suffit que nous retournions au jardin de l'agonie où Pascal s'est arrêté si longtemps, où il a découvert cet amour crucifié depuis le commencement du monde jusqu'à la fin. Il suffit d'être attentif, sans même aller jusque là, attentif aux ravages du narcissisme dans le coeur humain pour que nous nous ressai­sissions et que nous retrouvions le sens merveilleux de notre vocation qui est justement de laisser Dieu transparaître à travers nous, non pas un Dieu au visage stéréotypé, mais un Dieu que l'on découvre à chaque instant, à mesure que la vie se transfigure et que, derrière le visage humain, se dessine la possibilité de ce visage, ce visage de Dieu qui nous attend en toute réalité, ce visage de Dieu qui veut naître par notre coeur aujourd'hui. » (fin de la 4ème conférence)

Note (1) : Dieu n'a pas pu se donner l'existence parce que cela supposerait qu'il existe, pour se donner l'existence, avant même d'exister ! En la Trinité chaque Personne divine reçoit éternellement l'existence d'Un Autre en même temps qu'elle la donne. C'est le Fils qui donne au Père d'être le Père en même temps que le Père éternellement lui donne tout ce qu'il est, hormis sa paternité. Ce n'est pas seulement Dieu qui est sans commencement ni fin, c'est aussi ce don parfait, parfaitement vécu en la Trinité, qui est sans commencement ni fin, éternellement parfaitement accompli en même temps que s'accomplissant éternellement.

Mais qu'est-ce que cela peut bien nous faire ? est-on tenté de dire en un premier temps, pour nous apercevoir immédiatement que nous avons nous-même à nous donner totalement parce que, pour être véritablement homme, nous avons à devenir à l'image et selon la ressemblance de ce don qui éternellement constitue, et construit, le Dieu Trinité. La méditation, la contemplation, de la façon du don du Fils de Dieu se faisant homme, nous y convie sans cesse. Et il faut redire que ce don s'exprime dans la désappropriation radicale de soi devant Jésus-Christ et le Père. (personnel, sous toutes réserves)

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