Suite 3 et fin de la 2ème conférence de retraite donnée par M. Zundel à Bourdigny en août 1937.

Reprise du texte : « il y a mille manières de contempler et de connaître, pourvu que nous apportions tous, au monde, ce regard chargé de respect, d'humilité et d'amour, nous entrerons en contact avec la pensée-source dans la mesure où chacun de nous aura senti qu'il doit prendre l'univers en charge, traiter le monde comme une personne et non comme une chose, comme un chef d'oeuvre de la pensée de Dieu. »
Suite du texte : « Il va de soi - si la connaissance a toute cette noblesse, comme l'art - il va de soi, étant donné ce que nous sommes, que sa corruption est ce qu'il y a de pire, la connaissance, étant donné notre imperfection, peut être en nous cette corruption de l'orgueil, cette luxure de l'esprit, cette complaisance en soi-même, le recourbement de tout ce rayonnement. Il n'y a pas de faute plus grave et plus dangereuse que celle-là parce que la corruption de ce qu'il y a de meilleur est ce qu'il y a de pire. C'est ce qui fait condamner par l'auteur de "l'Imitation" ces hommes qui se tournent vers la recherche au lieu de se tourner vers Dieu, au lieu de se tourner vers la Source et d'entrer en contact avec la Vérité.
Il est donc vrai que la connaissance peut devenir un abus effroyable. Au lieu que la connaissance fasse monter l'univers à cette union avec l'esprit, à une communion avec Dieu, une communion avec la Lumière, elle se sert frauduleusement de l'univers pour sa propre fin et arrive à faire de cette lumière même l'instrument de son propre égoïsme. Rien n'est plus facile que ce glissement. Rien n'est plus difficile que l'élan qui monte, il requiert le don de tout nous-même. La retombée est une chose facile, elle est à la portée de tous. Nous sommes tous exposés, dès lors que nous nous ouvrons à la connaissance, à ce refus de la lumière.
Il n'est pas possible d'entrer vraiment en communion avec l'Esprit-Saint sans devenir soi-même esprit, sans se dépouiller de ses scories, sans mourir à soi-même, sans devenir le vitrail du moi opaque qu'on était, et, pour que l'âme laisse resplendir la Lumière dans la joie et dans la pureté, il faut une mort à soi-même, il faut qu'il n'y ait en nous aucun degré de l'ombre, ni de la mauvaise foi.
Il y a un certain degré d'appropriation et d'égoïsme qui nous empêche de recueillir la Lumière, elle nous gênerait ! nous ne vou­drions pas voir toutes ces richesses afin de ne pas déranger les habi­tudes de notre vie.
Il y a longtemps que cette notion fondamentale vous est connue, cette espèce de pente, de sympathie, qui fait que vous allez vers certaines doctrines, que vous avez une certaine vision du monde qu'il vous est impossible de changer. A moins d'une profonde transfor­mation, il nous est impossible de voir le monde autrement qu'avec nos "fenêtres". C'est là un problème extrêmement grave.
Il faut que nous apprenions l'humilité dans nos rapports avec autrui, que nous ne soyons pas captifs des mots, que nous cherchions ce qu'il y a sous les mots, au-delà des mots, que nous sachions que les autres ont leurs mots, que leurs "fenêtres" ouvertes sur le monde sont autres que les nôtres. Ils ne peuvent refléter dans leur conversation que cette vision qui est la leur.
Nous avons vu souvent, au cours de cette année pleine d'an­xiété, pleine de sang, nous avons pu nous rendre compte de cette option fondamentale, il suffisait d'ouvrir les journaux pour se rendre compte que ce décret-loi applique à toute information le test et le critère de ses propres désirs, qu'il transforme les événements au gré de ses propres rêves afin que ces événements soient la justification de son option fon­damentale.
On aurait pu croire que tel journal s'amusait à mentir alors qu'en réalité chacun était tendu vers l'information avec ses propres désirs, tel un appareil de T.S.F. dont la puissance sélective ne s'accorde qu'avec certaines ondes : image de l'option fondamentale d'après laquelle l'esprit ne recueille dans l'information que ce qui lui est favorable, favorable à sa propre thèse. Il n'est pas besoin d'être de mauvaise foi, la sélection se fait d'elle-même.
Les choses que vous ne voulez pas entendre, les choses qui vous blessent, vous êtes tentés de les affaiblir et vous finissez par donner aux événements le caractère que vous pouvez supporter.
Entendez bien ce que j'essaie de vous dire : il faut que nous nous rendions compte à quel point la vie humaine est difficile et menacée, guettée par la maladie, par tout ce qui est le lot de l'homme, et qu'alors il est bien naturel que l'homme cherche une sécurité, un point d'appui qui lui permette de respirer et de subsister.
