Novembre 2008

textes publiés en Novembre 2008.

Suite de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971. Texte magnifique pour la fête de la Toussaint.

« Il y a dans le christianisme un réalisme infini parce que, justement, tout se passe ici maintenant, c'est ici maintenant que se situe l'éternité, c'est ici maintenant que Dieu se rencontre et se révèle, c'est ici maintenant que la liberté se réalise dans un choix originel qui fait de nous, d'une certaine manière, des créateurs de nous-mêmes.

Il y a une immense aventure dans laquelle Dieu est engagé, et, avec Dieu, toute la Création et tout l'Univers, et qui s'accomplit au plus intime de nous-mêmes ! il faut donc que nous nourrissions en nous le sens de la grandeur, être homme, c'est quelque chose de prodigieux ! "Combien belle est l'humanité !" disait Shakespeare, il faut que nous ayons cette sainte fierté de notre vocation d'homme, vocation révélée par Jésus qui donne la pleine mesure de l'homme et nous appelle à grandir à sa taille.

Si donc il est vrai que c'est notre vie qui est tout notre apostolat, si c'est notre vie qui est sous la mission de Jésus, et si nous n'avons à témoigner de Lui que par notre vie, mais rien n'est plus grand ! et il n'y a pas de témoignage qui puisse dépasser celui-là.

Retenons en tout cas cette oraison sur la vie qui est l'âme de la charité : il nous faut désormais regarder les autres avec ce regard qui cherche en eux avec les yeux, baissés bien sûr, du respect et de l'amour, qui cherche en eux cet Infini dont ils sont tous et chacun les porteurs, et laisser dans toutes nos relations humaines, laisser la possibilité de ce devenir, laisser ouvert cet espace, que les autres sentent que nous ne les limitons pas et que nous les traitons vraiment comme les sanctuaires de la divinité !

Ah ! comme l'Eglise, comme l'Eglise prend un sens passionnant ! passionnant quand nous la voyons justement dans son dynamisme sacramentel, dans sa transparence à la Présence de Jésus, quand nous la voyons se réaliser avec ces pierres vivantes que nous sommes, sachant que tout le reste, tout le symbolisme extérieur, n'est pas extérieur précisément parce qu'il est en relation avec les couches profondes de notre être.

Le monde commence, la Création fait un nouveau départ à chaque battement nouveau de notre coeur, et c'est aujourd'hui le premier jour, c'est chaque jour le premier jour, nous ne sommes pas liés par notre passé, nous n'avons pas à rouler le rocher de Sisyphe d'une manière désespérée, nous savons qu'un seul mouvement de notre cœur nous remet en face du Dieu Vivant, et qu'avec Lui la vie est toute neuve, puisque Il est, chaque fois que nous nous approchons de Lui, une nouvelle naissance.

"Je est un autre." En effet quoi de plus certain ! "Je est un autre."

Qu'y a-t-il de plus intime ? Je, Je ! Qu'est-ce qu'il y a de plus intime, Je, Je ! Ce qu'il y a de plus intime, Je, Je ! ce qu'il y a de plus "nous-mêmes", c'est Lui ! Il n'y a donc pas de proximité plus radicale que celle-là, que celle-là ! Nous ne pouvons jamais aller jusqu'à nous sans aller jusqu'à Lui ! et notre vie, c'est cette symbiose, cette communion permanente avec Lui.

Il vaut la peine d'être engagé dans cette aventure, et de donner sa vie pour ce témoignage, puisque ce témoignage, c'est vivre et rien d'autre. "Je est un autre" en qui nous avons tous les mêmes racines, et qui nous permet de rassembler tous les vivants et tous les morts, tous ceux qui sont proches et lointains, tous sont au-dedans de nous, ou nous au-dedans d'eux-mêmes, ce qui revient au même justement parce qu'il n'y a qu'un seul point focal, ce seul point autour duquel gravite cette circonférence immense qui comprend toute l'histoire et tout l'Univers, mais en Lui tout est présent ! tout est présent et tous les murs de séparation s'écroulent, et toutes les absences sont récupérées : il n'y a plus de vivants ou de morts, puisque tous sont uns dans le coeur de Dieu qui bat dans le nôtre. » (à suivre)

Fin de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Je vous raconte l'histoire du géant égoïste.

