Suite 2 de la 3ème conférence de retraite donnée par M Zundel à Bourdigny en août 1937. (D'après des notes prises en sténo.)

Reprise du texte : « On est porté à penser, parfois, que la vie intellectuelle est une chose secondaire, que c'est une espèce de luxe ! Eh bien non, non ! parce que c'est une des choses les plus essentielles, les plus nécessaires. Notre esprit a besoin de cette nourriture de l'esprit plus encore que de nourriture corporelle. On peut se passer de manger, on ne peut s'empêcher de penser et de connaître, parce qu'on ne peut pas être un homme, c'est-à-dire un esprit, une intel­ligence, sans éprouver ce besoin d'aller vers la Lumière. »
Suite du texte : « Et notez encore ceci, car c'est un aspect plus émouvant encore du mystère de la connaissance, c'est que l'artiste ne peut pas créer sans vaincre une certaine résistance, il prend une matière rebelle et il inscrit dans cette matière son rêve, et il est en lutte avec cette matière jusqu'à ce qu'il l'ait pénétrée profondément, qu'il l'ait soumise à son esprit, afin qu'elle réponde à tout son rêve.
On ne peut faire une statue avec de l'eau mais on la fait avec de la pierre, avec du marbre, avec quelque chose qui se rebelle, afin de pouvoir l'assouplir, c'est-à-dire avec une matière que l'on transfigure, que l'on élève avec soi, que l'on assume jusqu'au plan de l'esprit.
L'oeuvre d'art a ce caractère de faire monter la matière au plan de l'esprit et de lui imprimer le sceau de la tendresse de Dieu, tellement que la matière elle-même se mette à vibrer au contact de l'es­prit et entre dans sa vocation qui est d'exprimer exclusivement la Pensée divine. Cette oeuvre de l'artiste est en tous points la nôtre.
Il n'y a généralement pas de génie créateur, pas de grand penseur ou de grand théologien, qui ne se soient penchés avec amour, qui ne se soient agenouillés avec respect devant la nature, devant l'univers de Dieu, parce que, pour que l'étincelle jaillisse, pour que le courant avec Dieu soit efficace et authentique, il fallait d'abord prendre cet univers, l'assumer et le faire monter au plan de l'esprit, afin d'aller à Dieu non pas tout seul, mais après avoir pris l'univers en charge, et je voudrais que vous compreniez cette pensée, que l'homme a la charge de l'univers, qu'il ne peut pas se sauver tout seul, il faut qu'il sauve tout l'univers, toute la nature, toute l'histoire de la vie, il faut que, sur le plan de la connaissance, il recueille toute cette histoire d'une pensée qui s'ignorait, et qu'elle devienne en lui, une flamme vivante, un chant de joie et d'amour.
Le savant est donc celui qui prend l'univers en charge, qui lui offre la lumière de son esprit afin que l'univers devienne esprit et revienne à la Pensée créatrice à travers l'élan de la pensée humaine qui a déchiffré la Pensée créatrice au sein de cette matière dont il a pris la charge. Si vous voyez le travail de l'esprit dans cette lumière, il vous apparaîtra comme infiniment sacré.
Si Proust se rebellait ainsi contre ceux qui interrompait sa conversation avec son âme, c'est qu'il pensait que son âme valait mieux que toutes les conversations du monde. Il disait : "Lorsque je sors de la conversation avec mes amis, je vois que j'ai moins d'amis que dans cette conversation solitaire avec mon âme." C'est la revendication de l'artiste demandant qu'on le laisse à sa solitude afin de pouvoir entrer dans cette conversation infiniment féconde qui lui permet de communiquer avec la Beauté pour ensuite en faire part aux autres.
On peut penser que c'est peut-être estimer bien peu la con­versation humaine., sans doute ! c'est une question de mesure infiniment difficile à garder, et l'on comprend cette revendication de celui qui est entré en communication avec la Beauté, car c'est cela sa vocation, c'est d'écouter et d'imprimer à la matière le sceau de cette Beauté. On com­prend cette souffrance qu'il éprouve à être constamment dispersé par des conversations vaines qui le détournent, l'empêchent d'écouter la Parole intérieure, source de tout l'univers.
Il ne faut pas penser que, lorsque le savant ou l'artiste se retire du commerce humain, il ne faut pas penser qu'il s'enferme dans une tour d'ivoire en égoïste ! il obéit le plus souvent à une vocation intérieure grave et tragique - comme la vocation du Chartreux - non pour se refuser aux hommes, mais parce qu'il se doit d'abord à l'unique nécessaire, et c'est dans cette solitude qu'il le trouve, dans cette solitude qu'il devient une source pour l'humanité.
Il est donc un travail de l'esprit qui est une première for­me de l'obéissance, sans laquelle il n'y a pas de connaissance : travail de l'esprit dans la solitude, qui est un appel même de l'Esprit-Saint qui va faire entrer le savant dans cette conversation solitaire et se révéler à lui pour qu'il puisse répandre toute cette lumière et cette plénitude. Et il le fera d'autant plus qu'il sera plus solitaire et plus recueilli.
Il faut donc, que nous tenions compte de cette vérité, de cet élément et que nous respections la recherche de tous ceux qui ont été appelés à cette solitude, qui ont besoin de cette solitude, non pas par un caprice égoïste, mais, tout simplement, pour réaliser leur vocation.
La vie intellectuelle n'est pas un luxe, pas plus que la vie artistique; elle est plus essentielle à la vie de l'humanité que la vie du laboureur, parce que l'homme ne vit pas seulement de pain. Il ne lui servirait de rien de regorger de pain et de confort si la flamme s'é­teignait, si le foyer de la vie de l'esprit n'était plus alimenté, si les hommes s'étaient détournés de la Parole de l'éternelle Vérité. Vous voyez la place immense que doit avoir dans notre vie la connaissance.
Je ne dis pas que chacun doit s'appliquer aux mêmes choses, cela n'est pas du tout nécessaire, et il y a mille manières de contempler et de connaître, pourvu que nous apportions tous, au monde, ce regard chargé de respect, d'humilité et d'amour.
Nous entrerons en contact avec la pensée, source, dans la mesure où chacun de nous aura senti qu'il doit prendre l'univers en charge, traiter le monde comme une personne et non comme une chose, comme un chef d'oeuvre de la pensée de Dieu. » (à suivre)

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