Suite 2 de la 4ème conférence de retraite donnée à Bourdigny en août 1937.

Il s'agit de l'emploi du langage dans nos conversations.

« Nous voyons par là (par le dynamisme du langage) ce que peut être la puissance de la conversation. Pour nous, l'emploi pratique du langage se réduit la plupart du temps à la conversation. Si les mots ont donc toute cette puissance créatrice ou destructrice, la conversation aura aussi toute cette puis­sance (de destruction comme de création).
Un philosophe disait : au fond, nous n'exprimons jamais que notre pensée révolue. Nous ne savons, en effet, exprimer que la pensée qui est déjà inscrite dans, notre mémoire, et le langage n'en est que l'expres­sion automatique. Ce que nous pensons réellement, cette pensée actuelle, nous ne pouvons pas la dire. Notre conversation est automatique, elle consiste à déverser ce qui est logé dans la mémoire et non pas à dire cette pensée qui s'élabore, et c'est là un très grand malheur, mais qui ne doit pas être la règle du langage. Le langage doit être tout imprégné d'humilité et d'amour, afin de susciter une pensée qui n'est pas encore, de découvrir une pensée qui n'est pas encore parvenue à maturité.
Si nous étions plus attentifs à la sainteté du verbe, il y aurait dans notre conversation assez de réserve et de silence pour que notre pensée puisse mûrir, et pour que la pensée d'autrui puisse se trouver (se découvrir) elle-même au cours de la conversation. Non seulement, nous ne faisons rien mûrir, mais nous em­pêchons l'esprit de mûrir, nous étouffons l'élan de l'esprit et nous rabattons dans les âmes ce chant de la découverte.
Celui, dit St-Jacques, qui ne pèche pas par la langue est un homme parfait. Combien nous aurions raison de nous accuser de ces fautes contre le verbe, et combien nous aurions raison d'être attentifs à ne les point commettre.
Vous connaissez cette image de la cloche dont on a suscité les résonances, résonances admirables dont les harmoniques se prolongent en irradiations infinies; puis tout d'un coup, l'enfant de choeur saisit la cloche et tout s'éteint, eh bien, il arrive constamment dans la conversation, que nous éteignions les vibrations de la cloche, que nous empêchions tout ce chant d'irradier, tout l'élan de la pensée de naître, parce qu'il y a dans notre langage quelque chose de brutal qui empêche toute découverte.
Combien de fois, remplies d'enthousiasme pour une oeuvre d'art par exemple, vous voulez le communiquer, vous en parlez â quel­qu'un qui dit : « oui, c'est très intéressant, c'est bien ! » Et tout ce se­cret d'amour que vous vouliez livrer, partager, vous sentez qu'il est comme profané et vous n'avez plus envie de parler de rien sachant que cela ne sera pas compris mais défloré.
Eh bien, quand un être arrive vers nous chargé de joie, il faudrait au moins faire attention de ne pas détruire cette jubilation de la découverte, mais entrer avec lui au coeur de sa joie.
Il n'y a pas seulement la cloche que l'on éteint, mais la cloche que l'on empêche de résonner, parce que l'on veut asséner la vérité, on veut absolument avoir raison et sur les éléments et sur les idées et sur les gens ! alors, naturellement, l'autre se raidit et se défend contre ces coups de poing, il sait que la vérité est une amie, une Présence, une Personne bien-aimée avec laquelle il fera un mariage d'amour ! Si la vérité n'est qu'une emprise brutale il n'en veut pas.
La Vérité est quelqu'un, une Présence, une Personne, le Verbe éternel, la Parole qui retentit dans le silence de Dieu. On ne peut s'en approcher que dans un agenouillement de son coeur en l'es­pace de son être, dans un mariage d'amour, car toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale.
Combien de fois la Vérité eût-elle pénétrée dans les coeurs si nous avions laisser rayonner la Vérité en Personne, si nous avions été plus effacés dans l'expression de la vérité, plus attentifs, plus respectueux de la personnalité humaine. La Vérité est une Personne, et l'on ne présente une Personne à une autre que dans la sympathie.
La même chose peut être dite d'une manière tellement diffé­rente que, dans un cas, elle soit acceptée ! et dans un autre impossible à admettre. Toutes les fois que vous voudrez amener à résipiscence un être, il se cabrera parce qu'il est impossible que la Vérité vienne à lui au­trement que dans la vérité de son propre coeur.