Il y avait une fois un géant qui habitait un château à la dimension de sa taille, et, autour du château, il y avait un parc à la dimension du château, et le géant vivait seul dans son château et dans son parc dans une solitude gigantesque.

Ne pouvant plus supporter cette solitude, un beau jour, il chaussa ses bottes de sept lieues, et il s'en alla trouver un confrère en gigantisme, aussi grand que lui-même, et en quelques enjambées il fut rendu auprès de lui, et il commença à lui faire la confidence de ses chagrins, et comme la confidence d'un géant est gigantesque comme lui, cette confidence dura sept ans, pendant sept ans le géant déversa dans le coeur de son ami le géant, tous les chagrins de son coeur.

Au bout de sept ans il termina sa confidence, il chaussa ses bottes de sept lieues, et, en quelques enjam­bées, il fut rendu chez lui, mais sept ans, vous le savez, comme le temps des enfants n'a pas de commune mesure avec le nôtre, comme il vaut dix fois plus que le nôtre, et davantage encore, comme il se passe en une minute chez eux autant d'événements que chez nous en une heure, les enfants avaient occupé les lieux, ils avaient niché dans les arbres avec les oiseaux, ils s'étaient enhardis jusqu'à pénétrer dans le château à la faveur des brèches qui s'étaient creusées dans les murs.

Et voila que le géant, rentrant chez lui, voit toute cette marmaille, il prend un énorme gourdin, il déchiquette tous ces enfants, il les chasse de son domaine, il colmate les brèches de ses murs, il dresse des écriteaux gigan­tesques qui intiment la peine de mort à quiconque violera sa clôture. Et il S'enferme chez lui.

Et voilà qu'enfermé chez lui, il se produisit un hiver comme jamais on n'en avait vu, de mémoire d'homme ! Il tombait des montagnes de neige, le vent hululait dans les combles, le gel tarissait les fontaines, et le soir les fantômes se déchaînaient dans les couloirs déserts.

Et c'était décembre, et c'était janvier, et c'était février, et c'était mars, toujours la même détresse, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les combles et le soir les fantômes se promenaient dans les couloirs déserts.

Le géant s'étonnait, et il s'étonna davantage encore quand jusqu'en août et jusqu'en septembre, enfin tout au cours de ï'année, le même spectacle se présenta à son regard : il tombe des montagnes de neige, le gel tarit les fontaine, le vent hulule dans les combles, et le soir les fantômes se déchaînent dans les couloirs déserts.

Le géant qui était lettré, consulta tous les grimoires greco-latins de sa bibliothèque, et il y perdit à la fois son grec et son latin, car aucun météorolo­giste ne pouvait lui faire comprendre comment, en plein mois d'août, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les com­bles, et les fantômes se promenaient le soir dans les couloirs déserts. Il renonça à comprendre et il fit bien car cet hiver dura sept ans.

Pendant sept ans il tomba des montagnes de neige, le gel tarit les fontaines, le vent hulula dans les combles, et les fantômes se promenèrent le soir dans les couloirs déserts.

Enfin au bout de sept ans le géant entendit un chant d'oiseau. Comme il y avait sept ans qu'il n'avait entendu un chant d'oiseau, il se précipita, il se précipita à la fenêtre, et il regarda, et voici, dans le parc, dans les arbres en fleurs, les enfants nichaient avec les oiseaux.

Le géant regarda, et il vit tout au bout du parc, un arbre qui n'avait pas encore fleuri, et un petit garçon qui étendait ses bras pour monter dans les branches, et qui était trop petit pour les atteindre, et il comprit, il comprit que ce long hiver qui n'en finissait plus, était la projection de l'immense égoïsme qui l'habitait. Alors toutes les glaces de son coeur se fondirent, et une bonté toute neuve y naquit qui voulut aussitôt se dépenser. Sur qui se dépenser sinon sur ce petit garçon qui aspirait à monter dans les branches et qui était trop petit ?

