Novembre 2008

textes publiés en Novembre 2008.

Suite de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971. Texte magnifique pour la fête de la Toussaint.

« Il y a dans le christianisme un réalisme infini parce que, justement, tout se passe ici maintenant, c'est ici maintenant que se situe l'éternité, c'est ici maintenant que Dieu se rencontre et se révèle, c'est ici maintenant que la liberté se réalise dans un choix originel qui fait de nous, d'une certaine manière, des créateurs de nous-mêmes.

Il y a une immense aventure dans laquelle Dieu est engagé, et, avec Dieu, toute la Création et tout l'Univers, et qui s'accomplit au plus intime de nous-mêmes ! il faut donc que nous nourrissions en nous le sens de la grandeur, être homme, c'est quelque chose de prodigieux ! "Combien belle est l'humanité !" disait Shakespeare, il faut que nous ayons cette sainte fierté de notre vocation d'homme, vocation révélée par Jésus qui donne la pleine mesure de l'homme et nous appelle à grandir à sa taille.

Si donc il est vrai que c'est notre vie qui est tout notre apostolat, si c'est notre vie qui est sous la mission de Jésus, et si nous n'avons à témoigner de Lui que par notre vie, mais rien n'est plus grand ! et il n'y a pas de témoignage qui puisse dépasser celui-là.

Retenons en tout cas cette oraison sur la vie qui est l'âme de la charité : il nous faut désormais regarder les autres avec ce regard qui cherche en eux avec les yeux, baissés bien sûr, du respect et de l'amour, qui cherche en eux cet Infini dont ils sont tous et chacun les porteurs, et laisser dans toutes nos relations humaines, laisser la possibilité de ce devenir, laisser ouvert cet espace, que les autres sentent que nous ne les limitons pas et que nous les traitons vraiment comme les sanctuaires de la divinité !

Ah ! comme l'Eglise, comme l'Eglise prend un sens passionnant ! passionnant quand nous la voyons justement dans son dynamisme sacramentel, dans sa transparence à la Présence de Jésus, quand nous la voyons se réaliser avec ces pierres vivantes que nous sommes, sachant que tout le reste, tout le symbolisme extérieur, n'est pas extérieur précisément parce qu'il est en relation avec les couches profondes de notre être.

Le monde commence, la Création fait un nouveau départ à chaque battement nouveau de notre coeur, et c'est aujourd'hui le premier jour, c'est chaque jour le premier jour, nous ne sommes pas liés par notre passé, nous n'avons pas à rouler le rocher de Sisyphe d'une manière désespérée, nous savons qu'un seul mouvement de notre cœur nous remet en face du Dieu Vivant, et qu'avec Lui la vie est toute neuve, puisque Il est, chaque fois que nous nous approchons de Lui, une nouvelle naissance.

"Je est un autre." En effet quoi de plus certain ! "Je est un autre."

Qu'y a-t-il de plus intime ? Je, Je ! Qu'est-ce qu'il y a de plus intime, Je, Je ! Ce qu'il y a de plus intime, Je, Je ! ce qu'il y a de plus "nous-mêmes", c'est Lui ! Il n'y a donc pas de proximité plus radicale que celle-là, que celle-là ! Nous ne pouvons jamais aller jusqu'à nous sans aller jusqu'à Lui ! et notre vie, c'est cette symbiose, cette communion permanente avec Lui.