Dieu veut faire avec l'âme un mariage d'amour. Toute âme qui est attirée par la lumière de son esprit vers la Vérité, - et toute âme humaine est ordonnée à cette Vérité - ne pourra la recevoir que dans une atmosphère d'amour, afin qu'elle sente que l'Amour vient à elle pour la combler et la faire entrer dans cette fête de joie, dans cette pensée de lumière qui est la Vie même de Dieu au coeur de Son Verbe.
Quand les théologiens se sont réunis au congrès de Malines afin d'examiner les rapports de l'anglicanisme avec Rome et qu'il s'est agi de discuter de ce qu'il adviendrait de l'anglicanisme s'il se rat­tachait à Rome, il y eut à ce moment là une espèce d'assouplissement (dans le texte : assourdissement) du langage, un admirable effort de langage. Le mot de suprématie papale a chez les anglicans une ré­sonance qui contredit toute l'histoire anglaise. Les anglicans étaient prêts à accepter la "Présidence" (de Rome), c'était exactement la même chose que la suprématie, mais les mots ont différents aspects et dans ce mot de présidence, ils pouvaient entrer.
Je crois que les théologiens qui étaient là, de part et d'au­tre sentaient un rapprochement effectif parce que les mots ne faisaient plus écran, la chose apparaissait aux uns et aux autres comme le centre vers lequel ils convergeaient tous. Il faut tant de prudence, tant d'humilité dans les mots, nous savons si peu de choses ! les savants qui sont les créateurs de la science ont tellement le sentiment du caractère provisoire de leurs découvertes ! Ils savent très bien que dans trois mois, dans six mois, ce qui leur apparaît aujourd'hui comme la vision définitive du monde sera transformé. Tout se passe aujourd'hui étant donné ce que nous sa­vons, qu'en sera-t-il demain ? Nous n'en savons rien.
C'est pourquoi il faut prendre garde à ne pas confondre l'article défini avec l'article indéfini, à ne pas glisser de «un» à «les». Lorsque nous étions au collège, on nous apprenait comment était la maison romaine avec son architecture, la description des pièces, c'était la maison romaine, en réalité c'était un type de maison romaine, il y a d'autres types de maisons romaines ! une maison romaine ne représente pas les maisons romaines.
Eh bien, l'immense majorité d'entre nous ne connaissons les choses que par oui-dire, par information, quand elles ont passé par trois ou quatre salles de rédaction ou quand elles ont été transformées par des orateurs ! remonter à la source est alors un travail impossible pour nous.
Nous avons coutume de parler des japonais, par exemple, sim­plement d'après un fait isolé ! nous commettons constamment des injus­tices abominables en jugeant tout un peuple dont nous ne connaissons qu'un trait ou deux, et nous englobons toute la nation dans un jugement qui représente un jugement parfaitement erroné.
Quel peuple plus candide et plus ingénu que le peuple an­glais quand on le voit vivre chez lui, pourquoi le juger sur quelques échantillons que nous avons pu rencontrer ? Il faut que nous arrivions à ne jamais passer de "un" à "les" qui voudrait dire "tous". Tout cela est très important.
On fonde son jugement d'après quelques hommes, et on déshonore tout un peuple, et, quand un peuple est constamment atteint dans son honneur, il est tenté de perdre patience ! il y a un péché de médisance contre les nations aussi bien que contre les individus et qui est très grave.
D'ailleurs, généralement, tous les péchés contre la charité sont des péchés graves - je ne dis pas dans le sens de péché mortel - mais graves en ce sens que ses conséquences peuvent être de blesser l'être humain alors qu'il faudrait tendre à créer une atmosphère qui l'élève et le grandisse à ses propres yeux. Si l'homme se sent dans un climat qui le contraint et le diminue, il a envie de tout lâcher.
Donc nous avons une responsabilité infinie dans notre conversation, les mots doivent être les sacrements du Verbe de Dieu, de l'unique Parole par qui tout a été fait.
On ne saura jamais assez dénoncer les crimes de langage, on ne saura jamais assez s'écarter de la discussion qui prétend imposer la vérité d'une manière brutale, extérieure, en humiliant l'adversaire, alors qu'il faudrait le faire naître à cette pensée d'Amour.» (à suivre)

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