Alors, à grandes enjambées, le géant gagna le fond du parc. Ce que voyant, les enfants épouvantés dégringolèrent de leurs perchoirs, gagnèrent les brèches hospitalières pour fuir la colère du géant. Et aussitôt dans le parc les arbres cessèrent de fleurir, l'herbe de verdir, et les oiseaux de chanter. Et le géant ne voit rien, ne voyait rien que le petit garçon qu'il voulait atteindre. Il l'atteignit en effet, il le prit dans ses bras, le hissa dans l'arbre, et aussitôt l'arbre fleurit, l'herbe verdit, les oiseaux chantèrent. Ce que voyant, les enfants qui guignaient à travers les brè­ches ce qui se passait, comprenant que la géant s'était apprivoisé, regagnèrent leurs perchoirs, et dans tout le parc les arbres fleurirent, l'herbe verdit, Quant au petit garçon hissé dans l'arbre par le géant, il sourit, il se jeta dans ses bras, et il l'embrassa. Les oiseaux chantèrent.

Le géant, éperdu d'émotion, laissa couler ses larmes, et il dit au petit garçon : " Désormais ce parc sera à toi et à tes petits camarades, ce château sera à toi et à tes petits camarades, et ma joie sera votre joie. Je vous enseignerai mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et je serai tou­jours le compagnon de vos jeux.

Et depuis lors toute la vie du géant fut radicalement trans­formée, depuis que cette jeune bonté était née dans son coeur et se dépensait sur tous ces enfants. Il entrait dans une ère de bonheur qui eût été totalement par­faite s'il n'y avait eu une petit ombre, et la petite ombre, c'est que le petit garçon qu'il avait hissé dans les branches, n'était jamais revenu.

Et la vie passa, la vie en compagnie des enfants, et le géant en effet leur enseignait mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et leur joie était sa joie, et puis finalement il devint vieux, trop vieux pour s'associer à leurs jeux, il se contentait, assis dans un fauteuil, de se réjouir de leurs ébats. Et enfin il devint si vieux, si vieux qu'à peine pouvait-il encore se porter, et on arriva à un hiver paisible où la neige recouvre le sol en attendant les promesses du printemps, et c'était précisément la veille de Noël.

Et dans cette veille, le géant ne pouvant dormir, il pensait, revoyait toute sa vie, et attendait l'aube, attendait l'aube quand, tout d'un coup, au point du jour, il entendit un chant d'oiseau. Alors il eut un pressentiment, il se leva, se traîna jusqu'à sa fenêtre, l'ouvrit, il regarda, et, tout au fond du parc, sous un arbre qui venait de fleurir, il vit un petit garçon, alors son coeur battit : c'est lui ! c'est lui ! c'était lui ! c'était lui ! aucun doute !

Il rassembla toutes ses forces, il se traîna au bout du parc enneigé et, s'approchant du petit garçon, il vit qu'il était blessé, alors il entra dans une vive colère : "Mais dis-moi, dis-moi quel est le lâche, dis-moi, dis-moi qui t'a blessé que je prenne ma grande épée pour tirer vengeance de cette lâcheté ! Il ne savait pas que sa grande épée, il n'eut pas même la for­ce de la soulever, c'est son coeur qui parlait de l'abon­dance de sa tendresse.

Alors le petit garçon le regarda en souriant, et il était effectivement blessé dans ses pieds et dans ses mains et dans son côté. Le petit garçon le regarda en souriant et lui dit : "Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir !"

"Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir ! Tu te rappelles il y a tant d'années, je suis venu ici au pied de cet arbre, tu m'as hissé dans les branches, je me suis jeté dans tes bras, je t'ai donné un baiser ! tu m'as donné ton parc, ton château, et je sais que tu m'as donné ton coeur, je sais que tu n'as jamais cessé de m'attendre. et moi non plus ! je n'ai jamais cessé de t'attendre, et je suis venu aujourd'hui parce que c'est Noël pour t'emmener avec moi dans le parc de l'éternelle joie et de l'éternelle jeunesse ! "

(d'après un conte de d'Oscar Wilde)

Début d'une homélie donnée en 1954 par M. Zundel pour l'ouverture de l'Avent.

« Quand nous écrivons en tête de nos lettres 1954, cette date contient une référence à Jésus Christ. 1954: nous entendons par là nous référer sur ce centre de l'Histoire qui est la naissance de Jésus Christ. Ainsi toute l'Histoire est structurée. Cette suite de générations qui se recouvrent les unes les autres ne sont pas sans lien, bien qu'elles semblent s'oublier, disparaître sans laisser aucune trace. Toutes ces générations vivent au coeur de Jésus Christ et justement, si nous datons les événements par rapport à Lui, c'est que Jésus porte toute l'Histoire.

Tous ces hommes qui nous ont précédés depuis peut-être cinq cent mille ans, aucun de ces hommes n'a péri définitivement et Jésus, dans l'immensité de Son Amour, les accueille et les recueille. Il fait de tous ces siècles un unique présent dans une unique offrande pour accomplir toutes ces vies dans la Sienne.

Sans Lui, l'Histoire n'aurait pas de centre, toutes les générations se succéderaient au hasard sans ordre ni raison, mais en Lui justement elles trouvent leur signification parce qu'en Lui elles constituent une seule humanité, davantage, une seule personne.

Pendant que nous écrivons la date 1954 en cette année du Seigneur où nous sommes, nous devenons les contemporains de Jésus et, avec Lui, nous assumons toute l'Histoire. Le chrétien est justement celui qui, devenant contemporain de Jésus Christ, prend sur lui toute cette suite de générations et, avec le Christ, les accomplit dans sa propre vie. C'est le sens de l'Avent : l'Avent récapitule toute l'Histoire. L'Avent représente toute l'Histoire comme une aventure qui demeure encore ouverte, suspendue au choix que nous allons faire de nous-mêmes, car chacun de nous peut modifier toute cette Histoire, lui donner une nou­velle conclusion, la faire monter vers Dieu ou descendre vers soi.

Rilke a magnifiquement marqué l'événement unique, infini, que représente dans chaque maison la naissance d'un enfant, car un petit enfant qui naît, c'est un regard nouveau, c'est une nouvelle liberté, c'est un nouveau choix, c'est une nouvelle figure du monde ! car cette liberté du petit enfant qui va éclore, au-delà de ses instincts cette liberté va donner au monde une nouvelle perspective, va ressaisir toute cette histoire pour lui donner une nouvelle conclusion, pour enraciner l'univers pour un ordre nouveau.

En Jésus Christ l'humanité toute entière rassemblée dans Son Amour reçoit une dignité nouvelle parce qu'un horizon infini nous est proposé à chacun en remettant entre nos mains toute la destinée, tout le sens de l'histoire.

Le chrétien doit se faire un coeur universel. Le chrétien est appelé avec Jésus Christ à se dépasser infiniment parce qu'il n'est pas chargé seule­ment de lui-même, il est chargé de tout l'univers, de toute l'humanité, davantage, il est chargé de Dieu dans toute l'Histoire et dans tout l'univers.

Le prêtre qui s'agenouillait à Pompéi pour faire un acte de contrition dans les lieux de plaisir anéantis par l'éruption du Vésuve il y a quelques 2000 ans, ce prêtre savait, il comprenait, il vivait cette continuité admi­rable. Il savait que ces hommes qui avaient été surpris par la mort en plein péché n'étaient pas des- morts : en Jésus, leur vie était sauve ! et que son acte de contrition à lui pouvait les joindre, pouvait accomplir leur vie, pouvait les sauver d'eux-mêmes.

