1ère partie.

Homélie de Zundel donnée à Lausanne en 1960 (?). Le mystère des corps, le mystère de l'Assomption de la Vierge Marie.

« Jules Romains a écrit un roman qui s'appelle "Le dieu des corps" et finalement dans ce roman, on ne trouve ni Dieu, ni les corps car on ne peut pas séparer l'un de l'autre, ou l'un des autres, car justement le corps humain ne devient humain que par le resplendissement en lui de la présence de Dieu.
Et Saint Paul nous parlera, lui, vraiment du Dieu des corps lorsqu'il nous dira dans l'épître aux Corinthiens que nous sommes, que nos corps sont les membres de Jésus Christ, que nos corps sont le temple du Saint Esprit.
Il est nécessaire de refaire cette synthèse, de méditer sur cette harmonie pour comprendre l'Assomption, pour entrer dans la lumière de ce mystère qui est si souvent caricaturé. Car justement, il y a dans l'Assomption, comme dans tous les dogmes, il y a une sagesse, il y a une profondeur, il y a une richesse d'espérance humaine incomparable. Tous les dogmes, finalement, expriment l'Incarnation de Dieu dans l'homme, expriment ce resplendissement de Dieu dans l'homme, expriment cette transfiguration de l'homme en Dieu et, lorsqu'on ne voit pas la dimension humaine dont nous nous accroissons par l'Evangile, on ne voit rien.
Essayons donc aujourd'hui de retrouver cette unité de l'homme en Dieu, dans le rayonnement précisément du mystère de l'Assomption.
Vous comprendrez et vous saisirez immédiatement la différence entre la mort d'un ivrogne qui a fait une chute et est tombé dans un fossé où on l'a trouvé mort et la mort de Saint François d'Assise qui est une mort de jubilation, une mort où tous les frères rencon­trent Dieu, où la chair humaine est le lance-fusée de l'immortalité, où il n'y a pas une fibre qui ne soit une présence pleine d'allé­gresse à Dieu. Cette mort n'est plus une mort, on sent que c'est un acte libre, on sent que sa vie est arrivée à son sommet et que François n'attend que ce moment pour joindre cet amour qui n'a cesse d'attiser son coeur et de fasciner son regard.
Ce n'est pas que nous livrions d'ailleurs l'ivrogne à une misère éternelle, mais nous sentons la distance, et justement il faut que nous comprenions que la mort est pour chacun de nous une expérience unique. Il n'y a pas une mort identique pour tous les hommes. Chacun meurt de sa propre mort comme le disait Rilke. Chacun vit sa mort d'une manière unique et nous pouvons tous nous préparer à une mort qui soit une victoire sur la mort, qui soit une offrande, qui soit un acte libre, qui soit une rencontre avec l'éternel Amour.
Et si justement la mort peut prendre un sens infiniment différent suivant le choix que chacun fait de sa vie, c'est que nous avons à créer notre corps. L'homme n'est jamais donné tout fait, l'homme est une possibilité. Un petit enfant, c'est ce qui fait d'ailleurs toute l'admiration que nous éprouvons devant lui, il est un faisceau de possibilités infinies, mais ces possibilités sont des possibilités, elles ne sont pas réalisées. Il faudra qu'il choisisse, il faudra qu'il s'accomplisse, il faudra qu'il se crée lui-même selon les possibilités qu'il porte en lui.
Nous avons donc à façonner notre corps, à le modeler, à im­primer en lui le visage de Dieu, à le libérer, à nous libérer tout entier de nos attaches cosmiques, c'est-à-dire à nous déprendre de toutes les forces obscures qui sont à l'œuvre dans l'univers, dans le monde minéral, dans le monde végétal, dans le monde animal nous avons à surmonter toutes ces forces, c'est-à-dire à les transfigurer, à les libérer, à leur donner un visage afin qu'en nous tout l'univers devienne une offrande et un élan libre et joyeux, vers l'éternel Amour.