Il vaut la peine d'être engagé dans cette aventure, et de donner sa vie pour ce témoignage, puisque ce témoignage, c'est vivre et rien d'autre. "Je est un autre" en qui nous avons tous les mêmes racines, et qui nous permet de rassembler tous les vivants et tous les morts, tous ceux qui sont proches et lointains, tous sont au-dedans de nous, ou nous au-dedans d'eux-mêmes, ce qui revient au même justement parce qu'il n'y a qu'un seul point focal, ce seul point autour duquel gravite cette circonférence immense qui comprend toute l'histoire et tout l'Univers, mais en Lui tout est présent ! tout est présent et tous les murs de séparation s'écroulent, et toutes les absences sont récupérées : il n'y a plus de vivants ou de morts, puisque tous sont uns dans le coeur de Dieu qui bat dans le nôtre. » (à suivre)

Le jeudi 2 novembre 1967, M. Zundel a prononcé en l'Eglise du Sacré cœur d'Ouchy une longue allocution « sitée » ici aujourd'hui et les jours suivants. Pour ce dimanche 2 novembre 2008 j'en donne le tout début et les mots qui la terminent.

Début de l'allocution : « Où sont-ils ? Où sont-ils et comment les joindre ? Quiconque a été atteint par un deuil et en porte la plaie dans son cœur se pose inévitablement ces questions : où sont-ils et comment les joindre ? »

Fin de l'allocution : « C'est pourquoi, ce soir, c'est dans le recueillement le plus profond, dans le silence intérieur le plus parfait, que nous avons à joindre nos bien-aimés qui sont cachés dans la lumière du Seigneur et qui vivent dans ce Ciel intérieur à nous-mêmes, où nous rencontrons à la fois leur visage et celui du Seigneur.

Plus nous communierons à la Présence divine, plus nous sommes assurés de communier à leur présence et de poursuivre ce dialo­gue d'amitié ou d'amour, de le poursuivre dans une perfection toujours plus grande, parce que l'éternité n'est pas immobile, parce que l'éternité ne peut être qu'une progression sans terme dans l'Amour inépuisable.

Nous pouvons donc, ensemble, avec nos bien-aimés cachés dans le Coeur de Dieu qui bat dans le nôtre, nous pouvons, avec eux, monter sans fin, car à mesure que notre amour devient plus pur, le leur s'enrichit et sans nul doute; nos progrès sont les leurs et les leurs les nôtres.

Quand nous atteignons les profondeurs de la vie, quand nous nous appliquons à la vivre vraiment, nous voyons que nous dé­bouchons immédiatement sur l'éternel et sur l'infini, C'est dans la réalité merveilleuse de ce Dieu qui nous habite et qui est la respiration de notre liberté, c'est dans cette réalité inépuisable que toutes les tendresses prennent leur origine, c'est sur Lui que tous les amours se fondent et c'est en Lui qu'ils s'éternisent.

Rien ne finit jamais de ce qui commence en Dieu. La résurrection, ce n'est pas pour demain, c'est pour aujourd'hui, parce que, ce que nous appelons le corps, dans notre mauvaise philosophie dualiste et manichéenne, ce que nous appelons le corps, demeure, lui aussi. Il y a, en effet, dans notre corps, je veux dire, il y a dans notre apparence visible, il y a assurément tout ce qui empêche, lorsque nous vivons à la surface de nous-même, tout ce qui empêche d'atteindre à nos profondeurs, mais il y a aussi, dans notre visage, la possibilité, quand nous nous recueillons en Dieu, d'être la plus haute révélation de nous-même.

Il y a donc un aspect de notre être physique qui peut demeurer, qui doit demeurer et qui certainement de­meurera dans la mesure même où nous aurons vaincu la mort dans la vie quotidienne, dans la mesure où nous refuserons de nous laisser porter par l'univers pour nous porter nous-mêmes, dans la mesure où tout notre être se sera unifié dans une offrande d'amour.

Alors, le corps lui-même s'intériorisera, passera du dehors au dedans, se concentrant dans ce Centre et dans ce Point unique qui est la Présence infinie. Notre corps ainsi pourra sur­vivre, mais indépendant cette fois du monde physique qui nous ravitaille dans la vie quotidienne, et n'ayant besoin de ces appareils qui nous mettent en prise sur notre habitat terrestre et qui seraient sans doute différents si une autre planète.