Chaque petit enfant apporte donc au monde cette possibilité toute neuve, ce choix infini : au coeur de ce petit enfant, l'histoire et l'univers sont suspendus car la Création comme la Rédemption est une histoire à deux, une histoire que Dieu ne peut pas écrire tout seul parce que c'est une histoire d'amour.

Toute la puissance du sourire, toute la puissance de la tendresse suppose le consentement. Sans consentement, sans ouverture, le sourire ni la tendresse ne peuvent rien. Et la puissance de Dieu n'est pas autre chose que le sourire, que l'élan même de l'Amour qu'il est - et c'est pourquoi la Création est sans cesse remise en question par le choix que nous fai­sons de nous-mêmes, c'est pourquoi tout enfant est nécessaire à l'accom­plissement du plan de Dieu, comme il peut, hélas aussi, le mettre en échec.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette perspective, quelque chose d'écrasant à songer que chacun de nous, dans cet immense circuit de la vie, que chacun de nous en est un segment indispensable, que chacun de nous un instant porte toute l'Histoire, tout l'univers, tout le destin de Dieu. »

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Pendant la retraite du mont des Cats en décembre 1971 Zundel a donné deux homélies, l'une pour le 3ème dimanche de l'Avent, l'autre pour la fête de l'Immaculée-Conception. La première est « sitée » ici.

« Maman tu es née de mon cœur. »

« Un soir de printemps, une petite fille se promenait avec sa mère au-dessus de Vevey. Le soleil se couchait en incendiant les montagnes qui se reflé­taient dans le lac. Les arbres en fleurs embaumaient, les oiseaux chan­taient et la petite fille était si pleine de bonheur que, n'en pouvant contenir la plénitude, elle se jeta dans les bras de sa mère en lui disant : "Maman, tu es née de mon cœur ! "

La mère, bouleversée d'émotion et de joie, thésaurisa comme un joyau ce mot de sa petite fille et me le rapporta : " Maman, tu es née de mon cœur ! "

C'est le renversement de tous les rapports habituels. Ce n'est pas, certes, la contestation, ce n'est pas le refus des subordinations naturelles, c'est quelque chose qui dépasse tout cela en respectant tout cela, c'est la décou­verte tout d'un coup d'un rapport intérieur, c'est la reconnaissance, dans une nouvelle naissance de l'esprit et du coeur, la reconnaissance d'un visage qui est désormais perçu du dedans. La vie circule entre ces deux êtres. Virginale, la vie circule dans la lumière des présences qui s'échangent.

Il n'y a pas de plus beau commentaire que ce mot de la petite fille: "Ma­man, tu es née de mon cœur !", il n'y a pas de plus beau commentaire à l'évangile d'aujourd'hui, cet Evangile tout en nuances, si délicat, si profond, si nuancé d'humour : nous avons l'affrontement des deux testa­ments, le prophète Jean, dans la ligne d'Elie, le prophète qui porte l'accoutrement des prophètes, le prophète qui jeûne, le prophète qui vit au désert, le prophète qui annonce la colère de Dieu. Et où est maintenant la pelle à vanner qui doit purifier l'aire ? Où est maintenant la cognée à la racine des arbres ? Où est le feu qui doit consumer le péché et le pécheur éternellement ?

Jean ne reconnaît pas dans les voies de Jésus, dans ses méthodes, dans sa douceur, dans sa patience, dans son appel à l'esprit, Jean ne reconnaît pas ce qu'il avait annoncé.

Jésus répond avec une infinie mansuétude en citant les paroles du prophète qui attestent que le Royaume est bien inauguré, que le Royaume de Dieu est réellement présent et, quand les envoyés du Baptiste se retirent, il fait du prophète un éloge incomparable qui atteint son sommet dans cette affirmation que Jean est le plus grand de tous les fils qui soient jamais nés de la femme. Mais voyez cette chute, voyez cette fin, voyez ce merveilleux détour : cependant, malgré toute sa grandeur unique, incomparable, "le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste." (Matthieu, 11,11)

On se demande souvent : mais quel est le rapport des deux testaments dont Jésus dit par ailleurs que pas un iota, pas un trait ne passeront ? Faut-il lire le Nouveau Testament à l'ombre de l'Ancien ? Ou faut-il lire l'Ancien à la lumière du Nouveau ?