Vous vous rappelez comment Péguy tournait en dérision ces petits bourgeois de la troisième république qui commencent par faire un placement à la caisse d'épargne - quand un enfant leur naissait - afin que cet enfant, devenu vieillard, ne fut pas privé du nécessaire. Ainsi, la première préoccupation de ces petits bourgeois devant un ber­ceau était l'image de la vieillesse. Il était facile d'ironiser contre cette prudence, mais cette prudence a un côté tragique, émouvant.
Quoi de plus désespéré qu'une vieillesse sans sécurité, à la charge d'autrui ! et l'on comprend très bien que ceux qui ont vu la menace de près aient voulu éviter à leurs enfants cette misère matérielle, misère si effroyable et qu'il suffit d'avoir vu de près pour se rendre compte combien elle peut être la source d'autres misères infiniment graves et tragiques.
Eh bien, dans le domaine de la vie de l'esprit, il y a en effet tant de menaces, tant d'insécurité, que l'homme a besoin de "boucler la boucle" au milieu de ce monde chargé de mystère, l'homme a besoin de se don­ner une réponse qui le laisse satisfait et lui permette de vivre une vie tranquille, non pas une vie tranquille paresseusement, mais tranquille à l'abri de l'épouvantable mystère qui pèse sur lui. Il a besoin de se donner une réponse, de prendre telle position et il ne peut pas tous les matins remettre tout en question.
Alors tous les hommes, quelles que soient leurs "fenêtres" - qu'elles soient rouges ou qu'elles soient vertes, qu'elles soient du matin ou du soir - tous les hommes construisent une certaine métaphysique, se sont donnés une sorte de réponse qui commande toutes leurs attitudes. Il est impossible de remettre en question tout cet édifice, tous les matins, sous peine de ne pouvoir vivre humainement.
Il faut comprendre ce côté tragique de la connaissance qui est une lutte parce que l'homme a plus besoin de la pensée qu'il n'a besoin de pain. Il lui est plus vital encore d'avoir une certaine sécu­rité du côté de l'espérance que du côté du pain.
Il est nécessaire que nous gardions cette vérité en l'esprit, que nous ayons en vue tout ce côté tragique de la vie pour ne pas être cruellement injustes, parce que nous ne pensons peut-être pas mieux que tous ceux-là.
Parce que nous avons limité la vérité aux dimensions de notre fenêtre, parce que nous avons fait de la vérité divine une posses­sion et un monopole, nous avons empêché les autres de s'approcher de cette vérité, parce qu'au fond les autres sont des hommes traqués par les nécessités de l'existence et qu'ils n'ont pas trouvé où reposer leur tête.
C'est donc là, pour finir, le dernier centre de tous ces conflits qui divisent l'humanité, cette option fondamentale des uns et des autres, cette position prise, par rapport à l'univers.
Sur un autre plan c'est ce besoin de connaître qui a néces­sité la création d'une certaine image du monde qui puisse rendre possible l'existence humaine., je sais bien que, dans le domaine de l'action, il y a un conflit terrible ! Dans l'action nous ne sommes pas seulement engagés nous-mêmes, mais le sont aussi nos familles, nos cités, certains biens supérieurs peuvent être menacés d'une façon tellement immédiate que l'on soit obligé d'entrer dans une offensive massive contre certaines erreurs qui menacent la subsistance même de la vie.
Le cardinal Mercier s'est trouvé dans ce dilemme, il avait le cœur assez large pour n'en exclure personne, aucune des âmes contre lesquelles il était obligé de s'élever. Il savait parfaitement bien que de laisser passer (par la Belgique) ceux qui avaient foulé un territoire neutre (les allemands pendant la 1ère guerre mondiale), c'eût été épargner à son pays la dévastation et la ruine, c'était la solution facile, la solution matérielle, mais c'était aussi trahir l'honneur ! Il savait que, matériellement, son petit pays ne pouvait lutter contre la force d de l'envahisseur ! mais il savait aussi qu'il n'y a aucune commune mesure entre la force ET la justice et la vérité, et c'est cela qu'il a défendu pendant quatre ans, proclamant à la face de l'univers que son pays aimait mieux mourir que trahir la justice. Il savait très bien qu'il fallait maudire la force en la main de l'homme mais qu'il faut parfois l'incarner dans la force des armes pour le service de la justice.
C'est là le problème le plus tragique devant lequel puisse se trouver un contemplatif, un homme universel et qui a le sens catholique comme l'avait ce grand évêque, mais il a su, dans des frontières humaines, faire triompher une justice plus qu'humaine.
Je sais tout cela, mais ce qu'il ne faut jamais se permettre, c'est que cette action devienne maîtresse de notre esprit : il ne faut pas, si nous sommes obligé de prendre parti, que notre esprit devienne partisan, s'obscurcisse lui-même et se limite, le conflit est plus subtil et délicat, à cause de cela c'est plus important. »
Fin de la 2ème conférence.

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