C'est donc l'homme tout entier qui demeure, mais l'homme pris à son niveau le plus profond, mais l'homme saisi dans sa source éternelle, mais l'homme libéré de ses convoitises, mais l'homme passé du dehors au dedans et vivant réellement de Dieu qui est vraiment la Vie de notre vie. En Lui, la mort est radicalement vaincue et les échanges d'ici-bas sont déjà des échanges éternels.

Il n'est donc pas d'autre chemin, pour rejoindre nos chers défunts, qui ne sont pas dans un ailleurs mais qui sont au-dedans de nous comme Dieu Lui-même, que d'intérioriser notre vie. Il s'agit d'atteindre au niveau le plus profond de l'existence, car c'est là, dans ce coeur à coeur avec le Seigneur que nous retrouverons, éternisé, le visage de tous ceux que nous aimons, que nous ne cesserons jamais d'aimer et avec lesquels nous pouvons toujours échanger la même respiration de tendresse que dans les suprêmes moments d'ici-bas, qui est le Dieu Vivant en qui tout est Vie.

Pendant la retraite du mont des Cats en décembre 1971 Zundel a donné deux homélies, l'une pour le 3ème dimanche de l'Avent, l'autre pour la fête de l'Immaculée-Conception. La première est « sitée » ici.

« Maman tu es née de mon cœur. »

« Un soir de printemps, une petite fille se promenait avec sa mère au-dessus de Vevey. Le soleil se couchait en incendiant les montagnes qui se reflé­taient dans le lac. Les arbres en fleurs embaumaient, les oiseaux chan­taient et la petite fille était si pleine de bonheur que, n'en pouvant contenir la plénitude, elle se jeta dans les bras de sa mère en lui disant : "Maman, tu es née de mon cœur ! "

La mère, bouleversée d'émotion et de joie, thésaurisa comme un joyau ce mot de sa petite fille et me le rapporta : " Maman, tu es née de mon cœur ! "

C'est le renversement de tous les rapports habituels. Ce n'est pas, certes, la contestation, ce n'est pas le refus des subordinations naturelles, c'est quelque chose qui dépasse tout cela en respectant tout cela, c'est la décou­verte tout d'un coup d'un rapport intérieur, c'est la reconnaissance, dans une nouvelle naissance de l'esprit et du coeur, la reconnaissance d'un visage qui est désormais perçu du dedans. La vie circule entre ces deux êtres. Virginale, la vie circule dans la lumière des présences qui s'échangent.

Il n'y a pas de plus beau commentaire que ce mot de la petite fille: "Ma­man, tu es née de mon cœur !", il n'y a pas de plus beau commentaire à l'évangile d'aujourd'hui, cet Evangile tout en nuances, si délicat, si profond, si nuancé d'humour : nous avons l'affrontement des deux testa­ments, le prophète Jean, dans la ligne d'Elie, le prophète qui porte l'accoutrement des prophètes, le prophète qui jeûne, le prophète qui vit au désert, le prophète qui annonce la colère de Dieu. Et où est maintenant la pelle à vanner qui doit purifier l'aire ? Où est maintenant la cognée à la racine des arbres ? Où est le feu qui doit consumer le péché et le pécheur éternellement ?

Jean ne reconnaît pas dans les voies de Jésus, dans ses méthodes, dans sa douceur, dans sa patience, dans son appel à l'esprit, Jean ne reconnaît pas ce qu'il avait annoncé.

Jésus répond avec une infinie mansuétude en citant les paroles du prophète qui attestent que le Royaume est bien inauguré, que le Royaume de Dieu est réellement présent et, quand les envoyés du Baptiste se retirent, il fait du prophète un éloge incomparable qui atteint son sommet dans cette affirmation que Jean est le plus grand de tous les fils qui soient jamais nés de la femme. Mais voyez cette chute, voyez cette fin, voyez ce merveilleux détour : cependant, malgré toute sa grandeur unique, incomparable, "le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste." (Matthieu, 11,11)

On se demande souvent : mais quel est le rapport des deux testaments dont Jésus dit par ailleurs que pas un iota, pas un trait ne passeront ? Faut-il lire le Nouveau Testament à l'ombre de l'Ancien ? Ou faut-il lire l'Ancien à la lumière du Nouveau ?

