Décembre 2008

Textes publiés en Décembre 2008.

Suite 2 de la 3ème conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1973.

A partir d'un Dieu conçu comme tout amour et rien qu'amour, il y a une vision totalement nouvelle de la création et de l'Univers.

« C'est d'ailleurs cette prodigieuse réalité de la Relation Subsistante au coeur de la Divinité qui est devenue pour nous la grande lumière d'un personnalisme équilibré. Si nous pouvons aujourd'hui donner à la personne humaine cette valeur incommensurable, si nous pouvons affirmer que le bien suprême dans l'histoire des hommes, c'est précisément au fond de l'être humain cette relation qui jaillit vers une Présence cachée au plus intime de nous-même, c'est précisément parce que nous avons appris à travers le Christ que la personnalité en Dieu est une pure relation, un pur regard vers l'autre, une désappropriation totale et une infinie pauvreté.

Donc, ce qui a été communiqué à la nature humaine formée par le Saint Esprit dans le sein de Marie, ce n'est pas autre chose que la Pauvreté infinie qui est la Personnalité éternelle du Fils dans le sein du Père.

Dieu éternellement est Trinité, bien sûr, Dieu éternellement est désappropriation, Dieu éternellement est dépouillement, Dieu éternellement est Amour, mais Il n'avait pas été connu sous cet aspect parce que la révélation biblique, la révélation de l'Ancien Testament n'envisageait pas Dieu en Lui-même mais seulement dans ses rapports avec le monde, comme le fait d'ailleurs le Coran.

La révélation de l'Ancien Testament, comme celle du Coran, est une révélation qui considère les rapports de Dieu avec le monde, ce qui est nouveau dans le Nouveau Testament, c'est que Jésus nous introduit dans la vie intérieure de Dieu, Il ne nous révèle pas seulement Dieu comme le Créateur, comme Celui dont nous dépendons, Il nous révèle Dieu bien plutôt comme cette richesse insondable de la Lumière et de l'Amour qui fait de toute la Vie Divine une éternelle donation.

D'où les rapports de Dieu avec l'homme sont considérablement modifiés puisque, si Dieu est vraiment cette désappropriation infinie, cette liberté totale à l'égard de soi, Il ne peut vouloir dans la Création que des êtres libres. Dieu ne peut pas vouloir des robots qui soient simplement des choses que l'on manipule et qui doivent nécessairement accomplir un dessein préfabriqué. S'il est Trinité, s'il est ce buis­son ardent où tout est Amour, Il ne peut vouloir dans la Création que le rayonnement de cet Amour afin que chaque créature puisse être maî­tresse de son destin et que chaque créature, étant en quelque sorte divinisée, puisse devenir une parfaite réponse d'amour.

Nous avons vu précisément dans la pensée du "De beatitudine" que Dieu a fait de chaque créature son Dieu, que le sens de la Création, c'est précisément d'annuler en quelque sorte cette dépendance. Si nous dépendons de Dieu pour exister, cette existence n'est pas le dernier mot parce que cette existence n'a de sens que si elle devient un centre de valeur, elle n'a de sens que si elle peut être à son tour une origine, que si elle peut déterminer un événement essentiellement nouveau, enfin que si elle peut devenir à l'égard de Dieu une réponse d'amour adéquate

Donc il y a, à partir de la Trinité, il y a, à partir d'un Dieu conçu comme tout Amour et rien qu'Amour, il y a une vision totalement nouvelle de la Création et de l'Univers précisément parce que ce Dieu nouvellement révélé, ce Dieu dont le Visage est uniquement un visage d'Amour, ne peut avoir d'autre propos, d'autre intention que de se communiquer comme l'Amour qu'il est et d'appeler toute créature à être Dieu en quelque manière, c'est-à-dire à pouvoir faire de soi un don absolu.

