Seulement des notes succinctes pour la 5ème conférence de retraite donnée à Bourdigny en août 1937.

« M. Bergson se demandait avec effroi ce que deviendrait sa table s'il la voyait à l'échelle atomique, électronique : un monde en continuelle vibration et d'ailleurs où les lacunes seraient infini­ment plus grandes encore que les corpuscules de matière. Il en conclut que notre monde, le monde de notre connaissance, est taillé suivant notre échelle et que notre connaissance n'est que l'image de l'action que nous devons exercer sur les choses; que nous concevons les propriétés de l'univers suivant nos besoins, en sorte qu'il (Bergson) cherche à s'évader de cette connaissance limitée par nos besoins et, dé­laissant le découpage opéré par le sens pratique, il cherche à s'élever dans l'intuition à la contemplation fluide et transparente.
Il y a dans cette remarque quelque chose d'infiniment émou­vant et pathétique. Il est bien vrai que nous connaissons le monde sui­vant nos besoins et à travers nos besoins, mais nous ne nous en tenons pas là.
Il est entendu qu'une table est construite pour nos besoins, encore faut-il que cette table soit belle, et ce désir que notre table soit belle, suppose que nous avons dépassé le besoin immédiat et maté­riel et qu'une aspiration vers l'Infini est montée en nous.
C'est ce qu'il y a d'admirable en l'homme : au coeur de ses besoins les plus matériels, ce besoin d'évasion à travers cette connais­sance toute pénétrée de ces utilités, portant déjà cet élan vers au-delà qui fait que, au coeur de la matière, il aspire à rencontrer l'esprit. cette table est solide, encore faut-il qu'elle soit belle. C'est le besoin le plus vital qui nous rassemble autour d'une table pour manger, mais s'il y a des fleurs sur la table comme le repas est plus humain ! En effet, les yeux cherchent d'abord les fleurs, et c'est cela qui nous emporte au-delà du besoin matériel dans une communion avec la Beauté. Qu'est-ce qu'une table pour un homme ? Qu'est-ce qu'une table pour une mouche ? Une espèce de bois de Boulogne où elle se promène.
Tout cela est très intéressant, cette multitude d'aspects que prend l'univers consiste pour chaque créature en une correspondance avec ces besoins. Pour l'homme, cette correspondance, c'est l'univers au-delà duquel il est tendu, vers la Présence divine, vers la Beauté infinie à laquelle il aspire.
Toute notre connaissance est au-delà, tout notre intérêt est au-delà, si bien qu'à travers tous nos besoins et nos nécessités, notre connaissance nous mène au bord de l'Infini, toutes ces correspon­dances nous mènent à travers notre intelligence, en ses profondeurs, à la rencontre du premier Amour.
Eh bien, cette expérience si simple et si admirable au-delà de laquelle M. Bergson a peut-être un peu trop bouleversé la philosophie, cette intuition nous est donnée par un seul contact avec la réalité qui est une naissance et qui nous tend au-delà de nous mêmes.
Et ce qui est vrai de la vie de l'esprit, du monde de la connaissance, n'est pas moins vrai du monde de la piété, de ce monde fondé sur notre connaissance, sur notre communion avec Dieu.
Quand le Christ a voulu nous réunir, Il nous a pris, Lui aussi, dans ce besoin merveilleux, si humain, que nous avons d'être ensemble réunis autour d'une table où nous pouvons boire et manger. Il est d'ailleurs remarquable que nous ne pouvons être long­temps ensemble sans éprouver le besoin de nous mettre autour d'une table tellement ce besoin élémentaire, organique, devient pour nous, comme le sacrement de l'hospitalité, le symbole de l'amour, tellement ce besoin élémentaire est inscrit en nous, comme le signe du besoin de connaître et d'aimer, et de toute la vie, Jésus a voulu faire, à travers nos be­soins, une expression, une symphonie de notre amour.
Une de nos plus grandes tentations, c'est de croire que la piété nous demande de nous éloigner de la vie. La piété ne consiste pas à entrer dans une cellule de moine pour y réciter notre bréviaire ! La récitation du bréviaire est infiniment belle et sacrée pour ceux auxquels elle a été confiée, et le moine et le prêtre ne doivent jamais omettre sa récitation, et ceci est magnifique.
