Suite 3 de la 4ème conférence donnée à Bourdigny en août 1937.

« Comment faire entendre aux juifs sans paraître blasphémer que rien de ce qu'ils attendent ne s'accomplira, que le Royaume de Dieu ne viendra pas comme un miracle, qu'il ne sera pas l'accomplissement miraculeux où l'homme recevra toutes faites les choses d'en haut ? Comment dire cela sans se les annihiler ? Comment trouver leur audience ? Comment attirer leur confiance en venant leur apporter le contraire de ce qu'ils attendaient ?
Car enfin, concevoir que Dieu puisse être faible et que le Messie doit terminer Sa carrière en mourant comme un bandit, c'est de la folie. Et pour mesurer la folie de cette conception, nous avons le critère de l'attitude de Saint Pierre. Voilà un homme qui est l'ami du Christ, la pierre sur laquelle va être fondée Son Eglise, l'homme de la fidélité, l'homme pas­sionné qui brûle d'amour ! eh bien, cet homme va flancher, renier son maître, parce que, ce qu'annonce le Christ, c'est l'écroulement de toute sa vie, l'espérance de tout Israël à laquelle il faut renoncer si Dieu est le Dieu de fai­blesse et si le Messie est vaincu. Il ne Le connaît pas, et c'est tellement la vérité, il ne Le connaissait qu'à travers la perspective de ses espérances, il L'a vu comme celui qui réaliserait, qui sauverait Israël et ferait asseoir ses disciples comme des ministres sur douze trônes. Quand il Le voit emprisonné, il ne Le connaît plus. Si un tel homme n'a pas reconnu le Christ au moment où il fallait changer de vision, où il fallait adopter la religion de la misé­ricorde, si à ce moment-là Pierre a renié Jésus, que devaient être les autres ? Leur situation, leur attitude, leur scandale ?
On imagine la pensée du grand prêtre qui n'était pas un homme de grande foi, qui était plus attaché à ses bénéfices qu'à la loi divine, mais enfin qui croyait aux prophètes et avait médité de la Loi de Moïse : pour lui, le suprême blasphème serait de douter de la victoire de Dieu ! C'est pourtant cela, le coeur de l'Evangile, le centre du message de Jésus, toute la nouveauté de Sa révélation.
Dieu est un Dieu de faiblesse, un Dieu que chacun de nous peut tuer ! rien n'est plus facile car Il ne peut pas Se défendre, Il peut donner la Vie, Il ne peut pas inventer la mort ! Il peut mourir d'amour, Il ne peut pas faire périr ! Revenons à ces textes difficiles.
Est-ce que Dieu - parce qu'il est fidèle à Lui-même, fidèle à Son Amour - est-ce que Dieu ne Se devait pas à Lui-même d'être fidèle à Israël ? Est-ce que Jésus n'a pas fait une tentative pour convertir Israël, pour qu'Israël soit le missionnaire de l'Eglise ? Car enfin toute l'histoire d'Israël avait le sens d'une mission : garder le foyer de la religion, de la véritable croyance au vrai Dieu qui est esprit, et toutes ses observances en étaient comme les protectrices : ne pas manger sans s'être lavé les mains ! ... N'est-ce pas pour empêcher Israël de se mettre à table avec les païens afin de garder pure leur foi comme la lumière des nations ?
Et alors, au moment de la venue du Messie, est-ce que la fidélité de Dieu ne sera pas de demander à ce peuple de devenir le missionnaire des nations ? Et c'est quand Israël refusera d'entrer dans ce plan d'Amour, quand, au lieu de voir dans ce séparatisme le sceau même d'une mission universelle, Israël séparé comme un prêtre afin d'être le missionnaire des nations, quand Israël verra dans cette sépa­ration un monopole seulement et renoncera à sa vocation, c'est alors que Dieu sera délié de Ses promesses, rejeté par Son peuple, condamné par lui.
Rappelons-nous ce que nous disions des diverses sciences de l'âme de Jésus (1). Cette donnée si précieuse, qu'il y a en Jésus, non seulement une connaissance béatifique qui permet à Son âme d'homme de plonger dans les abîmes de Dieu, non seulement une science prophétique qui fait de Lui le Docteur de toutes les nations, mais une science expérimentale qu'il puise dans le spectacle des choses, dans une connaissance quotidienne des êtres.