Cette vocation qui se communique à tout l'Univers, elle va se réaliser d'une manière éminente dans la nature humaine de Jésus Christ. Sans doute tout l'Univers est appelé à être divinisé, tout l'Univers doit un jour entrer dans cette intimité qui constitue le mystère même de la Vie divine ! La Trinité, qui est l'origine de tout, est aussi la fin de tout, mais il y a des degrés, naturellement, dans cette communication, il y a des degrés dans ce retour à Dieu, et justement la nature hu­maine de Notre Seigneur va être saisie par la divinité, d'une manière d'ailleurs incomparable, en raison d'une mission confiée à cette nature humaine, d'une mission unique et universelle.

Toute grâce est une mission et, plus la grâce est étendue, plus elle est profonde, plus la mission l'est aussi ! et en quoi consistera cette grâce unique faite à l'humanité de Notre Seigneur ? C'est précisément une grâce de désappropriation totale. Cette humanité ne va pas s'appartenir, elle ne va pas constituer une autonomie qui pourrait s'opposer à l'appel de Dieu ! le moi dont nous partons et que nous avons à surmon­ter dans un combat qui dure toute la vie, en cette humanité de Jésus Christ qui éclôt dans le sein de Marie, le moi (ce moi) a été rompu, ou plutôt il a été prévenu parce que, justement, la pauvreté éternelle qui est la subsistance même du Verbe dans l'intimité de Dieu, cette pauvreté va assumer cette humanité. Autrement dit, cette humanité de Jésus Christ va être saisie dans le fond d'elle-même et jetée en Dieu par cette vague éternelle qui est la relation qui constitue dans la Trinité la Personne même du Fils.

Tout, cela, n'est-ce pas, tout cela tient, je veux dire : tout cela résonne spirituellement en nous, dans la mesure où nous sommes orientés vers cette désappropriation radicale comme l'expression authentique de la personnalité. Dès qu'on est sur ce chemin, dès qu'on a compris que le moi originel, le moi créateur, le moi qui devient pour nous un fer­ment de libération, dès qu'on a compris que c'est dans une orientation de totale désappropriation que s'affirme la grandeur de la personne, on est naturellement immédiatement orienté lorsqu'il est question de nos relations avec Dieu, et, du mystère de Dieu, on est immédiatement orienté vers ces termes de désappropriation, de pauvreté, de dépouillement qui renversent les termes que l'on a coutume d'appliquer à Dieu lorsqu'on part d'une phi­losophie abstraite de la Cause Première où l'on met Dieu naturellement en haut et où on le voit comme le dominateur, comme Celui auquel notre destin est suspendu, toutes choses qui sont vraies dans un certain ordre mais qui doivent se transformer radicalement si l'on conçoit que cette dépendance a été annulée en quelque manière, a été transcendée par l'immensité de l'Amour. » (à suivre)

Suite 3 de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

Chaque fois que nous devenons pour les autres un espace de lumière et d'amour, c'est que nous-même, nous nous enracinons dans la pauvreté divine. ... En Jésus, nous entendons le moi divin. La nature humaine de Jésus est enracinée dans cette relation éternelle qui constitue la personnalité du Fils .

« Il est clair que l'Amour ne veut que la liberté. Il est clair qu'une maman qui s'est donnée à son enfant totalement et qui a passé des jours et des nuits pour le sauver de la mort, elle ne va pas porter en compte ce dévouement, et sa fatigue, et ses inquiétudes, et ses angoisses. Ce qu'elle demande à cet enfant, c'est qu'il vive ! Ce qu'elle lui demande, c'est qu'il devienne amour, comme elle est amour ! et cela seul a une valeur essentielle aux yeux de l'esprit.

Donc tout ce qui est dépendance, tout cela n'est qu'une condition qui se fait oublier lorsqu'on arrive à cet échange d'amour qui veut être à égalité. "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait!", cela veut dire que nous sommes appelés à être ce que Dieu est, à nous donner totalement comme Il se donne totalement.