Mais il n'est pas nécessaire qu'une mère de famille dise son bréviaire. Il ne faut pas du tout que nous rivions la piété à une certaine technique, à une certaine vie : celle du moine, à un vêtement, à une tenue, à certaines observances. Ce qui, pour le moine, est un certain climat de sa vie, ne doit pas être le milieu où s'épanouit la vie de la mère de famille et de beaucoup de laïcs qui pourtant sont tous aussi chargés du Royaume de Dieu. Ils s'imaginent que, pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faut adopter quelques formules, une attitude de vie qui forme le climat du moine ou du prêtre. Eh bien non ! il y a une certaine technique pour la piété des moines et des prêtres, qui n'est pas la technique de la mère de famille ou des jeunes filles qui se préparent à fonder un foyer, ou de l'artiste ou de l'ouvrier, chacun a sa propre technique, ses propres instruments de travail, exprimant la voie de sa propre nature à travers toute sa vie, son ouverture sur Dieu, son approche du Père céleste.
Quelles difficultés va se créer une âme qui aura cru qu'il fallait se séparer de sa vie pour aller à Dieu ! Combien d'âmes ont vu dans la piété une sorte de mort au lieu d'entrer au coeur de leur vie, au coeur de leurs occupations, et de trouver au coeur de leur vie leur piété et la source de leur louange.
Il ne faut pas que la piété devienne un pensum que l'on s'impose entre neuf heures et neuf heures et demi ! La piété est notre vie même, et on la laisse chanter par tous les pores de notre peau.
C'est pourquoi il faut mettre au centre de notre vie, l'action la plus simple, la plus humaine, en même temps que la plus divine, celle qui nous rassemble autour de la table du Seigneur : la prière du Seigneur en nous, la Croix du Christ qui s'élève dans nos coeurs pour la rédemp­tion du monde, la prière catholique qui embrasse tout l'univers ! c'est la Liturgie divine de la Messe qu'il nous faut mettre au commencement de toutes nos journées.
Mais ceci accompli, lorsque nous avons installé notre vie au coeur de la Vie de Jésus, que nous nous serons dévêtus de nous-mêmes pour être revêtus de Lui, il nous faut entrer à plein dans notre vie et faire de chacune des actions de notre vie, une oeuvre de louange.
Vous êtes occupés à faire la cuisine, à repasser votre linge et vous avez l'impression que tout cela est mesquin et misérable, vous avez envie de vous évader de ce travail et vous l'empoisonnez en le fai­sant sans joie. Pourquoi repasser du linge ne serait-ce pas une oeuvre d'art ? Toutes les actions les plus humbles de notre vie doivent être ouvertes à Dieu. Il faut qu'une âme chrétienne, quel que soit son travail, n'ait pas le désir d'en sortir, mais d'aller jusqu'au fond afin qu'il devienne une hostie offerte à Dieu.
Repasser votre linge, faire votre cuisine, peut être une magnifique oraison, si tout cela est au service de Dieu. Ces vêtements que vous pliez couvrent le Corps du Seigneur, la nourriture que vous préparez est donnée aux membres du Seigneur. Il faut que rien dans votre vie ne soit hors de Dieu. Il n'y a pas de réalité, pas une seule réalité, qui ne puisse retourner à Dieu.
Dans ce couvent de capucins, j'admirais les frères convers. Ils sont ignorants, ne se livrent à aucune étude, ils sont les domesti­ques du couvent, portent des robes rapiécées, et ce sont eux, au fond, que Saint François d'Assise regarde avec le plus d'amour. Ils ne sont pas prêtres, ils sont les domestiques et vivent dans l'humilité, et je pense qu'ils chantent à pleins poumons le Cantique du Soleil, dans toutes leurs actions très humbles. Ce sont eux qui sont le plus dans l'esprit de leur Père ! ils égrènent toute la journée les oeuvres matérielles qui peuvent devenir le beau rosaire de notre amour.
Tous, nous pouvons être frères capucins, et pour cela il faut entrer dans la croix de notre vie, égrener le rosaire de nos occupa­tions quotidiennes en chantant le "Cantique du Soleil". Rien ne peut être plus agréable à Dieu que ces humbles capucins nourris de toute la joie du Soleil. »
Fin des notes.

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