Suite 3 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

L'équivoque radicale sur le sens même de Dieu, "une équivoque que nous retrouvons sans cesse aujourd'hui, même dans les monastères !" Texte très court mais « terrible » ! Il semble tout remettre en question ! Le danger du « notionalisme ». ...

« Nous voyons dans l'Evangile précisément que le Christ est confronté constamment à des êtres qui sont religieux, je dirais professionnellement, toute la vie qui l'environne est un tissu de religion ! la suprême autorité de son peuple, autant qu'elle peut se faire jour sous la domination romaine, c'est celle du grand prêtre. Les gens qui comptent et qui sont écoutés, ce sont les doc­teurs de la Loi, ce sont des gens qui sont penchés sur les Ecritures, qui ne cessent de gloser, c'est-à-dire de réfléchir sur la tradition religieuse et sur les conséquences qu'elle implique dans la vie de chacun ! Il n y a rien de plus religieux que le milieu qui environne le Christ, et il n'y a rien finalement de plus hostile : ce sont justement ces gens les plus religieux qui vont ourdir le complot qui amènera, du moins qui déterminera sa condamnation et son exécution, parce qu'il y a une équivoque radicale sur le sens même de Dieu.

Et nous retrouvons d'ailleurs aujourd'hui, nous retrouvons sans cesse cette équivoque : il y a des croyants qui affirment leur foi avec énergie, avec passion, il y a des docteurs qui exposent des doctrines, il y a des familles religieuses, il y a des monastères où il est constamment question de Dieu ! et pourtant il est si rare qu'on ait l'impression de se trouver en face de Dieu, en face de ce visage libérateur, en face de cet espace intérieur au sujet duquel on ne peut pas hésiter, car on rencontre Dieu, on est sûr de Le rencontrer dès qu'on est libéré de soi dans un contact humain.

On discute à perte de vue, on fait des sessions, on organise des programmes, on publie des proclamations, et tout cela reste en grande partie inefficace parce que le Centre n'est pas atteint, parce qu'on n'a pas vécu, parce qu'on n'a pas découvert cette pauvreté divine, parce qu'on n'a pas senti cette fragilité de Dieu, parce qu'on ne se sent pas chargé de cette Vie du Christ qui nous attend au plus intime de nous-mêmes, mais qui ne s'impose jamais à nous-mêmes.

Notre vie serait radicalement transformée si elle était constamment cette sollicitude de la Vie divine, si tous nos contacts humains, d'abord dans la famille, d'abord entre les époux, puis entre les parents et les enfants, et les enfants avec les parents, et les maîtres et les élèves, si partout régnait ce souci précisément de manifester, de révéler Dieu sans en parler, de révé­ler Dieu comme la dimension infinie d'une vie qui se cherche et qui ne peut se trouver qu'en Le rencontrant.

Le mal, c'est cela finalement : le mal, c'est cette mort de Dieu, le mal, c'est cette chute de l'homme, c'est-à-dire de nous-mêmes en nous-mêmes, c'est ce retour au narcissisme spontané dont nous ne pouvons être guéris que par la rencontre avec la pauvreté divine. Et il y aura justement chez nous une puissance de resurgissement et de résurrection dans la mesure où nous reprendrons conscience du visage du vrai Dieu.

Le grand danger pour nous, c'est le « notionalisme », c'est de voir en Dieu un ensemble de définitions, un système de concepts, une « Weltanschauung », une vision du monde théorique !

Si on sent Dieu comme une présence qui demande à vivre et qui risque de mourir, on se sent évidemment autrement concerné, et c'est là, je pense, que le Christ, j'en suis même sûr, c'est là que le Christ veut nous amener.

Le Christ justement a écrit dans notre histoire cette tra­gédie divine, Il a montré que toute l'Histoire est une tragédie divine, que Dieu ne cesse pas d'être en agonie partout où il y a un refus d'amour, par­tout où il y a un retranchement de soi en soi. » (à suivre)

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