Mais il importe, encore une fois, lorsqu'on envisage le mystère de Jé­sus, de le regarder précisément comme la communication faite à cette nature humaine singulière et unique qui éclôt dans le sein de Marie, la communication faite à cette nature de la pauvreté subsistante, du dépouillement infini qui est le Verbe de Dieu.

Et sans doute nous-mêmes sommes-nous polarisés, nous-mêmes sommes-nous attirés, nous-mêmes sommes-nous appelés par cette pauvreté divine cha­que fois que nous émergeons de notre moi propriétaire ! chaque fois que la vie devient transparente en nous, chaque fois que nous sommes libé­rés de nous-mêmes, chaque fois que nous devenons pour les autres un espace de lumière et d'amour, c'est que nous-mêmes nous nous enracinons dans la pauvreté divine, nous entrons, nous aussi, dans le rayonnement de l'éternelle Trinité, mais chez nous, cela se fait par intermittence.

Il y a des moments, en effet, où nous émergeons pour une seconde dans une totale lumière, et puis, nous retombons généralement dans l'ombre de la vallée, et il nous arrive même de nous glorifier, de nous glorifier de ces moments de liberté en anéantissant par cette fausse gloire précisément, le bénéfice de cette libération.

Donc en Jésus, ce que nous, nous éprouvons par intermittence, en Jésus cela est totalement accompli, en Jésus le moi est totalement déraciné, il est complètement submergé, absorbé, prévenu, précisément par cette investiture dont parle Bérulle, cette nature humaine est investie par le Verbe, elle est enracinée dans cette relation éternelle qui constitue la personnalité du Fils, elle est comme une coquille de noix, si vous voulez, qui serait saisie par l'océan tout entier, jetée par cet océan dans une seule vague sur le rivage éternel.

Autrement dit, dans la tradition chrétienne exprimée de la manière la plus profonde et la plus conforme à la tradition apostolique, l'humanité de Notre Seigneur est une créature qui commence d'être dans le sein de Marie, cette humanité ne devient pas Dieu, elle n'est pas transformée en Dieu, pas plus que Dieu n'est transformé en elle, mais cette créature tirée du néant, comme dit Bérulle, et suscitée par le Saint Esprit dans le sein de Marie, cette nature est assumée, elle est investie, elle est enracinée dans cette relation qui jaillit éternellement au coeur de Dieu comme la réponse, qui est le Fils, à ce regard éternel, qui est le Père.

Comme Dieu se dit à un Autre au coeur même de sa Vie intime, comme Dieu se dit dans le Fils et pour le Fils, la filiation est constituée préci­sément en Dieu par cette pure relation au Père, et c'est cela qui est communiqué à l'humanité de Notre Seigneur entièrement ouverte sur ce Je-Moi divin et qui va justement comme un sacrement diaphane - je parle de son humanité - comme sacrement diaphane laisser resplendir cette Présen­ce divine qui est la Présence de l'éternel Amour et de l'éternelle pauvreté.

En sorte qu'en Jésus, nous entendons le Moi divin. Quand Jésus dit : Je et Moi, il ne s'agit pas de cette nature humaine, il s'agit du Moi divin qui l'investit : On a dit aux Anciens, mais Moi, Je vous dis ... Il y en a qui me diront : Seigneur, mais Moi, Je leur dirai ... Tout d'un coup, au coeur de l'Histoire, apparaît justement cette personnalité divine, ce Je éternel et infini qui est la pauvreté au sein même de la divinité communiquée à cette humanité qui est chargée de nous la révéler car, si Jésus nous révèle la Trinité, encore une fois, c'est parce qu'il en vit, c'est parce qu'il est au coeur de ce mystère, c'est parce que la pauvreté suressentielle qui est la personnalité du Fils dans le sein du Père, c'est parce que cette personnalité revêt Son humanité qu'il ne peut plus dire Je et Moi pour son compte mais ne peut que témoigner de Dieu dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle souffre, dans tout ce qu'elle accomplit.

