Suite 2 de la 3ème conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1973.

A partir d'un Dieu conçu comme tout amour et rien qu'amour, il y a une vision totalement nouvelle de la création et de l'Univers.

« C'est d'ailleurs cette prodigieuse réalité de la Relation Subsistante au coeur de la Divinité qui est devenue pour nous la grande lumière d'un personnalisme équilibré. Si nous pouvons aujourd'hui donner à la personne humaine cette valeur incommensurable, si nous pouvons affirmer que le bien suprême dans l'histoire des hommes, c'est précisément au fond de l'être humain cette relation qui jaillit vers une Présence cachée au plus intime de nous-même, c'est précisément parce que nous avons appris à travers le Christ que la personnalité en Dieu est une pure relation, un pur regard vers l'autre, une désappropriation totale et une infinie pauvreté.

Donc, ce qui a été communiqué à la nature humaine formée par le Saint Esprit dans le sein de Marie, ce n'est pas autre chose que la Pauvreté infinie qui est la Personnalité éternelle du Fils dans le sein du Père.

Dieu éternellement est Trinité, bien sûr, Dieu éternellement est désappropriation, Dieu éternellement est dépouillement, Dieu éternellement est Amour, mais Il n'avait pas été connu sous cet aspect parce que la révélation biblique, la révélation de l'Ancien Testament n'envisageait pas Dieu en Lui-même mais seulement dans ses rapports avec le monde, comme le fait d'ailleurs le Coran.

La révélation de l'Ancien Testament, comme celle du Coran, est une révélation qui considère les rapports de Dieu avec le monde, ce qui est nouveau dans le Nouveau Testament, c'est que Jésus nous introduit dans la vie intérieure de Dieu, Il ne nous révèle pas seulement Dieu comme le Créateur, comme Celui dont nous dépendons, Il nous révèle Dieu bien plutôt comme cette richesse insondable de la Lumière et de l'Amour qui fait de toute la Vie Divine une éternelle donation.

D'où les rapports de Dieu avec l'homme sont considérablement modifiés puisque, si Dieu est vraiment cette désappropriation infinie, cette liberté totale à l'égard de soi, Il ne peut vouloir dans la Création que des êtres libres. Dieu ne peut pas vouloir des robots qui soient simplement des choses que l'on manipule et qui doivent nécessairement accomplir un dessein préfabriqué. S'il est Trinité, s'il est ce buis­son ardent où tout est Amour, Il ne peut vouloir dans la Création que le rayonnement de cet Amour afin que chaque créature puisse être maî­tresse de son destin et que chaque créature, étant en quelque sorte divinisée, puisse devenir une parfaite réponse d'amour.

Nous avons vu précisément dans la pensée du "De beatitudine" que Dieu a fait de chaque créature son Dieu, que le sens de la Création, c'est précisément d'annuler en quelque sorte cette dépendance. Si nous dépendons de Dieu pour exister, cette existence n'est pas le dernier mot parce que cette existence n'a de sens que si elle devient un centre de valeur, elle n'a de sens que si elle peut être à son tour une origine, que si elle peut déterminer un événement essentiellement nouveau, enfin que si elle peut devenir à l'égard de Dieu une réponse d'amour adéquate

Donc il y a, à partir de la Trinité, il y a, à partir d'un Dieu conçu comme tout Amour et rien qu'Amour, il y a une vision totalement nouvelle de la Création et de l'Univers précisément parce que ce Dieu nouvellement révélé, ce Dieu dont le Visage est uniquement un visage d'Amour, ne peut avoir d'autre propos, d'autre intention que de se communiquer comme l'Amour qu'il est et d'appeler toute créature à être Dieu en quelque manière, c'est-à-dire à pouvoir faire de soi un don absolu.

Cette vocation qui se communique à tout l'Univers, elle va se réaliser d'une manière éminente dans la nature humaine de Jésus Christ. Sans doute tout l'Univers est appelé à être divinisé, tout l'Univers doit un jour entrer dans cette intimité qui constitue le mystère même de la Vie divine ! La Trinité, qui est l'origine de tout, est aussi la fin de tout, mais il y a des degrés, naturellement, dans cette communication, il y a des degrés dans ce retour à Dieu, et justement la nature hu­maine de Notre Seigneur va être saisie par la divinité, d'une manière d'ailleurs incomparable, en raison d'une mission confiée à cette nature humaine, d'une mission unique et universelle.

Toute grâce est une mission et, plus la grâce est étendue, plus elle est profonde, plus la mission l'est aussi ! et en quoi consistera cette grâce unique faite à l'humanité de Notre Seigneur ? C'est précisément une grâce de désappropriation totale. Cette humanité ne va pas s'appartenir, elle ne va pas constituer une autonomie qui pourrait s'opposer à l'appel de Dieu ! le moi dont nous partons et que nous avons à surmon­ter dans un combat qui dure toute la vie, en cette humanité de Jésus Christ qui éclôt dans le sein de Marie, le moi (ce moi) a été rompu, ou plutôt il a été prévenu parce que, justement, la pauvreté éternelle qui est la subsistance même du Verbe dans l'intimité de Dieu, cette pauvreté va assumer cette humanité. Autrement dit, cette humanité de Jésus Christ va être saisie dans le fond d'elle-même et jetée en Dieu par cette vague éternelle qui est la relation qui constitue dans la Trinité la Personne même du Fils.

Tout, cela, n'est-ce pas, tout cela tient, je veux dire : tout cela résonne spirituellement en nous, dans la mesure où nous sommes orientés vers cette désappropriation radicale comme l'expression authentique de la personnalité. Dès qu'on est sur ce chemin, dès qu'on a compris que le moi originel, le moi créateur, le moi qui devient pour nous un fer­ment de libération, dès qu'on a compris que c'est dans une orientation de totale désappropriation que s'affirme la grandeur de la personne, on est naturellement immédiatement orienté lorsqu'il est question de nos relations avec Dieu, et, du mystère de Dieu, on est immédiatement orienté vers ces termes de désappropriation, de pauvreté, de dépouillement qui renversent les termes que l'on a coutume d'appliquer à Dieu lorsqu'on part d'une phi­losophie abstraite de la Cause Première où l'on met Dieu naturellement en haut et où on le voit comme le dominateur, comme Celui auquel notre destin est suspendu, toutes choses qui sont vraies dans un certain ordre mais qui doivent se transformer radicalement si l'on conçoit que cette dépendance a été annulée en quelque manière, a été transcendée par l'immensité de l'Amour. » (à suivre)

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