En nous plaçant à ce point de vue du plan expérimental, et sachant que Sa science béatifique et prophétique sont en dehors du temps, ne pouvons-nous pas penser que Sa connaissance expérimentale qui se développe dans la durée, qu'à ce point de vue, Jésus a accompli Sa mis­sion, s'est laissé instruire par sa mission, et que pour sa part Il accomplit cette mystérieuse fidélité de Dieu en travaillant à faire d'Israël, le missionnaire des nations, tout en sachant d'ailleurs, mais ceci de sa science béatifique, que tout cela serait un échec. ... Il y a certains devoirs que nous avons à accomplir quand même, tout en sachant que le résultat ne nous en sera pas connu. Jésus a été le missionnaire d'Israël. Il n'y a pas eu d'in­fidélité du côté de Dieu, mais du côté de l'homme. Jésus ira jusqu'au bout de la Promesse, jalousement fidèle à être missionnaire d'Israël, afin qu'Israël devienne le missionnaire des nations.
Quand on regarde les textes, on voit que, parlant de la fin des temps, il est dit : il faut que cet Evangile soit prêché à toutes les nations. La perspective universaliste perce à chaque instant dans les paraboles. Il y a là deux courants : celui du devoir à la fidélité auquel Jésus ne manquera pas, et le courant des pressentiments, de la prescience trop certaine, à savoir que Son peuple Le trahira et Le condamnera.
Et de même, lorsqu'on regarde les textes de la Parousie, on voit que Jésus dit dans Saint Mathieu, en parlant de cette mystérieuse catastrophe qui mettra fin à Jérusalem, Il dit : " Et il en sera comme des jours de Noé, l'un sera pris et l'autre laissé et de deux femmes, l'une sera prise et l'autre laissée." (Mt. 24, 37-41) S'il s'agissait de la perspective de la fin des temps, il est évident que personne ne serait laissé. Au fond, il faut voir ces textes, parce qu'ils sont l'Eglise, avec le mystère de la Croix et la Révélation de la faiblesse de Dieu. Jésus parle de la vision du Royaume de Dieu avec des images empruntées à la vie, il est naturel qu'il en parle sous cette forme, puisqu'il va instituer Son Sacrement sous la forme du pain et du vin, afin de nous faire prendre conscience que le Royaume de Dieu fait partie du mystère de la Croix et que la royauté de Jésus est au-dedans de nous et que nous ne sommes ouverts à ce Royaume qu'après avoir été crucifiés avec Lui.
Il faut atteindre le fond du texte et ne pas en rester aux mots. Il n'est pas besoin de la prendre dans une autre perspective que celle-ci, à savoir comme un mouvement vers une révélation plus par­faite. Jésus ne pouvait pas tout dire, Il s'est servi des paroles mêmes qui étaient en usage dans le peuple. Il a repris cette notion du Royaume de Dieu en lui donnant un accent nouveau. Il a repris aussi certaines notions courantes de la justice, non pas pour nous dire : ce sera comme ça, mais pour nous dire : le Jugement consistera dans les rapports que vous aurez eus avec le prochain.
L'accent de ce chapitre : "Allez maudits au feu éternel", n'est pas à mettre sur le mot : "maudits", mais l'accent tout entier est sur la charité qui sera le critère en fonction duquel chacun sera jugé.
En un mot ce sera toujours en fonction du critère intérieur, qui est la révélation centrale du christianisme, qu'il faudra saisir la révélation des textes dont chacun est un sacrement, non pas une parole prise dans un livre, mais un sacrement qui contient l'éternelle Parole de Dieu, qui doit être entendue du dedans, dans l'agenouillement de la foi, prise comme une Personne, la Personne même de Dieu crucifié.
Si on isole ces textes, si on les extrapole, si on les tire hors de la Personne de Jésus, ils perdent toute valeur, ils de­viennent une matière dont on pourra tout tirer, sauf l'Evangile de Jésus. » (à suivre)

Note (1) : j'ai toujours été mal à l'aise par ces distinctions que fait ici Zundel. La question de la façon dont la divinité communique avec l'humanité du Christ reste très mystérieuse. Ce qui est certain, c'est que son humanité, et nous ne connaissons Dieu que par elle, est et restera éternellement une créature, donc un être limité incapable de connaître tout Dieu, du moins avant son passage au Père. Et nous savons que la communication de la divinité avec l'humanité du Christ ne fait pas que cette humanité soit Dieu. Il faut préciser encore une fois que cette Humanité du Christ devient en égalité avec Dieu dans son passage au Père par la passion-mort-résurrection-ascension-session à la droite du Père. (sous toutes réserves)

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