Suite 3 de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

Chaque fois que nous devenons pour les autres un espace de lumière et d'amour, c'est que nous-même, nous nous enracinons dans la pauvreté divine. ... En Jésus, nous entendons le moi divin. La nature humaine de Jésus est enracinée dans cette relation éternelle qui constitue la personnalité du Fils .

« Il est clair que l'Amour ne veut que la liberté. Il est clair qu'une maman qui s'est donnée à son enfant totalement et qui a passé des jours et des nuits pour le sauver de la mort, elle ne va pas porter en compte ce dévouement, et sa fatigue, et ses inquiétudes, et ses angoisses. Ce qu'elle demande à cet enfant, c'est qu'il vive ! Ce qu'elle lui demande, c'est qu'il devienne amour, comme elle est amour ! et cela seul a une valeur essentielle aux yeux de l'esprit.

Donc tout ce qui est dépendance, tout cela n'est qu'une condition qui se fait oublier lorsqu'on arrive à cet échange d'amour qui veut être à égalité. "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait!", cela veut dire que nous sommes appelés à être ce que Dieu est, à nous donner totalement comme Il se donne totalement.

Mais il importe, encore une fois, lorsqu'on envisage le mystère de Jé­sus, de le regarder précisément comme la communication faite à cette nature humaine singulière et unique qui éclôt dans le sein de Marie, la communication faite à cette nature de la pauvreté subsistante, du dépouillement infini qui est le Verbe de Dieu.

Et sans doute nous-mêmes sommes-nous polarisés, nous-mêmes sommes-nous attirés, nous-mêmes sommes-nous appelés par cette pauvreté divine cha­que fois que nous émergeons de notre moi propriétaire ! chaque fois que la vie devient transparente en nous, chaque fois que nous sommes libé­rés de nous-mêmes, chaque fois que nous devenons pour les autres un espace de lumière et d'amour, c'est que nous-mêmes nous nous enracinons dans la pauvreté divine, nous entrons, nous aussi, dans le rayonnement de l'éternelle Trinité, mais chez nous, cela se fait par intermittence.

Il y a des moments, en effet, où nous émergeons pour une seconde dans une totale lumière, et puis, nous retombons généralement dans l'ombre de la vallée, et il nous arrive même de nous glorifier, de nous glorifier de ces moments de liberté en anéantissant par cette fausse gloire précisément, le bénéfice de cette libération.

Donc en Jésus, ce que nous, nous éprouvons par intermittence, en Jésus cela est totalement accompli, en Jésus le moi est totalement déraciné, il est complètement submergé, absorbé, prévenu, précisément par cette investiture dont parle Bérulle, cette nature humaine est investie par le Verbe, elle est enracinée dans cette relation éternelle qui constitue la personnalité du Fils, elle est comme une coquille de noix, si vous voulez, qui serait saisie par l'océan tout entier, jetée par cet océan dans une seule vague sur le rivage éternel.

Autrement dit, dans la tradition chrétienne exprimée de la manière la plus profonde et la plus conforme à la tradition apostolique, l'humanité de Notre Seigneur est une créature qui commence d'être dans le sein de Marie, cette humanité ne devient pas Dieu, elle n'est pas transformée en Dieu, pas plus que Dieu n'est transformé en elle, mais cette créature tirée du néant, comme dit Bérulle, et suscitée par le Saint Esprit dans le sein de Marie, cette nature est assumée, elle est investie, elle est enracinée dans cette relation qui jaillit éternellement au coeur de Dieu comme la réponse, qui est le Fils, à ce regard éternel, qui est le Père.

Comme Dieu se dit à un Autre au coeur même de sa Vie intime, comme Dieu se dit dans le Fils et pour le Fils, la filiation est constituée préci­sément en Dieu par cette pure relation au Père, et c'est cela qui est communiqué à l'humanité de Notre Seigneur entièrement ouverte sur ce Je-Moi divin et qui va justement comme un sacrement diaphane - je parle de son humanité - comme sacrement diaphane laisser resplendir cette Présen­ce divine qui est la Présence de l'éternel Amour et de l'éternelle pauvreté.