Nul doute que ce soit là la solution : il faut lire l'Ancien à la lumière du Nouveau. Il faut reconnaître que la mission d'Israël était provisoire, qu'elle imposait des limites inévitables parce que la révélation s'exerçait par le truchement d'une collectivité. C'était cette collectivité, c'était l'ensemble de la nation qui était pour le moment l'organe de la révélation mais, forcément, une collectivité ne peut avoir un Dieu tout intérieur, elle le projette inévitablement en dehors, elle cherche en Lui puissance et protection qui ont pour corollaire, en cas de désobéissance, le châtiment.

Avec Jésus commence dans la Personne du Verbe Incarné, le règne de la Personne, c'est à la personne que l'Evangile s'adresse, c'est à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est chacun qui est appelé à devenir le royaume, c'est chacun qui doit porter dans son coeur tout l'univers, toute l'histoire, toute la Création.

Et le Dieu qui se révèle à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est le Dieu Esprit et Vérité qui appelle l'homme à être esprit et vérité, qui traite l'homme dans toute sa dignité d'être spirituel, qui entre en lui du dedans sans violer sa clôture, qui va lui révéler que Dieu est à genoux, à genoux devant sa conscience, comme Jésus le sera bientôt au lavement des pieds. Perspective bouleversante, dans un sens entièrement nouvelle, qui modi­fie tous les rapports de l'homme avec Dieu, qui révèle de Dieu un visage presqu'inconnu en révélant du même coup le visage de l'homme transfiguré par la Présence Divine.

De quoi s'agit-il ? Où Dieu veut-Il en venir finalement ? Mais Il veut en venir à cela que chacun de nous puisse Lui dire comme la petite fille à sa mère : "Seigneur, Tu es né de mon cœur !"

Quand Pierre se défendra, quand Pierre, scandalisé comme Jean le Baptiste, quand Pierre déclinera le lavement des pieds, il manifestera ses attaches avec l'Ancien Testament, il manifestera qu'il n'a pas encore compris, qu'il n'est pas entré dans cet immense secret d'amour qu'il n'a même pas entrevu, que désormais, comme Dieu n'a cessé, n'a jamais cessé de le vouloir, que désormais il s'agit entre Dieu et nous de relations, de relations nuptiales, comme l'attestera magnifiquement l'apôtre Paul dans la Seconde aux Corinthiens : "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure."

Ah certes il ne s'agit pas de facilité ! il ne s'agit pas de tout se permettre pour échapper au légalisme, pour se soustraire à l'empire de la Loi, il s'agit de toute autre chose, il s'agit d'entrer dans ces abîmes de lumière et d'amour et de reconnaître Dieu comme un Coeur qui bat dans le nôtre : "Ah ! Vous êtes là, Seigneur, vous n'êtes pas un étranger, vous m'attendez au plus intime de moi-même. Vous êtes là, Seigneur, depuis toujours sans vous imposer jamais. Vous êtes là, Seigneur, et maintenant je vous recon­nais dans votre propre Lumière, je perçois votre visage et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec vous, et voilà que votre présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la Vôtre, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme votre Fils, Notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur, je respire en Vous. Vous n'êtes pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Vous êtes l'Esprit, vous êtes la Vérité, vous êtes la Lumière, vous êtes l'éternel Amour ! Seigneur, consumez mes scories, délivrez-moi de toutes mes limites, faites-moi entrer dans votre liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour qui est la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! " (1)

Ah ! Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle nouveauté ! Quelle immense gran­deur conférée à l'homme ! Quelle ineffable proximité révélée de Dieu ! "Maman, tu es née de mon cœur ! " Oui, c'est cela, non plus une religion légale, non plus une religion de soumission et d'assujettissement mais une religion mystique, une religion nuptiale qui demande tout mais qui donne tout, qui révèle Dieu comme le dépouillement infini d'un amour éternellement donné et qui est au-dedans de nous-même la respiration même de notre liberté.

