Début de la 5ème conférence donnée à Bourdigny en août 1937.

Il faut regarder la vie dans les yeux et lui demander ce qu'elle est et ce qu'elle veut, d'où elle vient et où elle va.

« La religion est constamment guettée par la superstition, et la magie s'efforce sans cesse de capter le divin avec les mains afin d'en prendre possession. En restant sur la plan humain, il n'y a pas lieu de s'en étonner, l'homme en effet est trop environné de dangers pour qu'il ne se sente pas avide de sécurité, et il cherchera naturellement à prendre des assurances du côté de cette puissance qui domine l'univers, à la mettre à son service en la réduisant en servitude. C'est pourquoi on voit des gens sans dévotion qui se parent d'images, de scapulaires et de fétiches, espérant de cette façon être protégés comme automatiquement contre le danger, sans qu'ils songent le moins du monde à faire un effort personnel pour s'ouvrir à la lumière et à la vie. C'est là une tentation naturelle qu'il n'est pas difficile de comprendre, une tentation qui éloigne à jamais l'homme du Royaume de Dieu qui est au-dedans, car, si on veut saisir Dieu avec les mains, on est assuré de Le perdre. « Dieu est esprit et il faut L'adorer en esprit ».

Cette tentation renaît constamment, elle est l'essence du pharisaïsme qui consiste à emprisonner Dieu dans des institutions qui assurent une protection au lieu de mettre sa vie à l'unisson de la vie divine, alors qu'il faut considérer la religion non pas comme ce que l'on va recevoir de Dieu, mais comme ce que l'on va donner à Dieu.
Au fond, c'est toujours la même direction : ou bien la re­ligion, c'est ce que l'on reçoit, ce que l'on attend de Dieu, et Dieu devient simplement un instrument destiné à combler les besoins de l'homme, une force au service de l'homme et à laquelle l'homme recourt, ou bien la religion est une consécration de tout l'être par laquelle nous nous donnons à Dieu gratuitement.
De même que la magie menace constamment la religion, l'amour est constamment menacé par l'esprit de possession, par la sensualité qui est à l'amour ce que la magie est à la religion. On veut prendre l'amour avec les mains, saisir l'être aimé avec les mains, posséder l'être que l'on aime pour s'assurer la plénitude de son amour.
Vous savez que cette possession peut être une possession spirituelle qui est peut-être plus grave et plus dangereuse, celle qui consiste à se mettre au centre d'un être, à prétendre lui suffire, à être le tout de sa vie, à être son dieu, au lieu que l'amour devrait être un échange de sainteté où l'homme et la femme développent leur personnalité dans une communion toujours plus étroite et deviennent l'un pour l'autre, le sacrement de l'Infini ! au lieu de cela ils deviennent un jouet l'un pour l'autre. Tant que cela dure, eh bien ... , quitte à transformer cette idolâtrie en une abominable tyrannie une fois leur illusion détruite !
Généralement, cette possession spirituelle interfère avec la possession corporelle, et c'est toujours au fond la même histoire : toujours un effort pour s'approprier la vie, pour saisir le mystère de la vie avec les mains. Or, si précisément, la vie est une chose intérieure, si la vie est une chose divine, comment espérer en saisir jamais le secret avec les mains ? Là encore, il n'est pas difficile de comprendre le vertige qui s'empare de l'homme dès qu'il est en contact avec l'amour, avec une de ces grandes réalités de la vie qui tend à exprimer toute la vie et qui, ou bien ira dans le sens de la religion ou bien se substituera à la religion.
Il est naturel que l'homme, lorsqu'il entre en contact avec l'amour, parce qu'il est là aux sources de la vie, sente retentir en soi, tout ce prodigieux chant de la Genèse et qu'il soit saisi par le vertige. C'est, en effet, une chose si grave, si émouvante, si belle, qu'on s'explique qu'il en ait le vertige jusqu'à en perdre la raison. Ce n'est pas moi qui blâmerai l'homme de connaître ce vertige ! ce n'est pas moi qui m'en étonnerai. Encore ne faut-il pas canoniser ce chant de son esprit, mais voir le problème en face et regarder la vie dans les yeux et lui demander ce qu'elle est et ce qu'elle veut, d'où elle vient et où elle va.
On commet ici la même confusion que je signalais ce matin à propos de l'humanité. Humanité oui, si l'on entend par là l'exigence divine incluse en l'âme de chacun, la vie divine qui se joue dans chaque âme, par là chacun de nous devient sacré parce qu'il est comme une châsse de Dieu. Il peut alors pousser en avant l'élan de tout son amour pour aboutir à la création, mais humanité non, si l'on entend par là l'humanité qui empêche l'homme, en le tenant captif, de connaître la vocation divine qui est en lui.
L'humanité, ce n'est pas cet ensemble d'hommes pris comme ensemble, le nombre n'y fait rien à sa dignité. La multitude des hommes ne peuvent réaliser cette dignité humaine que un par un, chacun au plus intime de lui-même. Eh bien, de même ici, la vie ce ne sont pas nos vies, la vie, ce n'est pas la vie humaine restant à son propre niveau, ce n'est pas cela qui mérite notre adoration.
Si la vie est quelque chose d'aussi formidable, si elle est ce chant de la Genèse qui retentit en nous, cette pulsation du monde, si elle est cet élan vital, si c'est cela la vie, si elle nous dépasse infiniment, c'est qu'elle est Quelqu'un, une Présence, elle est Dieu en Personne (1).
Et si, en effet, il y a dans l'élan vital une ordination divine, c'est que la vie doit devenir en nous esprit, pureté, lumière, c'est qu'elle doit devenir en nous Quelqu'un, comme le chante Saint Jean : "En Lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des hommes." (Jean 1,4)
Ah oui ! nous comprenons cette extase de l'amour, ce fré­missement de l'homme et de la femme en face des richesses de l'élan créateur, cet élan qui veut aboutir en nous à cette transparence de Dieu qui est la fin dernière de toutes choses.
Cette femme qui aimait et s'était livrée à l'être qu'elle aimait et qui était prête à tout sacrifier, même son enfant, afin de suivre cet amour, cette femme qui s'était donnée sincèrement et qui avait engagé tout son être, avait été trahie. "Oui, disait-elle, mais je me vengerai, je n'accepte pas que l'on profane mon coeur." Ce dont elle était blessée, c'est qu'elle avait engagé son coeur et qu'elle sentait que dans ce coeur il y avait une dignité in­finie .
Croyez-vous à la valeur de l'être ? Pensez-vous que ce soit en vain que l'humanité essaie d'assumer la matière, de l'intérioriser pour en faire un chant de l'esprit ? Pensez-vous que ce soit en vain que l'on élève tant de monuments pour abriter les chefs-d'oeuvre de l'art, de l'art qui est plus essentiel à l'humanité que le pain ? Ne croyez-vous pas que l'homme a besoin de beauté plus encore que de nourriture ? Qu'est-ce que l'art sinon cette assomption de la matière au plan de l'esprit ? » (à suivre)

Note (1). Aussi Jésus s'est-il identifié à la vie en même temps qu'à la vérité et au chemin pour aller vers Dieu. Ce qui fait de la vie comme de la vérité, et de ce chemin, un immense mystère aussi grand que celui de la personne.

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