En sorte qu'en Jésus, nous entendons le Moi divin. Quand Jésus dit : Je et Moi, il ne s'agit pas de cette nature humaine, il s'agit du Moi divin qui l'investit : On a dit aux Anciens, mais Moi, Je vous dis ... Il y en a qui me diront : Seigneur, mais Moi, Je leur dirai ... Tout d'un coup, au coeur de l'Histoire, apparaît justement cette personnalité divine, ce Je éternel et infini qui est la pauvreté au sein même de la divinité communiquée à cette humanité qui est chargée de nous la révéler car, si Jésus nous révèle la Trinité, encore une fois, c'est parce qu'il en vit, c'est parce qu'il est au coeur de ce mystère, c'est parce que la pauvreté suressentielle qui est la personnalité du Fils dans le sein du Père, c'est parce que cette personnalité revêt Son humanité qu'il ne peut plus dire Je et Moi pour son compte mais ne peut que témoigner de Dieu dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle souffre, dans tout ce qu'elle accomplit.

Cette vie de Jésus, c'est donc une vie, je dirais "sacrement", et le Père Schwalm a bien dit d'ailleurs admirablement que l'humanité de Notre Sei­gneur est le sacrement des sacrements. C'est un sacrement vivant, c'est une hostie diaphane, d'ailleurs libre et consentante, à travers laquelle la Présence de Dieu va se faire jour en personne.

Et, en effet, où la personnalité de Dieu pourrait-elle se révéler autrement qu'à travers une humanité transfigurée et totalement désappropriée de soi ? Dieu n'est pas un objet. Dieu n'est pas une chose ! Dieu est Esprit, Dieu n'a pas de dehors, Dieu est l'Amour dans sa pureté insondable : comment pourrait-Il se manifester dans l'histoire sinon dans un Amour qui L'accueille et qui Le révèle ?

Vous le savez très bien par une expérience que vous vérifiez à chaque ins­tant : vous ne connaissez l'amour des autres que dans votre propre amour ! c'est quand il y a une circulation à l'intérieur entre vous et les autres, c'est quand leur présence devient lumière en vous et que vous devenez lumière en eux, c'est dans cette transformation, c'est dans cette relation réciproque que vous connaissez l'amour ! Sans cette expérience, vous ne sauriez pas ce que c'est que l'amour ! ce ne sont pas des mots couchés sur du papier qui pourraient vous renseigner sur ce que c'est que l'amour si vous n'en faisiez pas l'expérience, si l'amour n'était pas en vous une réalité et une dimension essentiellement nouvelles.

Dieu donc qui est en notre coeur, que nous pressentons, qu'on a toujours pressenti comme la Beauté si antique et si nouvelle, qu'on a toujours pres­senti comme la musique intérieure, qu'on a toujours pressenti comme l'explication dernière finalement de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'humanité, ce Dieu qui ne peut être qu'une expérience, c'est-à-dire qui ne peut être connu, comme tout ce qui est personnel, qu'en étant vécu et dans la mesure où nous Le vivons, ce Dieu va se manifester d'une manière incomparable et unique dans cette nature humaine de Notre Seigneur, et il va se manifester dans cette nature humaine de Jésus précisément par ce dépouillement absolu qui fera de cette humanité le pur sacrement de la manifestation personnelle de Dieu. Il faut aller jusqu'au coeur de cette pauvreté pour entendre le mystère de Jésus.

Il ne s'agit pas donc d'une humanité devenue un mythe, qu'on a porté dans un ciel imaginaire ! c'est, au contraire, cette humanité qui nous a guéris de tous les mythes parce qu'elle a ramené le ciel au dedans de nous. » (à suivre)

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