Ah ! Le Nouveau Testament, oui, il est bien "nouveau", d'une nouveauté ineffable, c'est le grand secret d'amour qu'il faudrait clamer sur toutes les places publiques et imprimer à la dernière page de chaque journal, la Bonne Nouvelle incroyable, merveilleuse : nous ne sommes pas seuls, tout le Ciel est au-dedans de nous, toute notre vie est transfigurée par l'immensité de la Présence Divine qui nous habite.

Il s'agit d'entendre ce secret d'amour, d'aller jusqu'au coeur du silence qui peut seul permettre d'en scruter toutes les profondeurs. Il faut nous nourrir de la Parole de Jésus qui rejoint si admirablement le cri de la petite fille : "Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est mon frère et ma soeur et ma mère. " Et ma mère !

Qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié, qui est remis entre nos mains ? Qu'allons-nous faire de ce merveilleux trésor dont nous avons à répandre dans tout l'univers le rayonnement d'amour ? Eh bien, nous allons dans la joie, dans la joie ! ouvrir nos coeurs pour L'accueillir ! Nous allons dans la joie de la nouvelle naissance reconnaître Son visage imprimé dans nos coeurs et nous allons lui dire dans l'émerveillement de cette découverte, avec tout l'élan de notre amour : "Mon Dieu, mon Dieu, Tu es né de mon cœur ! "(fin de l'homélie)

(1) Reprise de la prière avec le tutoiement en usage maintenant dans l'Eglise. Elle prendrait excellente place dans un livre de prière aujourd'hui. Exerçons-nous à dire avec cette pière un enseignement capital de Zundel.

"Ah ! Tu es là, Seigneur, tu n'es pas un étranger, tu m'attends au plus intime de moi-même. Tu es là, Seigneur, depuis toujours sans t' imposer jamais. Tu es là, Seigneur, et maintenant je te recon­nais dans ta propre lumière, je perçois ton visage, et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec toi, et voilà que ta présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la tienne, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme ton Fils, Jésus-Christ notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur ! je respire en toi !

Tu n'es pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Tu es l'Esprit, tu es la Vérité, tu es la Lumière, tu es l'éternel Amour !

Seigneur, consumes mes scories, délivre-moi de toutes mes limites, fais-moi entrer dans ta liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour : la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! »

Fin de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Je vous raconte l'histoire du géant égoïste.

Il y avait une fois un géant qui habitait un château à la dimension de sa taille, et, autour du château, il y avait un parc à la dimension du château, et le géant vivait seul dans son château et dans son parc dans une solitude gigantesque.

Ne pouvant plus supporter cette solitude, un beau jour, il chaussa ses bottes de sept lieues, et il s'en alla trouver un confrère en gigantisme, aussi grand que lui-même, et en quelques enjambées il fut rendu auprès de lui, et il commença à lui faire la confidence de ses chagrins, et comme la confidence d'un géant est gigantesque comme lui, cette confidence dura sept ans, pendant sept ans le géant déversa dans le coeur de son ami le géant, tous les chagrins de son coeur.

Au bout de sept ans il termina sa confidence, il chaussa ses bottes de sept lieues, et, en quelques enjam­bées, il fut rendu chez lui, mais sept ans, vous le savez, comme le temps des enfants n'a pas de commune mesure avec le nôtre, comme il vaut dix fois plus que le nôtre, et davantage encore, comme il se passe en une minute chez eux autant d'événements que chez nous en une heure, les enfants avaient occupé les lieux, ils avaient niché dans les arbres avec les oiseaux, ils s'étaient enhardis jusqu'à pénétrer dans le château à la faveur des brèches qui s'étaient creusées dans les murs.