Cette vie de Jésus, c'est donc une vie, je dirais "sacrement", et le Père Schwalm a bien dit d'ailleurs admirablement que l'humanité de Notre Sei­gneur est le sacrement des sacrements. C'est un sacrement vivant, c'est une hostie diaphane, d'ailleurs libre et consentante, à travers laquelle la Présence de Dieu va se faire jour en personne.

Et, en effet, où la personnalité de Dieu pourrait-elle se révéler autrement qu'à travers une humanité transfigurée et totalement désappropriée de soi ? Dieu n'est pas un objet. Dieu n'est pas une chose ! Dieu est Esprit, Dieu n'a pas de dehors, Dieu est l'Amour dans sa pureté insondable : comment pourrait-Il se manifester dans l'histoire sinon dans un Amour qui L'accueille et qui Le révèle ?

Vous le savez très bien par une expérience que vous vérifiez à chaque ins­tant : vous ne connaissez l'amour des autres que dans votre propre amour ! c'est quand il y a une circulation à l'intérieur entre vous et les autres, c'est quand leur présence devient lumière en vous et que vous devenez lumière en eux, c'est dans cette transformation, c'est dans cette relation réciproque que vous connaissez l'amour ! Sans cette expérience, vous ne sauriez pas ce que c'est que l'amour ! ce ne sont pas des mots couchés sur du papier qui pourraient vous renseigner sur ce que c'est que l'amour si vous n'en faisiez pas l'expérience, si l'amour n'était pas en vous une réalité et une dimension essentiellement nouvelles.

Dieu donc qui est en notre coeur, que nous pressentons, qu'on a toujours pressenti comme la Beauté si antique et si nouvelle, qu'on a toujours pres­senti comme la musique intérieure, qu'on a toujours pressenti comme l'explication dernière finalement de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'humanité, ce Dieu qui ne peut être qu'une expérience, c'est-à-dire qui ne peut être connu, comme tout ce qui est personnel, qu'en étant vécu et dans la mesure où nous Le vivons, ce Dieu va se manifester d'une manière incomparable et unique dans cette nature humaine de Notre Seigneur, et il va se manifester dans cette nature humaine de Jésus précisément par ce dépouillement absolu qui fera de cette humanité le pur sacrement de la manifestation personnelle de Dieu. Il faut aller jusqu'au coeur de cette pauvreté pour entendre le mystère de Jésus.

Il ne s'agit pas donc d'une humanité devenue un mythe, qu'on a porté dans un ciel imaginaire ! c'est, au contraire, cette humanité qui nous a guéris de tous les mythes parce qu'elle a ramené le ciel au dedans de nous. » (à suivre)

Balbutiements, personnel.

Le corps mystique du Christ est en projet divin dès avant la création de l'Univers. Nous ne sommes pas seulement membres du Christ, nous sommes aussi vitalement, tous, membres les uns des autres.

Peut-être n'avez-vous pas prêté beaucoup d'attention au début de l'homélie de M. Zundel « sitée » dimanche dernier. Pour moi je lui découvre de plus en plus de sens et tente de m'en expliquer ici.

A première lecture on a l'impression que les « choses » sont un peu poussées : « le chrétien est chargé de tout l'Univers, de toute l'humanité, il est chargé de Dieu lui-même dans toute l'histoire et dans tout l'univers ! » « En Jésus-Christ l'humanité toute entière ... reçoit une dignité nouvelle parce qu'un horizon infini nous est proposé à chacun en remettant entre nos mains toute la destinée, tout le sens de l'histoire ! » c'est énorme !

En réalité il n'y a pas là d'exagération mais bien un mystère, un immense mystère qui nous concerne chacun, vous comme moi, et qui donne sens à notre existence ici-maintenant sur la terre.

