Début de la 4ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris en janvier 1973. Cette conférence est capitale. Un excellent enregistrement est disponible, comme pour la conférence précédente, aux ateliers du Carmel. Le mystère de l'Incarnation y prend une ampleur à laquelle nous sommes encore peu habitués.

Dieu, le Dieu Trinité, désire infiniment s'incarner en tout homme mais c'est seulement en Jésus-Christ qu'Il arrive à s'incarner de façon parfaite. C'est dans cette incarnation parfaite en Jésus-Christ que Dieu se révèle à l'homme mais aussi, toujours en et par Jésus-Christ, dans toutes ces incarnations partielles. Il y a un contraste saisissant entre l'état de l'homme qui demeure enfermé en soi-même ET le visage de l'éternelle pauvreté en Dieu. Il y a une quantité d'êtres qui demeurent à l'état de chrysalides. Une possible lecture de toute l'histoire humaine. ...

« La révélation de Dieu s'accomplit toujours par voie d'incarnation. Les spéculations sur Dieu peuvent être innombrables. On peut toujours dans le discours ajouter des arguments aux arguments mais il est clair que Dieu n'est un événement de notre vie, c'est-à-dire nous atteint de manière à nous transformer, que quand nous rencontrons Dieu vraiment incarné, quand Il devient une Présence à travers un visage humain.

L'Incarnation dans le Christ, c'est l'Incarnation suprême. Elle a été précé­dée par d'autres incarnations partielles, elle sera suivie d'autres incarna­tions puisqu'elle appelle justement toute l'humanité à réaliser cette pré­sence de Dieu par une transformation radicale de soi, et nous avons constamment dans notre expérience l'occasion de vérifier cette vérité, à savoir que Dieu ne nous atteint que sous forme d'incarnation.

Il me revient à l'esprit l'histoire d'un jeune médecin que j'ai connu à un mo­ment où il était dans une période d'extraordinaire ferveur. Il s'occupait de malades mentaux auxquels il apportait un dévouement extraordinaire et je l'écoutais avec émerveillement me parler de ce contact qui paraissait tota­lement spirituel, profondément intérieur : il arrivait à s'identifier avec ses malades ! et il me semblait qu'il leur apportait quelque chose d'essentiel, et il y avait en lui, me semblait-il, un tel esprit de dépouillement et de désappropriation que j'en étais dans un continuel émerveillement. Et je pensais qu'il allait poursuivre dans une voie, qu'il allait se donner com­plètement à cette tâche magnifique en collaborant avec une femme admirable qui était sa mère adoptive et avec laquelle il semblait avoir noué des liens d'une intimité éternelle.

Or il est arrivé que ce jeune médecin a rencontré dans son service une femme qui a réussi à l'accrocher. Il a eu avec elle des relations équivoques sur le plan psychique. Finalement, il l'a épousée et il a perdu complètement son identité. Il est devenu un personnage totalement extérieur à lui-même, âpre au gain, ne pensant qu'à faire des affaires, abandonnant cette mère adoptive qui avait été pour lui une source de vie spirituelle incomparable, la laissant manquer du strict nécessaire alors qu'il pouvait lui venir en aide, nous donnant cette impression terrible que vous avez certainement éprouvée dans votre expérience, de voir mourir Dieu, mourir Dieu dans un homme qui s'était élevé, qui était parvenu à un sommet d'humanité, qui sem­blait libéré de lui-même. Et non ! Voilà que tout d'un coup il est repris par cet amour de soi, par ce narcissisme effrayant qui rend toutes choses opaques et qui tarit vraiment la source de toutes les relations humaines dans ce qu'elles ont de spécifiquement humain.

Ce n'est là qu'un symbole de cette situation de l'humanité que nous connaissons bien puisque nous sommes hélas nous-mêmes victimes de ce narcissisme qui constitue finalement le centre ou la source de ce qu'on appelle le péché.

Qu'est-ce que c'est que le péché, sinon finalement cette espèce de complaisance en soi qui ramène le regard à soi-même et qui empêche toute création puisque, si on adhère simplement à ce qu'on est, à ce qu'on n'a pas fait, à ce dont on n'est pas le créateur, on demeure parfaitement stérile et cette complaisance en soi ne fait que stopper toute espèce d'élan en avant, toute espèce de possibilité de créer dans l'Univers une dimension nouvelle.

Il y a là un recoupement saisissant entre précisément ce qui est le coeur de la révélation chrétienne, un contraste saisissant entre l'état de l'homme qui demeure enfermé en soi-même et ce Visage de Dieu qui apparaît comme le Visage de l'éternelle pauvreté. Et le Christ, précisément, en nous révélant le visage de l'éternelle pauvreté nous permet d'entrer à fond dans la tragédie de l'homme.

Nous le sentons constamment : combien d'êtres se réalisent ? Combien donnent le sentiment que leur existence est nécessaire, que si elle n'avait pas été une présence au monde, le monde aurait été plus pauvre ? Combien d'êtres nous apparaissent comme totalement indispensables ? Combien ont été pour nous la révélation définitive des possibilités les plus profondes de notre esprit ? Ils se comptent sur les doigts. Ils sont très peu nombreux, et nous voyons au contraire une quantité d'êtres qui demeurent à l'état de chrysalides, qui n'arrivent pas à évoluer ou qui, ce qui est encore bien plus fréquent, retombent d'un certain niveau dont ils s'étaient approchés, dans un niveau beaucoup plus bas où ils semblent définitivement renoncer à toute grandeur et à toute ascension, tout en prétendant d'ailleurs être entièrement eux-mêmes.

Le mystère de l'être humain, qui est d'ailleurs noué au mystère de l'être divin puisqu'il y a une soudure infiniment profonde entre notre être et l'être de Dieu, nous sommes là justement au carrefour, nous sommes là au centre même de notre problème. Si Rimbaud a pu dire : "Je est un autre", notre expérience le vérifie surabondamment.

Et justement, lorsque le Christ nous introduit dans ces abîmes de la pauvreté divine, nous sentons immédiatement que Dieu ne peut être que dans cette direction ! Dieu ne nous intéresse que sous cet aspect où Il est un immense espace de Lumière et d'Amour où nous puisons la respiration de notre liberté, et le Christ Lui-même ne peut être au centre de notre histoire une référence absolue que dans la mesure où Il réalise précisément cette Incarnation par­faite dans une humanité radicalement désappropriée d'elle-même et qui ne peut témoigner que de l'Autre divin qui est l'éternel Amour.

Nous pourrions lire toute l'histoire humaine en fonction à la fois de cet appel de l'Esprit, où l'humanité est invitée à monter, à se transcender, à se libérer, à devenir créatrice d'elle-même, et d'autre part comme une chute continuelle où le narcissisme prévaut et où l'homme s'enferre dans un refus stérile.

Au fond, le sort de Dieu, le destin de Dieu dans l'humanité, tient précisé­ment au degré selon lequel nous consentons à Le laisser transparaître en nous. Ce qui fait le mal, le mal essentiel, c'est d'oblitérer, c'est d'effacer, c'est de défigurer cette Présence de Dieu dans l'humanité, et, précisément, ce qui peut le plus profondément stimuler notre effort et nous acheminer vers une conversion sans cesse reprise, c'est cette prise de conscience à laquelle il est impossible d'échapper dès qu'on est attentif, cette prise de conscience que nous engageons dans toutes nos décisions, dans tous nos choix, dans tous nos comportements : nous engageons la présence de Dieu. » (à suivre)

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