Et voila que le géant, rentrant chez lui, voit toute cette marmaille, il prend un énorme gourdin, il déchiquette tous ces enfants, il les chasse de son domaine, il colmate les brèches de ses murs, il dresse des écriteaux gigan­tesques qui intiment la peine de mort à quiconque violera sa clôture. Et il S'enferme chez lui.

Et voilà qu'enfermé chez lui, il se produisit un hiver comme jamais on n'en avait vu, de mémoire d'homme ! Il tombait des montagnes de neige, le vent hululait dans les combles, le gel tarissait les fontaines, et le soir les fantômes se déchaînaient dans les couloirs déserts.

Et c'était décembre, et c'était janvier, et c'était février, et c'était mars, toujours la même détresse, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les combles et le soir les fantômes se promenaient dans les couloirs déserts.

Le géant s'étonnait, et il s'étonna davantage encore quand jusqu'en août et jusqu'en septembre, enfin tout au cours de ï'année, le même spectacle se présenta à son regard : il tombe des montagnes de neige, le gel tarit les fontaine, le vent hulule dans les combles, et le soir les fantômes se déchaînent dans les couloirs déserts.

Le géant qui était lettré, consulta tous les grimoires greco-latins de sa bibliothèque, et il y perdit à la fois son grec et son latin, car aucun météorolo­giste ne pouvait lui faire comprendre comment, en plein mois d'août, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les com­bles, et les fantômes se promenaient le soir dans les couloirs déserts. Il renonça à comprendre et il fit bien car cet hiver dura sept ans.

Pendant sept ans il tomba des montagnes de neige, le gel tarit les fontaines, le vent hulula dans les combles, et les fantômes se promenèrent le soir dans les couloirs déserts.

Enfin au bout de sept ans le géant entendit un chant d'oiseau. Comme il y avait sept ans qu'il n'avait entendu un chant d'oiseau, il se précipita, il se précipita à la fenêtre, et il regarda, et voici, dans le parc, dans les arbres en fleurs, les enfants nichaient avec les oiseaux.

Le géant regarda, et il vit tout au bout du parc, un arbre qui n'avait pas encore fleuri, et un petit garçon qui étendait ses bras pour monter dans les branches, et qui était trop petit pour les atteindre, et il comprit, il comprit que ce long hiver qui n'en finissait plus, était la projection de l'immense égoïsme qui l'habitait. Alors toutes les glaces de son coeur se fondirent, et une bonté toute neuve y naquit qui voulut aussitôt se dépenser. Sur qui se dépenser sinon sur ce petit garçon qui aspirait à monter dans les branches et qui était trop petit ?

Alors, à grandes enjambées, le géant gagna le fond du parc. Ce que voyant, les enfants épouvantés dégringolèrent de leurs perchoirs, gagnèrent les brèches hospitalières pour fuir la colère du géant. Et aussitôt dans le parc les arbres cessèrent de fleurir, l'herbe de verdir, et les oiseaux de chanter. Et le géant ne voit rien, ne voyait rien que le petit garçon qu'il voulait atteindre. Il l'atteignit en effet, il le prit dans ses bras, le hissa dans l'arbre, et aussitôt l'arbre fleurit, l'herbe verdit, les oiseaux chantèrent. Ce que voyant, les enfants qui guignaient à travers les brè­ches ce qui se passait, comprenant que la géant s'était apprivoisé, regagnèrent leurs perchoirs, et dans tout le parc les arbres fleurirent, l'herbe verdit, Quant au petit garçon hissé dans l'arbre par le géant, il sourit, il se jeta dans ses bras, et il l'embrassa. Les oiseaux chantèrent.