Ce qu'on oublie facilement, ce que Pascal avait déjà souligné, c'est que l'homme est esprit, et que ce fait d'être esprit lui confère une supériorité de transcendance par rapport à l'univers en lequel il est inséré lorsqu'il vient au monde sur la terre. Etre esprit veut dire pouvoir contenir l'Univers. Et qu'on ne s'arrête pas ici à l'immensité infinie de l'Univers, elle ne concerne que sa matérialité, en laquelle l'homme appelé à devenir l'esprit qu'il est, est d'abord inséré.

Etre esprit est dans l'Univers la prérogative de l'homme et sans doute de lui seul. Il devient apparenté à l'Esprit de Dieu à l'œuvre et en opération (éternelle ?) de constitution de l'Univers entier, orienté dès sa création vers l'homme esprit, l'Esprit est sans cesse en opération de constitution de l'Univers entier ordonnée à celle du corps mystique du Christ.

Tout être vivant est orienté vers l'esprit mais il n'y a que l'homme qui puisse le devenir, et cet homme esprit est lui-même, en un sens et aussi, créateur de l'Univers, même s'il n'apparaît en lui qu'infiniment longtemps après son surgissement dans l'être.

Et tout de suite il faut donc mettre en lumière, lorsqu'on parle de cette orientation éternelle de l'Univers vers le devenir esprit de l'homme, ce qui fait en quelque sorte le but de cette création, le dessein divin qui l'anime dès son origine, la constitution de ces innombrables être-esprit que sont les hommes, c'est leur constitution en un immense corps, le corps mystique du Christ, ce qui implique une relation de chacun avec tous les autres, présents, passés et futurs, puisque dans un corps, comme déjà en le corps physique de l'homme, chaque membre a besoin de tous les autres et est relationné vitalement à tous les autres.

Il s'agit d'une relation d'être de vous, de moi, une relation constitutive de notre être-homme avec ces innombrables hommes (plus de cent milliards) depuis le premier jusqu'au dernier, une relation telle que ce que fait, ce que vit chacun de nous durant son bref passage sur la terre, influence le corps tout entier en bien ou en mal : la suite de l'histoire de l'humanité, et même jusque dans son origine, dépend donc de la façon dont va s'orienter notre pensée d'être-esprit et notre façon de vivre selon elle.

Le corps mystique du Christ n'est pas une réalité qui commencerait d'être avec la venue historique du Christ sur la terre ! dès le début, dès l'origine de l'Univers, l'Esprit de Dieu opère, en chaque homme, dans le sens de la constitution du corps mystique du Christ.

La vie éternelle, offerte par le Christ à chacun dès ici-bas, du fait qu'elle est éternelle, entraîne une actualisation de toute l'histoire de l'humanité en chaque instant de notre vie. L'Esprit-Saint nous est donné, le Messie nous est envoyé dans ce but, pour que chaque instant de notre vie devienne un instant imprimant sa marque dans toute l'histoire de l'humanité en bien, elle peut malheureusement aussi opérer en mal. L'instant présent qui fuit en même temps qu'il advient, a une importance capitale, mais il peut modifier le sens en lequel ont été vécus tous les instants qui l'ont précédé comme tous ceux qui vont le suivre, et tous les instants des vies de tous les hommes. (à reprendre)

Suite 5 et fin de la 3ème conférence au Cénacle de Paris en janvier 1973.

Le dépouillement de soi est nécessaire pour l'intelligence du mystère de Jésus.

Reprise : Et c'est là finalement que nous trouvons le mystère de Jésus dans son insertion la plus profonde au coeur de notre expérience spirituelle. Cette humanité de Jésus, c'est l'humanité qui n'a plus de limites, qui n'a plus de frontières, qui n'a plus de défense, qui est incapable de dire non, qui est totalement ouverte sur la divinité, qui est totalement offerte à la divinité, qui est emportée par la vague infinie qui est le Verbe de Dieu et son éter­nelle personnalité.