Nul doute que ce soit là la solution : il faut lire l'Ancien à la lumière du Nouveau. Il faut reconnaître que la mission d'Israël était provisoire, qu'elle imposait des limites inévitables parce que la révélation s'exerçait par le truchement d'une collectivité. C'était cette collectivité, c'était l'ensemble de la nation qui était pour le moment l'organe de la révélation mais, forcément, une collectivité ne peut avoir un Dieu tout intérieur, elle le projette inévitablement en dehors, elle cherche en Lui puissance et protection qui ont pour corollaire, en cas de désobéissance, le châtiment.

Avec Jésus commence dans la Personne du Verbe Incarné, le règne de la Personne, c'est à la personne que l'Evangile s'adresse, c'est à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est chacun qui est appelé à devenir le royaume, c'est chacun qui doit porter dans son coeur tout l'univers, toute l'histoire, toute la Création.

Et le Dieu qui se révèle à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est le Dieu Esprit et Vérité qui appelle l'homme à être esprit et vérité, qui traite l'homme dans toute sa dignité d'être spirituel, qui entre en lui du dedans sans violer sa clôture, qui va lui révéler que Dieu est à genoux, à genoux devant sa conscience, comme Jésus le sera bientôt au lavement des pieds. Perspective bouleversante, dans un sens entièrement nouvelle, qui modi­fie tous les rapports de l'homme avec Dieu, qui révèle de Dieu un visage presqu'inconnu en révélant du même coup le visage de l'homme transfiguré par la Présence Divine.

De quoi s'agit-il ? Où Dieu veut-Il en venir finalement ? Mais Il veut en venir à cela que chacun de nous puisse Lui dire comme la petite fille à sa mère : "Seigneur, Tu es né de mon cœur !"

Quand Pierre se défendra, quand Pierre, scandalisé comme Jean le Baptiste, quand Pierre déclinera le lavement des pieds, il manifestera ses attaches avec l'Ancien Testament, il manifestera qu'il n'a pas encore compris, qu'il n'est pas entré dans cet immense secret d'amour qu'il n'a même pas entrevu, que désormais, comme Dieu n'a cessé, n'a jamais cessé de le vouloir, que désormais il s'agit entre Dieu et nous de relations, de relations nuptiales, comme l'attestera magnifiquement l'apôtre Paul dans la Seconde aux Corinthiens : "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure."

Ah certes il ne s'agit pas de facilité ! il ne s'agit pas de tout se permettre pour échapper au légalisme, pour se soustraire à l'empire de la Loi, il s'agit de toute autre chose, il s'agit d'entrer dans ces abîmes de lumière et d'amour et de reconnaître Dieu comme un Coeur qui bat dans le nôtre : "Ah ! Vous êtes là, Seigneur, vous n'êtes pas un étranger, vous m'attendez au plus intime de moi-même. Vous êtes là, Seigneur, depuis toujours sans vous imposer jamais. Vous êtes là, Seigneur, et maintenant je vous recon­nais dans votre propre Lumière, je perçois votre visage et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec vous, et voilà que votre présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la Vôtre, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme votre Fils, Notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur, je respire en Vous. Vous n'êtes pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Vous êtes l'Esprit, vous êtes la Vérité, vous êtes la Lumière, vous êtes l'éternel Amour ! Seigneur, consumez mes scories, délivrez-moi de toutes mes limites, faites-moi entrer dans votre liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour qui est la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! " (1)

Ah ! Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle nouveauté ! Quelle immense gran­deur conférée à l'homme ! Quelle ineffable proximité révélée de Dieu ! "Maman, tu es née de mon cœur ! " Oui, c'est cela, non plus une religion légale, non plus une religion de soumission et d'assujettissement mais une religion mystique, une religion nuptiale qui demande tout mais qui donne tout, qui révèle Dieu comme le dépouillement infini d'un amour éternellement donné et qui est au-dedans de nous-même la respiration même de notre liberté.

