Homélie de M. Zundel, il a ici 40 ans, à la Messe du 20 août 1937 pour la fête de saint Bernard, docteur de l'Eglise, (d'après des notes).

« Saint Justin disait : " Je voudrais qu'aucun homme ne s'écarte de la doctrine du Sauveur ». Justin avait une immense avidité de connaître et de savoir. Après avoir vainement cherché la vérité dans les écoles de philosophie,

il rencontre un jour un chrétien qui l'initia au christianisme en lui parlant de Jésus. Alors, en un seul coup, il se tourna vers le Christ, embrassant la philosophie supérieure de la sagesse de Dieu à laquelle il donna sa vie en témoignage.

Par définition, un docteur de l'Eglise est celui qui répète ces mots : "Je voudrais que chacun eut les mêmes sentiments que moi et ne s'écartât jamais de la doctrine du Sauveur."

Toute la signification de la fête que nous célébrons aujourd'hui, celle de Saint Bernard, docteur de l'Eglise, tient dans ces mots "Je voudrais que chacun eût les mêmes sentiments que moi et ne s'écartât jamais de la doctrine du Sauveur. »

Vous vous rappelez que Saint Bernard lui-même, au coeur de son adolescence, fait la rencontre du Christ, s'enthousiasme du Christ, ne veut plus que Le servir Lui seul et se retire dans la solitude afin d'écouter la Vérité même. Sa famille s'oppose à son dessein et s'élève contre lui pour l'empêcher de partir, mais il est plein de cette Parole de Dieu, et, illuminé de cette Vérité, il les convainc tous et entraîne avec lui trente jeunes gens à Citeaux pour être moines. Et pendant toute sa vie, souvent tumultueuse, malgré les agitations et les soucis, il écoutera l'Unique Parole,,,s'en nourrira, en vivra et la fera rayonner autour de lui.

Il écrira une multitude de lettres toutes pleines de son amour, il deviendra un docteur de l'Eglise, c'est-à-dire que l'Eglise reconnaîtra en lui, un homme qui est parfaitement identifié à la Parole du Christ et qui en sera le témoin fidèle. Il faut que nous nous arrêtions un instant devant cette espèce de témoignage apporté par les docteurs.

Un docteur de l'Eglise n'est pas un homme de génie qui aurait besogné dans les lettres humaines et serait arrivé à force de travail à exprimer sa propre pensée, à nous imposer le sceau de sa personnalité ! un docteur de l'Eglise est avant tout un homme qui s'est effacé devant la Parole de Dieu, qui est devenu entièrement transparent à la lumière du Christ, qui a laissé la Personne du Christ primer en lui, en sorte que l'Eglise ne suit pas les docteurs parce qu'ils sont des hommes de génie et que leur personnalité s'impose - encore qu'elle puisse s'imposer à notre admiration - l'Eglise canonise ses docteurs parce qu'ils sont les témoins du Christ. En les suivant, nous suivons la Parole de Dieu. Il y a là une espèce de miracle infiniment merveilleux.

Il y a dans l'Eglise toute une suite d'hommes de génie qui ont été grands par une multitude de côtés, souvent, en effet, très profondément pénétrés de sagesse humaine et qui y avaient consacré des années de labeur et qui, pourtant, n'ont pas exprimé leur pensée, fruit de leur travail, mais la pensée du Christ, et se sont effacés devant la Parole du Christ. Il y a là, quelque chose d'unique au monde.

Lorsqu'un homme est arrivé à la maturité, que son intelligence entre en contact personnel avec la Vérité, il est naturellement tenté - et c'est une très noble tentation - de forcer, pour ainsi dire, le côté personnel de sa découverte afin qu'il apparaisse vraiment comme ayant trouvé quelque chose que personne avant lui n'avait découvert, afin d'imposer au monde un aspect de la Vérité jamais encore exprimé. Cela, c'est le train de la vie humaine, son élan même. Et c'est pourquoi il sera facile de découvrir dans les meilleurs auteurs, chez les plus beaux génies, une sorte de revendication d'avoir trouvé telle vérité le premier ou de l'avoir énoncée en telle ou telle formule.