Suite du texte : « C'est ce que dit d'ailleurs le cardinal de Bérulle, et son texte peut-être redeviendra un peu plus clair : "Et nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement, car Il l'est et le veut être, comme le Verbe est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en Lui, car comme cette nature humaine considérée en son origine est dans la main du Saint Esprit qui la tire du néant, qui la prive de sa subsistance, qui la donne au Verbe afin que le Verbe l'investisse et la rende sienne, se rendant à elle et l'accom­plissant de sa propre et unique subsistance, ainsi nous sommes en la main du Saint Esprit qui nous tire du péché, nous lie à Jésus comme esprits de Jésus, émanés de Lui, acquis par Lui et envoyés par Lui."

C'est donc sous cette attraction libératrice que les premiers disciples ont expérimenté le mystère de l'Incarnation et qu'ils ont compris que ce Jésus avec lequel ils avaient mangé et bu, comme ils disent, était infiniment plus que le charpentier de Nazareth et qu'il y avait en Lui en effet une manifestation personnelle et indépassable de la Présence divine et que, si cela est le cas, si cela lui a été donné, ce n'est pas évidemment pour Lui, c'est qu'il avait à assumer une tâche universelle,

S'il a été vidé radicalement de son Moi possessif, c'est qu'il avait à assumer toute l'humanité et tout l'Univers, c'est ce vide qui réalise, ou plu­tôt qui exprime son universalité. Il est universel - c'est le sens de l'oecumenisme -, Il est universel dans sa Personne même, Il est universel parce qu'il est tellement désapproprié de soi qu'il peut être intérieur à chacun de nous, qu'il peut être en chacun de nous le ferment d'un libération définitive.

C'est donc sous cet aspect que nous avons à aborder le mystère de Jésus dont toute la carrière, à mesure d'ailleurs qu'elle va davantage vers la catastrophe, dont toute la carrière manifeste précisément Dieu comme le dépouillement infini. Nous avons à prendre, finalement, à travers Jésus, cette équation formidable : au regard de Dieu, l'homme égale Dieu. L'homme égale Dieu ! c'est ce qui est inscrit dans la Passion de Notre Seigneur. Si Dieu donne sa vie pour l'homme, enfin pour toute créature à travers l'homme, c'est que, devant Dieu, pour Dieu, l'homme égale Dieu.

Qu'est-ce qui peut nous émouvoir davantage ? Qu'est-ce qui peut nous donner un sentiment plus heureux de liberté totale à l'égard de Dieu, de confiance absolue envers Lui qui nous fait un crédit illimité ? Puisqu'il nous a mis au même rang que Lui, il n'est pas question pour Lui de nous soumettre à des décrets qui feraient de notre existence quelque chose de tout préfabriqué, c'est le contraire ! Il veut nous faire entrer dans cette immense aventure où Sa Vie est engagée dans la nôtre.

C'est ce que nous apprend le mystère de l'Incarnation : la Vie Divine est engagée totalement dans l'histoire humaine, elle est engagée par cette communication de la personnalité même du Verbe faite à la nature humaine de Jésus, non pas pour elle seule mais pour nous tous. Et finalement l'Incarnation concerne tout l'Univers, afin que toute créature soit attirée et sollicitée vers ce Coeur de Dieu qui est l'origine et la fin de tout.

L'humanité de Jésus n'est pas élue pour elle. Si elle est suscitée par l'Esprit Saint dans le sein de Marie, c'est parce que la Création fait un nouveau départ, c'est parce que Jésus est le Nouvel Adam, c'est parce que Dieu ne peut renoncer à son plan d'amour, c'est parce qu'il veut toujours, et Il le voudra éternellement, donner à chacun de nous son Coeur pour que notre vie se réalise comme la Sienne dans une pure relation d'amour.