Ah ! Le Nouveau Testament, oui, il est bien "nouveau", d'une nouveauté ineffable, c'est le grand secret d'amour qu'il faudrait clamer sur toutes les places publiques et imprimer à la dernière page de chaque journal, la Bonne Nouvelle incroyable, merveilleuse : nous ne sommes pas seuls, tout le Ciel est au-dedans de nous, toute notre vie est transfigurée par l'immensité de la Présence Divine qui nous habite.

Il s'agit d'entendre ce secret d'amour, d'aller jusqu'au coeur du silence qui peut seul permettre d'en scruter toutes les profondeurs. Il faut nous nourrir de la Parole de Jésus qui rejoint si admirablement le cri de la petite fille : "Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est mon frère et ma soeur et ma mère. " Et ma mère !

Qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié, qui est remis entre nos mains ? Qu'allons-nous faire de ce merveilleux trésor dont nous avons à répandre dans tout l'univers le rayonnement d'amour ? Eh bien, nous allons dans la joie, dans la joie ! ouvrir nos coeurs pour L'accueillir ! Nous allons dans la joie de la nouvelle naissance reconnaître Son visage imprimé dans nos coeurs et nous allons lui dire dans l'émerveillement de cette découverte, avec tout l'élan de notre amour : "Mon Dieu, mon Dieu, Tu es né de mon cœur ! "(fin de l'homélie)

(1) Reprise de la prière avec le tutoiement en usage maintenant dans l'Eglise. Elle prendrait excellente place dans un livre de prière aujourd'hui. Exerçons-nous à dire avec cette pière un enseignement capital de Zundel.

"Ah ! Tu es là, Seigneur, tu n'es pas un étranger, tu m'attends au plus intime de moi-même. Tu es là, Seigneur, depuis toujours sans t' imposer jamais. Tu es là, Seigneur, et maintenant je te recon­nais dans ta propre lumière, je perçois ton visage, et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec toi, et voilà que ta présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la tienne, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme ton Fils, Jésus-Christ notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur ! je respire en toi !

Tu n'es pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Tu es l'Esprit, tu es la Vérité, tu es la Lumière, tu es l'éternel Amour !

Seigneur, consumes mes scories, délivre-moi de toutes mes limites, fais-moi entrer dans ta liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour : la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! »

Homélie donnée par M. Zundel au mont des Cats pour la fête de l'Immaculée Conception le 8 décembre 1971. 1ère partie.

« Saint Paul représente la Création gémissant dans les douleurs de l'enfantement, attendant la révélation de la gloire du Fils de Dieu, soumise à la vanité malgré elle, ne répondant donc pas aux intentions de Dieu.

Il y a de la part de l'apôtre un constat d'échec : la Création ne répond pas aux dessein de Dieu. Dieu voulait autre chose et il y a eu un obs­tacle, il y a eu un immense refus d'amour. La Création devait être une histoire à deux, une histoire nuptiale, une histoire d'amour, elle ne devait pas s'imposer à la créature. La Création, c'était le don de Dieu, c'était le don de Son intimité, c'était le don de Sa liberté à l'univers et, dans cet univers, tout spécialement aux créatures douées d'intelligence, c'était à elles à fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles, c'était à elles à prononcer ce oui sans lequel le "oui" de Dieu ne pouvait aboutir.