Le grand miracle qui vient à notre rencontre dans la vie des docteurs de l'Eglise, c'est que, pour eux, ce souci n'existe plus, ils n'ont qu'un seul désir, c'est de s'effacer en la Personne du Christ et de conduire les âmes à la Vérité du Christ, de les faire vivre de la Parole du Christ, et c'est pourquoi la Vérité ne se mesure pas au génie ni au tempérament ! la Vérité, pour les docteurs, c'est de découvrir le Christ dans la mesure où ils se seront donnés eux-mêmes à Lui, où ils auront écouté dans le silence, où Ils auront laissé s'exprimer en eux la seule Parole qui est la Parole de Vie. Il leur faudra parfois ramer à contre courant, aller à rencontre de leurs plus chers désirs, du mouvement spontané de leur tempérament : pour eux, la Vérité n'est pas l'expression de leur vie, la Vérité est l'expression de la Vie éternelle en eux.

Nous en trouvons un exemple dans la vie de Saint Bernard, un exemple infiniment émouvant de cette fidélité à la Parole de Dieu, jusqu'au sacrifice de ses tendresses profondes et de son élan impétueux.Vous vous rappelez cette lettre de Saint Bernard aux chanoines de Lyon qui avaient introduit dans leur cathédrale la célébration de la fête de l'Immaculée Conception de Marie. Si quelqu'un avait le culte de la Vierge, l'amour de Marie, c'était bien Saint Bernard, mais bien plus qu'un tempérament impétueux, qu'un ardent serviteur de la Vierge, il était, avant tout, un homme d'Eglise, c'est-à-dire un homme totalement identifié à la Personne de Jésus, pour qui le seul critère était : quelle est la Parole du Christ, l'enseignement de Jésus ?

Or, devant cette nouveauté, une question se pose à lui, une question qui arrêtera pendant des siècles bien des fervents serviteurs de Marie : que la Vierge n'ait jamais péché, n'ait pas commis de fautes personnelles, que sa volonté ne se soit jamais séparée de Dieu, cela tout le monde l'admettait, mais si la Vierge ne portait pas la faute originelle, n'était-elle pas en dehors de la Rédemption ? Alors il n' était plus vrai que le Christ fut le Rédempteur de tous les hommes, puisque la plus sainte était mystérieusement exclue du mystère de la Croix.

Pour Saint Bernard une vérité s'impose avant toute chose : l'universalité de la Rédemption. A cause de cela, il ira à rencontre de toutes ses tendances et écrira aux chanoines de Lyon une lettre sévèr, en leur demandant de rester fidèles à la tradition et de rapporter toutes choses au Siège de Pierre.

Nous savons bien que, lorsque après plusieurs siècles la question aura mûri, elle s'épanouira dans la direction qui est celle chère au coeur de Saint Bernard, et le dogme de l'Immaculée Conception sera l'affirmation de l'universalité de la Rédemption, la Vierge étant la première de tous les rachetés, plus que tous les autres, car elle aura été prévenue par la grâce de Dieu, en vertu de la médiation du Christ, par son ordination à la Personne de Jésus dès le premier instant de son existence, et cette ordination n'a pas été interrompue : dès le premier instant de sa vie, elle a été consacrée à Lui, revêtue de Sa sainteté et n'a pas été un seul instant séparée de Dieu.

Nous voyons comment Saint Bernard, parce qu'il était homme d'Eglise, c'est-à-dire totalement consacré à la Personne du Christ, comment il a su faire taire l'élan de sa piété pour garder sa fidélité à la Personne du Verbe de Dieu.

Un docteur de l'Eglise est celui qui s'est effacé devant la Parole du Christ pour laisser luire en soi, la Personne du Christ, le rejaillissement en soi, de la Vie du Christ.

Remarquez que, dans l'oraison des docteurs, l'Eglise déclare que les docteurs ont été pour nous les ministres de la Vie, qu'ils n'ont pas apporté une doctrine d'homme, une pensée d'homme, mais la Parole qui est la Vie de Dieu.

Nous voulons ce matin demander que cette Parole par qui tout a été fait, luise dans les ténèbres, que cette Parole luise en nous car nous avons besoin, plus que jamais, de retourner à la source, d'être délivrés de nous-mêmes, de nos limites, de n'être pas les disciples de tel ou tel philosophe, mais les disciples seulement de l'éternelle Vérité, de cette Vérité qui est Dieu Lui-même : le Christ. Cette Vérité n'est pas loin de nous, mais au-dedans de nous, et c'est nous, qui ne sommes pas au-dedans.

Demandons à Jésus de nous mettre au-dedans afin que notre âme resplendisse de la Lumière de Dieu, et que s'ouvrent pour nous, au dedans, les Portes de la Lumière. »




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