Tout cela, ce sont naturellement des balbutiements très informes qui n'ont qu'un seul but, c'est simplement d'écarter les images qui feraient de Jésus un mythe ! Rien n'est moins mythique précisément que cette vision spirituelle de l'Incarnation qui situe tout à l'intérieur et qui rayonne à travers une liberté qui est d'abord en Dieu l'expression, ou plutôt la réalité, de sa Vie intime puisque toute la Vie divine circule dans la Trinité, qui est ensuite dans la Création toute entière cette volonté de se manifester et de susciter des êtres capables de répondre à cet Amour et qui est enfin, en Jésus, la plénitude de cette Présence incarnée, précisément incarnée sous forme de totale désappropriation.

Donc finalement, l'humanité de Notre Seigneur nous fait signe, elle nous appelle, elle nous rassemble, elle nous libère parce qu'elle est i'humanité la plus pauvre qui fût jamais et qui pourra jamais être parce qu'il n'y a rien qui se rapporte à elle, parce qu'elle peut être vraiment pour jamais le sacrement des sacrements qui nous aspire vers ce Dieu déjà présent en nous mais que nous ne pouvions pas atteindre parce que l'opacité de notre moi possessif nous empêchait de L'appréhender.

Jésus est le chemin - je parle de son humanité -, Il est le chemin qui va nous jeter dans ce buisson ardent qui brûle au fond de nos coeurs et que nous allons retrouver maintenant plus silencieusement dans le mystère de l'Eucharistie. » (fin de cette 3ème conférence)

Suite 4 de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1973.

« Dans l'entretien de Jésus avec la Samaritaine, il ne s'agit pas précisément de loger Dieu en dehors, de Le situer sur une montagne ou dans un temple construit de pierres, il faut trouver Dieu en soi comme une source qui jaillit en Vie éternelle. C'est donc ce Dieu-là, ce Dieu tout intérieur, ce Dieu qui est en nous, c'est ce Dieu-là qui est incarné dans l'humanité de Notre Seigneur, et ce Dieu, Il est en nous autant que dans l'humanité de Jésus ! c'est nous qui ne sommes pas en Lui. Dieu est toujours déjà là, comme dit Augustin, c'est nous qui ne sommes pas là ! Aussi bien, l'Incarnation, ce n'est pas la venue de Dieu qui était absent, c'est la venue de l'homme qui jusque là se refu­sait, c'est la venue de l'homme qui s'enfermait dans ses ténèbres.

C'est ce que dit d'ailleurs admirablement le symbole dit de Saint Athanase : "L'Incarnation, ou plutôt l'unicité de la Personne du Christ, ce n'est pas que la divinité ait été changée en la chair, mais c'est que l'humanité ait été assumée par Dieu." C'est l'humanité qui a été élevée, c'est l'humanité qui a été délivrée d'elle-même, c'est l'humanité qui a été revêtue de cette relation éternelle, de cette pauvreté suressentielle, c'est l'humanité qui a été enracinée dans cette relation et qui a été jetée en Dieu par l'élan même qui constitue la personnalité du Fils, et c'est à travers cette humanité ainsi totalement dépouillée que la révé­lation éclate dans son plein midi parce que c'est dans cette humanité de Jésus Christ que la pauvreté de Dieu s'affirme d'une manière indépassable.

Si on ne peut pas dépasser le Christ, ce n'est pas parce que le Christ dit des choses qui n'ont jamais été dites ! il y a dans l'Evangile différents niveaux, il y a des paroles qui sont nécessairement adaptées à l'auditoire auquel Jésus s'adresse, comme tout dialogue réel peut se proportionner aux interlocuteurs ! il y a dans l'Evangile des niveaux différents, il y a des moments où nous n'hésitons pas à reconnaître la plus haute sublimité, il y a d'autres moments où nous sentons parfaitement la présence d'un auditoire qui oblige le Christ à s'adapter.