Le géant, éperdu d'émotion, laissa couler ses larmes, et il dit au petit garçon : " Désormais ce parc sera à toi et à tes petits camarades, ce château sera à toi et à tes petits camarades, et ma joie sera votre joie. Je vous enseignerai mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et je serai tou­jours le compagnon de vos jeux.

Et depuis lors toute la vie du géant fut radicalement trans­formée, depuis que cette jeune bonté était née dans son coeur et se dépensait sur tous ces enfants. Il entrait dans une ère de bonheur qui eût été totalement par­faite s'il n'y avait eu une petit ombre, et la petite ombre, c'est que le petit garçon qu'il avait hissé dans les branches, n'était jamais revenu.

Et la vie passa, la vie en compagnie des enfants, et le géant en effet leur enseignait mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et leur joie était sa joie, et puis finalement il devint vieux, trop vieux pour s'associer à leurs jeux, il se contentait, assis dans un fauteuil, de se réjouir de leurs ébats. Et enfin il devint si vieux, si vieux qu'à peine pouvait-il encore se porter, et on arriva à un hiver paisible où la neige recouvre le sol en attendant les promesses du printemps, et c'était précisément la veille de Noël.

Et dans cette veille, le géant ne pouvant dormir, il pensait, revoyait toute sa vie, et attendait l'aube, attendait l'aube quand, tout d'un coup, au point du jour, il entendit un chant d'oiseau. Alors il eut un pressentiment, il se leva, se traîna jusqu'à sa fenêtre, l'ouvrit, il regarda, et, tout au fond du parc, sous un arbre qui venait de fleurir, il vit un petit garçon, alors son coeur battit : c'est lui ! c'est lui ! c'était lui ! c'était lui ! aucun doute !

Il rassembla toutes ses forces, il se traîna au bout du parc enneigé et, s'approchant du petit garçon, il vit qu'il était blessé, alors il entra dans une vive colère : "Mais dis-moi, dis-moi quel est le lâche, dis-moi, dis-moi qui t'a blessé que je prenne ma grande épée pour tirer vengeance de cette lâcheté ! Il ne savait pas que sa grande épée, il n'eut pas même la for­ce de la soulever, c'est son coeur qui parlait de l'abon­dance de sa tendresse.

Alors le petit garçon le regarda en souriant, et il était effectivement blessé dans ses pieds et dans ses mains et dans son côté. Le petit garçon le regarda en souriant et lui dit : "Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir !"

"Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir ! Tu te rappelles il y a tant d'années, je suis venu ici au pied de cet arbre, tu m'as hissé dans les branches, je me suis jeté dans tes bras, je t'ai donné un baiser ! tu m'as donné ton parc, ton château, et je sais que tu m'as donné ton coeur, je sais que tu n'as jamais cessé de m'attendre. et moi non plus ! je n'ai jamais cessé de t'attendre, et je suis venu aujourd'hui parce que c'est Noël pour t'emmener avec moi dans le parc de l'éternelle joie et de l'éternelle jeunesse ! "

(d'après un conte de d'Oscar Wilde)

Début d'une homélie donnée en 1954 par M. Zundel pour l'ouverture de l'Avent.

« Quand nous écrivons en tête de nos lettres 1954, cette date contient une référence à Jésus Christ. 1954: nous entendons par là nous référer sur ce centre de l'Histoire qui est la naissance de Jésus Christ. Ainsi toute l'Histoire est structurée. Cette suite de générations qui se recouvrent les unes les autres ne sont pas sans lien, bien qu'elles semblent s'oublier, disparaître sans laisser aucune trace. Toutes ces générations vivent au coeur de Jésus Christ et justement, si nous datons les événements par rapport à Lui, c'est que Jésus porte toute l'Histoire.