Le corps humain est donc un corps qui se fait, un corps qui devient, un corps qui se spiritualise, un corps qui devient esprit, un corps qui s'immortalise, un corps qui respire Dieu et Le révèle. Et c'est pourquoi justement Saint Paul nous rappelle que nos corps sont les membres de Jésus Christ et qu'ils sont aussi par là même les temples du Saint Esprit, qu'ils ont une dignité, qu'ils ont une grandeur et une beauté divine et qu'à cause de cela même, il faut les respecter comme le sanctuaire de la divinité.
Et c'est là que nous retrouvons justement le mystère de l'Assomption. Nous comprenons que, plus un être s'élève, plus il s'intériorise, plus il pétrit son corps de lumière et de grâce, plus Dieu resplendit dans sa chair, plus aussi il est vainqueur de la mort, plus tout son être devient un élan harmonieux vers Dieu qui est en lui d'ailleurs l'aimantation suprême qui l'aide à se créer, car nous ne nous créons pas justement au hasard, nous nous créons suivant cet appel au dedans de nous de la présence divine qui est le pôle où convergent toutes nos aspirations.
Nous comprenons qu'un être, plus il se libère, moins il est victime de la mort, plus il peut aller à la rencontre du Seigneur, plus il peut oublier qu'il a quelque chose à quitter. Saint François ne quittait rien, c'est pourquoi il fait chan­ter le Cantique du Soleil, il emporte avec lui son univers parce que tout l'univers en lui s'est mis à chanter.
A la limite, lorsque l'unité est parfaite, lorsque le corps respire tout entier la Présence Divine, comme c'est le cas de Jésus Christ et de sa mère, la mort ne signifie plus rien car la mort n'a un sens pour nous que parce que la mort peut purifier quelque chose en nous.
La mort ne signifie pas autre chose que d'élaguer, que d'émonder, que de faire tomber les branches mortes, tout ce qui en nous est déjà flétri, tout ce qui en nous est déjà condamné, tout ce qui en nous ne peut pas vivre infiniment, c'est cela que la mort emporte, et tout le reste demeure ! et tout le reste continue à mûrir et à grandir tandis que se prépare en nous cette immortalité où tout notre être et tout l'univers en nous va refleurir suivant le choix que nous avons fait et suivant le degré d'amour auquel nous nous sommes élevés .
Et en Marie, justement, comme en Jésus, en Marie en dépendance de Jésus, en Marie parce que justement elle est toute entière le berceau de Jésus, en Marie parce que sa chair a fleuri en nous donnant le Christ, en elle tout est vie, tout est vie. La mort ne peut rien redresser, ne peut rien purifier, parce qu'en elle tout déjà, tout déjà est revêtu de la clarté de Dieu, en elle tout res­pire de la vie éternelle. Et si elle meurt comme Jésus est mort, ce ne sera pas d'une mort périssable, ce ne sera pas d'une mort de corruption, d'une mort où l'être se défait parce qu'il ne s'est pas encore construit. Elle mourra comme Jésus d'une mort d'amour, d'une mort de conformité à notre mort, d'une mort pour nous, d'une mort qui illumine la nôtre et qui nous aide à la vaincre et à la sur­monter .
Il s'agit justement d'assimiler cette anthropologie, c'est-à-dire cette vision de l'homme que nous donne l'Evangile pour entrer dans la résurrection du Seigneur à laquelle Saint Paul fait allu­sion aujourd'hui, comme dans la résurrection de Marie que signi­fie le dogme de l'Assomption.
C'est justement parce que le Christianisme se fait une idée si parfaite, si harmonieuse de l'unité humaine, c'est parce qu'en Jésus la chair a été tellement glorifiée, c'est parce que notre corps que nous avons à créer veut être revêtu d'une telle noblesse que l'Assomption est une affirmation qui entre dans cette profes­sion admirable du dogme chrétien où la vie est si merveilleusement glorifiée et chantée. » (à suivre)

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