Si le Christ est indépassable, c'est précisément en raison de cette désappropriation radicale de sa nature humaine, en raison de cette pauvreté qui va jusqu'aux racines ultimes de Son être. C'est parce qu'il est impossible d'être plus pauvre dans une nature humaine, plus pauvre qu'en étant dans l'impossibilité de dire "je" et "moi" en s'attribuant quoi que ce soit, c'est parce qu'il est impossible d'exister plus parfaitement dans une nature humaine qu'en étant le pur sacrement de la présence de Dieu, que la révéla­tion du Christ est indépassable comme justement une expérience de la libération qui résulte de la présence de Dieu dans l'Histoire.

Jésus a inscrit dans l'histoire cette Présence de Dieu, Il l'a inscrite dans l'Histoire pour jamais, elle nous accompagne, elle nous inspire, elle nous éclaire sur nous-même, elle est constamment mise à notre portée dans le mystère de l'Eglise pour que nous puissions décoller de nous-même et atteindre à cette liberté essentielle qui est de faire de toute sa vie un pur élan d'amour.

Toutes les discussions autour du Christ, toutes les négations - sincères d'ailleurs ... Il y a eu, à partir du 18ème siècle, en particulier dans l'exégèse protestante allemande, un gigantesque travail de dépouillement des textes, de comparaisons avec les religions que l'on peut atteindre par la voie de l'histoire, ce travail immense et colossal, qui d'ailleurs n'est pas inutile mais a été aimanté le plus souvent dans un sens destructeur pour mettre en question la personne de Jésus, pour contester tous les élé­ments surnaturels, pour voir dans la divinité de Jésus un mythe inacceptable parce que, précisément, cette exégèse ne s'est pas posée le problème essentiel : qu'est-ce que cela veut dire Dieu dans notre vie ? Qu'est-ce que cela veut dire la Trinité dans le credo chrétien ? et qu'est-ce que cela veut dire l'incarnation dans la même tradition ?

C'est parce qu'on n'a pas saisi tous ces événements par la voie de l'exprience, comme il le faut faire dans le domaine interpersonnel, c'est pour cela qu'on n'a pas vu que les rela­tions entre personnes sont nécessairement des relations qui engagent : si on ne s'engage pas, on ne voit rien ! si on ne s'engage pas, on ne connaît rien ! c'est l'engagement qui est la condition de la connaissance dont on peut dire en reprenant le vieux mot de Claudel : connaître, c'est naître. Dans l'ordre de l'esprit, dans les relations interpersonnelles, cela est littéralement vrai : connaître c'est naître, pour connaître, il faut naître de nouveau et, quand il s'agit de connaître Dieu, à plus forte raison s'agit-il de naître de nouveau.

Alors, si on n'entre pas dans cette perspective, si on ne vit pas ce dépouillement, on ne peut pas comprendre que la divinité se soit faite chair dans la nature humaine de Notre Seigneur. Si, au contraire, en suivant d'ailleurs l'enseignement du Christ Lui-même, si on va à Dieu dans la lumière de Jésus, si on va à Dieu du dedans, si on reconnaît Dieu comme la source qui jaillit en soi en Vie éternelle, on comprend qu'elle est toujours déjà là, qu' elle (la source) n'avait pas à venir sur terre, que c'est l'homme qui devait être délivré de lui-même, rendu transparent à cette source qui jaillit en Vie éternelle au fond de lui-même pour pouvoir en être la communication personnelle.

Et c'est là finalement que nous trouvons le mystère de Jésus dans son insertion la plus profonde au coeur de notre expérience spirituelle. Cette humanité de Jésus, c'est l'humanité qui n'a plus de limites, qui n'a plus de frontières, qui n'a plus de défense, qui est incapable de dire non, qui est totalement ouverte sur la divinité, qui est totalement offerte à la divinité, qui est emportée par la vague infinie qui est le Verbe de Dieu et son éter­nelle personnalité. » (à suivre)