Tous ces hommes qui nous ont précédés depuis peut-être cinq cent mille ans, aucun de ces hommes n'a péri définitivement et Jésus, dans l'immensité de Son Amour, les accueille et les recueille. Il fait de tous ces siècles un unique présent dans une unique offrande pour accomplir toutes ces vies dans la Sienne.

Sans Lui, l'Histoire n'aurait pas de centre, toutes les générations se succéderaient au hasard sans ordre ni raison, mais en Lui justement elles trouvent leur signification parce qu'en Lui elles constituent une seule humanité, davantage, une seule personne.

Pendant que nous écrivons la date 1954 en cette année du Seigneur où nous sommes, nous devenons les contemporains de Jésus et, avec Lui, nous assumons toute l'Histoire. Le chrétien est justement celui qui, devenant contemporain de Jésus Christ, prend sur lui toute cette suite de générations et, avec le Christ, les accomplit dans sa propre vie. C'est le sens de l'Avent : l'Avent récapitule toute l'Histoire. L'Avent représente toute l'Histoire comme une aventure qui demeure encore ouverte, suspendue au choix que nous allons faire de nous-mêmes, car chacun de nous peut modifier toute cette Histoire, lui donner une nou­velle conclusion, la faire monter vers Dieu ou descendre vers soi.

Rilke a magnifiquement marqué l'événement unique, infini, que représente dans chaque maison la naissance d'un enfant, car un petit enfant qui naît, c'est un regard nouveau, c'est une nouvelle liberté, c'est un nouveau choix, c'est une nouvelle figure du monde ! car cette liberté du petit enfant qui va éclore, au-delà de ses instincts cette liberté va donner au monde une nouvelle perspective, va ressaisir toute cette histoire pour lui donner une nouvelle conclusion, pour enraciner l'univers pour un ordre nouveau.

En Jésus Christ l'humanité toute entière rassemblée dans Son Amour reçoit une dignité nouvelle parce qu'un horizon infini nous est proposé à chacun en remettant entre nos mains toute la destinée, tout le sens de l'histoire.

Le chrétien doit se faire un coeur universel. Le chrétien est appelé avec Jésus Christ à se dépasser infiniment parce qu'il n'est pas chargé seule­ment de lui-même, il est chargé de tout l'univers, de toute l'humanité, davantage, il est chargé de Dieu dans toute l'Histoire et dans tout l'univers.

Le prêtre qui s'agenouillait à Pompéi pour faire un acte de contrition dans les lieux de plaisir anéantis par l'éruption du Vésuve il y a quelques 2000 ans, ce prêtre savait, il comprenait, il vivait cette continuité admi­rable. Il savait que ces hommes qui avaient été surpris par la mort en plein péché n'étaient pas des- morts : en Jésus, leur vie était sauve ! et que son acte de contrition à lui pouvait les joindre, pouvait accomplir leur vie, pouvait les sauver d'eux-mêmes.

Chaque petit enfant apporte donc au monde cette possibilité toute neuve, ce choix infini : au coeur de ce petit enfant, l'histoire et l'univers sont suspendus car la Création comme la Rédemption est une histoire à deux, une histoire que Dieu ne peut pas écrire tout seul parce que c'est une histoire d'amour.

Toute la puissance du sourire, toute la puissance de la tendresse suppose le consentement. Sans consentement, sans ouverture, le sourire ni la tendresse ne peuvent rien. Et la puissance de Dieu n'est pas autre chose que le sourire, que l'élan même de l'Amour qu'il est - et c'est pourquoi la Création est sans cesse remise en question par le choix que nous fai­sons de nous-mêmes, c'est pourquoi tout enfant est nécessaire à l'accom­plissement du plan de Dieu, comme il peut, hélas aussi, le mettre en échec.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette perspective, quelque chose d'écrasant à songer que chacun de nous, dans cet immense circuit de la vie, que chacun de nous en est un segment indispensable, que chacun de nous un instant porte toute l'Histoire, tout l'univers, tout le destin de Dieu. »

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