6ème conférence donnée à Bourdigny en août 1937. Début.

« Les enfants, dans une famille, regardent tous vers leur mère, elle est leur mère à tous, mais elle est d'abord et essentiellement la mère de chacun, et chacun la regarde avec son propre regard, avec sa pro­pre tendresse qui est aussi unique et incommunicable parce que cette ten­dresse se communique à chacun d'une manière unique. Il ne faut donc pas que les enfants essaient d'entrer en com­pétition au sujet de la tendresse de leur mère, chacun la reçoit tout en­tière comme le coeur de sa mère demeure pour chacun un secret incommuni­cable : devant Dieu, nous sommes tous dans cette situation, car Dieu est plus mère que toutes les mères, Il est la mère au sens absolu !
Dieu nous aime chacun d'une tendresse unique, incommunicable.
Dieu n'a pas créé l'univers en série, en se répétant Lui-même ! Il ne se répète jamais, et chacun de nous procède de Son Coeur sui­vant un rayon unique, un rayon incommunicable. Mais si chacun de nous reçoit de Dieu toute sa tendresse, tendresse unique, si chacun, vraiment, peut regarder vers Dieu comme vers une mère unique, il faut que chacun de nous se tourne vers Dieu suivant la direction de son propre regard, de sa propre voie, qu'il rende à Dieu sa propre louange et ait avec Dieu des rapports uniques et incommu­nicables.
On a stéréotypé Dieu, on a figé le visage de Dieu, on l'a rendu artificiel et fade comme l'art de saint Sulpice ! on l'a tiré hors de Lui et on a fait un personnage fabriqué, tellement étranger à toute pulsation de notre cœur que nous avons envie de nous enfuir dès que l'on prononce le nom de Dieu.
Ce sont la plupart du temps les théologiens, les moines, les prêtres qui parlent de Dieu, qui écrivent sur Dieu, et ils sont naturelle­ment portés à donner à Dieu leur propre visage, leurs propres préoccupations, ils font de Dieu un théologien, un disciple qui contemple le mystère de sa propre prédestination, un moine qui récite son bréviaire. Ils ont parfaitement raison. Ces préoccupations qui tiennent dans leur vie une place si grande, ce goût de l'intelligence, cet amour de la louange, ce culte de la liturgie, tout cela peut avoir sa source en Dieu, il faut bien qu'il y ait en Dieu à un degré infini tout cela, il faut bien que Dieu soit au coeur de la liturgie, tout cela est en Dieu. Il faut bien que le théologien qui a sa mère en Dieu, trouve en Dieu un écho à tous ses désirs, à tous ses goûts, à toutes ses applications, à tous ses efforts, et il est naturel qu'en dessinant dans son coeur le visage de Dieu on le dessine conformément à ses propres aspirations, conformément à son propre climat, mais ce n'est là qu'un aspect de Dieu.
Il faut que la mère de famille, Il faut que l'épouse, il faut que la fiancée, il faut que le poète, l'artiste, l'ouvrier, il faut que chacun puisse retrouver Dieu, situer Dieu dans sa propre vie, aimer Dieu dans son propre climat afin que Dieu soit en accord avec sa propre vie, c'est-à-dire avec ce que chacun a reçu de Dieu, et qu'à travers elle chacun puisse retourner à Dieu. Si la mère de famille, la fiancée, le poète, le peintre sont forcés d'entrer dans la vie du théologien, de prendre les attitudes du moine, il y aura dans cette conception quelque chose d'artificiel qui ne correspond pas avec le don reçu de Dieu. Combien de difficultés sont venues de là, de ce que la plupart des chrétiens ont reçu par écho une mauvaise théologie !
Si c'était la grande théologie des mystiques qu'ils avaient reçue, ce serait très bien, mais ils ont reçu comme l'écho de ces discussions qui ont traîné dans les écoles et ont raidi le visage de Dieu dans des formules qui déjà répugnaient aux véritables théologiens ! le visage de Dieu est devenu lointain, hostile, un Dieu qu'on a constamment mis au pied du mur pour Lui demander la raison de ses actions : pourquoi Dieu fait-Il telle chose ? pourquoi n'exauce-t-il pas ma prière ?
Tout cela, c'est une idée. Un Dieu ne peut pas être mis au pied du mur ! un Dieu qui n'est pas conçu comme l'Amour, comme un Dieu vic­time, ce n'est pas Dieu. Si Dieu n'est pas cela, à quoi bon croire en Dieu sinon à se fermer toutes les issues de l'espérance, à se débattre avec un Dieu qui n'est qu'une éclosion de notre imagination ?
Regardez déjà dans l'Ecriture quelle diversité dans l'expres­sion de Dieu, et comparez cette page de Saint Paul dans le 9ème chapitre de l'épître aux Romains, sur notre prédestination, comparez -la avec le 15ème chapitre de Saint Jean : Je suis la vigne ... Quelle différence de climat ! Comparez le discours embarrassé de Saint Pierre lorsqu'il faut présenter au peuple de Jérusalem Jésus, il Le présente comme un homme à qui Dieu a rendu témoignage, comparez avec l'élan merveilleux du prologue de saint Jean qui est le chant du Verbe, comparez le sens tout pratique d'un saint Jacques avec l'analyse pénétrante, avec l'hymne de la charité chrétienne qu'est le chapitre 1er de l'épître aux Corinthiens ! comparez la théologie des prêtres du Temple que Jésus nous re­présente comme des pontifes entrant dans le sanctuaire pour offrir à Dieu le sang des bêtes, comparez avec les paraboles où Notre-Seigneur nous présente le Royaume de Dieu !
Et tout cela vient de Dieu, est une révélation de Dieu, une inspiration de Dieu, et pourtant, à travers le prisme des personnages qui ont été les instruments de la révélation, comme en effet, le visage de Dieu se dessine d'une manière différente ! Eh bien, le Dieu de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jacques, c'est le même Dieu, mais chacun des ces grands saints l'a perçu à travers le prisme de sa propre nature transfigurée par la grâce, il a situé Dieu dans son propre climat, dans son propre esprit, l'exprimant suivant l'essor de son propre génie, il faudra donc que chacun de nous fasse à nouveau la décou­verte de Dieu au plus intime de nous-même.
La connaissance que chacune de vous doit avoir de Dieu, il faut d'abord qu'elle la tire de sa propre expérience, qu'elle écoute sa propre nature, qu'elle écoute le chant de sa propre âme où Dieu demeure, pour découvrir le visage maternel de son Dieu, et chacune découvrira quelque chose d'unique et d'incommuni­cable, et qui sera précisément le rayon de lumière qui lui sera donné afin qu'elle remonte vers Dieu avec tout l'élan de son âme.
Après avoir mis au commencement de toute notre vie chrétienne la divine liturgie, parce que c'est la condition fondamentale de la droi­ture de notre prière, afin de greffer toute notre louange, tout notre amour, dans la Personne du Christ, lorsque nous nous serons assurés de cette désappropriation, du désintéressement de nos rapports avec Dieu, en prenant le ferment divin de l'Hostie afin que le Christ vive en nous Sa propre vie, chante Son propre chant, alors tout le long du jour, li­vrons-nous à cette découverte intérieure en cherchant Dieu suivant la voie qui est en nous la plus pure et la plus joyeuse afin de parvenir immédiatement à ce contact qui est une communion personnelle avec notre Dieu. » (à suivre)

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