Suite 4 de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

« Dans l'entretien de Jésus avec la Samaritaine, il ne s'agit pas précisément de loger Dieu en dehors, de Le situer sur une montagne ou dans un temple construit de pierres, il faut trouver Dieu en soi comme une source qui jaillit en Vie éternelle. C'est donc ce Dieu-là, ce Dieu tout intérieur, ce Dieu qui est en nous, c'est ce Dieu-là qui est incarné dans l'humanité de Notre Seigneur, et ce Dieu, Il est en nous autant que dans l'humanité de Jésus ! c'est nous qui ne sommes pas en Lui. Dieu est toujours déjà là, comme dit Augustin, c'est nous qui ne sommes pas là ! Aussi bien, l'Incarnation, ce n'est pas la venue de Dieu qui était absent, c'est la venue de l'homme qui jusque là se refu­sait, c'est la venue de l'homme qui s'enfermait dans ses ténèbres.

C'est ce que dit d'ailleurs admirablement le symbole dit de Saint Athanase : "L'Incarnation, ou plutôt l'unicité de la Personne du Christ, ce n'est pas que la divinité ait été changée en la chair, mais c'est que l'humanité ait été assumée par Dieu." C'est l'humanité qui a été élevée, c'est l'humanité qui a été délivrée d'elle-même, c'est l'humanité qui a été revêtue de cette relation éternelle, de cette pauvreté suressentielle, c'est l'humanité qui a été enracinée dans cette relation et qui a été jetée en Dieu par l'élan même qui constitue la personnalité du Fils, et c'est à travers cette humanité ainsi totalement dépouillée que la révé­lation éclate dans son plein midi parce que c'est dans cette humanité de Jésus Christ que la pauvreté de Dieu s'affirme d'une manière indépassable.

Si on ne peut pas dépasser le Christ, ce n'est pas parce que le Christ dit des choses qui n'ont jamais été dites ! il y a dans l'Evangile différents niveaux, il y a des paroles qui sont nécessairement adaptées à l'auditoire auquel Jésus s'adresse, comme tout dialogue réel peut se proportionner aux interlocuteurs ! il y a dans l'Evangile des niveaux différents, il y a des moments où nous n'hésitons pas à reconnaître la plus haute sublimité, il y a d'autres moments où nous sentons parfaitement la présence d'un auditoire qui oblige le Christ à s'adapter.

Si le Christ est indépassable, c'est précisément en raison de cette désappropriation radicale de sa nature humaine, en raison de cette pauvreté qui va jusqu'aux racines ultimes de Son être. C'est parce qu'il est impossible d'être plus pauvre dans une nature humaine, plus pauvre qu'en étant dans l'impossibilité de dire "je" et "moi" en s'attribuant quoi que ce soit, c'est parce qu'il est impossible d'exister plus parfaitement dans une nature humaine qu'en étant le pur sacrement de la présence de Dieu, que la révéla­tion du Christ est indépassable comme justement une expérience de la libération qui résulte de la présence de Dieu dans l'Histoire.

Jésus a inscrit dans l'histoire cette Présence de Dieu, Il l'a inscrite dans l'Histoire pour jamais, elle nous accompagne, elle nous inspire, elle nous éclaire sur nous-même, elle est constamment mise à notre portée dans le mystère de l'Eglise pour que nous puissions décoller de nous-même et atteindre à cette liberté essentielle qui est de faire de toute sa vie un pur élan d'amour.

Toutes les discussions autour du Christ, toutes les négations - sincères d'ailleurs ... Il y a eu, à partir du 18ème siècle, en particulier dans l'exégèse protestante allemande, un gigantesque travail de dépouillement des textes, de comparaisons avec les religions que l'on peut atteindre par la voie de l'histoire, ce travail immense et colossal, qui d'ailleurs n'est pas inutile mais a été aimanté le plus souvent dans un sens destructeur pour mettre en question la personne de Jésus, pour contester tous les élé­ments surnaturels, pour voir dans la divinité de Jésus un mythe inacceptable parce que, précisément, cette exégèse ne s'est pas posée le problème essentiel : qu'est-ce que cela veut dire Dieu dans notre vie ? Qu'est-ce que cela veut dire la Trinité dans le credo chrétien ? et qu'est-ce que cela veut dire l'incarnation dans la même tradition ?

C'est parce qu'on n'a pas saisi tous ces événements par la voie de l'exprience, comme il le faut faire dans le domaine interpersonnel, c'est pour cela qu'on n'a pas vu que les rela­tions entre personnes sont nécessairement des relations qui engagent : si on ne s'engage pas, on ne voit rien ! si on ne s'engage pas, on ne connaît rien ! c'est l'engagement qui est la condition de la connaissance dont on peut dire en reprenant le vieux mot de Claudel : connaître, c'est naître. Dans l'ordre de l'esprit, dans les relations interpersonnelles, cela est littéralement vrai : connaître c'est naître, pour connaître, il faut naître de nouveau et, quand il s'agit de connaître Dieu, à plus forte raison s'agit-il de naître de nouveau.

Alors, si on n'entre pas dans cette perspective, si on ne vit pas ce dépouillement, on ne peut pas comprendre que la divinité se soit faite chair dans la nature humaine de Notre Seigneur. Si, au contraire, en suivant d'ailleurs l'enseignement du Christ Lui-même, si on va à Dieu dans la lumière de Jésus, si on va à Dieu du dedans, si on reconnaît Dieu comme la source qui jaillit en soi en Vie éternelle, on comprend qu'elle est toujours déjà là, qu' elle (la source) n'avait pas à venir sur terre, que c'est l'homme qui devait être délivré de lui-même, rendu transparent à cette source qui jaillit en Vie éternelle au fond de lui-même pour pouvoir en être la communication personnelle.

Et c'est là finalement que nous trouvons le mystère de Jésus dans son insertion la plus profonde au coeur de notre expérience spirituelle. Cette humanité de Jésus, c'est l'humanité qui n'a plus de limites, qui n'a plus de frontières, qui n'a plus de défense, qui est incapable de dire non, qui est totalement ouverte sur la divinité, qui est totalement offerte à la divinité, qui est emportée par la vague infinie qui est le Verbe de Dieu et son éter­nelle personnalité. » (à suivre)

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