Le vrai monde n'est pas encore. Comme disait Rimbaud : "Nous ne sommes pas au monde, la vraie vie est absente ! " Le vrai monde est en avant de nous, comme notre propre existence est en avant de nous. Le monde qui nous concerne, le monde de l'esprit, le monde spirituel, le monde proprement humain, le monde inviolable dans sa dignité, le monde sacré, le monde qu'un petit enfant porte dans le secret de son coeur mais sans le savoir, le monde que nous avons tous à développer, à porter, à assumer, enfin à créer avec Dieu, c'est un monde qui n'est pas encore, un monde que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Car nous avons à nous créer dans notre dimension proprement humaine, à nous créer dans ce domaine où éclate notre responsabilité, où notre vie peut devenir une réponse à l'Amour infini de Dieu.

Et quel sens aurait l'univers s'il n'était pas cette réponse d'amour ? Toutes les forces aveugles, inconscientes, féroces, qui sont à l'oeuvre dans l'uni­vers matériel déchu, toutes les forces qui grouillent dans notre inconscient, cet inconscient où se récapitule toute l'évolution matérielle de l'univers, tout cet océan de forces, d'énergies indomptées, indisciplinées, tout ce monde n'est qu'un matériau pour construire la cathédrale de la lumière et de l'amour.

Dieu est Amour, il faut que le monde le devienne. Dieu est liberté, il faut que cette liberté circule dans toutes les fibres de la matière, il faut que la Création toute entière devienne l'ostensoir de Dieu. Et ce monde n'est pas ! il doit être, mais il ne peut être que si nous en rece­vons le modèle, que si nous sommes initiés à la création qui nous incombe, que si nous la voyons se réaliser dans la perfection, dans une humanité qui assume tout l'univers en nous assumant au plus intime de nous-même.

Et c'est justement dans le Christ que va éclater cette nouvelle création ! c'est dans le Christ, le nouvel Adam qui va introduire dans le monde le sens même du geste créateur en le réalisant en plénitude. Jésus va réaliser dans Sa vie une liberté absolue, cette liberté qui est Dieu même, cette liberté qui est la subsistance du Verbe, cette liberté qui fait que Dieu décolle éternellement au sein de la Trinité, décolle de Lui-même en l'éternelle communion d'amour des trois Personnes où toute la Vie Divine ne cesse de circuler dans une totale désappropriation.

Et justement l'Humanité de Notre Seigneur est enracinée dans cette pauvreté suressentielle. L'Humanité de Notre Seigneur, c'est une humanité totalement libre, totalement universelle, parce qu'elle subsiste dans le Verbe, parce qu'elle est prise toute entière dans cette relation qui fait de la Personne du Fils éternellement une offrande au Père. En Jésus, le monde fait un nouveau départ, en Jésus, le monde retrouve son origine, en Jésus, la liberté prend un sens, un sens créateur, un sens infini, un sens universel, en Jésus, la liberté apparaît comme une libération totale de soi-même, en Jésus, notre humanité est révélée à elle-même.

Nous savons ce que nous avons à accomplir, nous savons que nous avons à introduire dans cet univers une liberté infinie en nous libérant d'abord de nous-même, car se créer, finalement, c'est se vider de soi-même, c'est faire de tout soi-même un espace de lumière et d'amour où la Vie divine puisse se répandre et se communiquer au monde entier.

Jésus Christ nous sauve précisément de nous-mêmes, Jésus Christ nous délivre de nos limites parce qu'il n'a pas de limites, Jésus Christ, au-dedans de nous, est le ferment d'une libération qui fera de chacun de nous un bien commun, un bien universel que le monde entier est intéressé à défendre, mais, bien sûr, cette oeuvre de Jésus Christ, elle est loin d'être accomplie dans sa plénitude. Nous ne sommes qu'au commencement et le christianisme, vu à travers sa brève durée de quelques deux mille ans, peut apparaître comme un échec.

Et cependant il y a une réussite parfaite, il y a un accomplissement total, c'est celui que nous célébrons aujourd'hui. Il y a cette première chrétienne qui est le premier fruit de la Rédemption, qui est la Très Sainte Vierge Marie, née du Christ avant que le Christ ne naisse d'elle : "Vergine Madré, filia del tuo filio", "Vierge Mère, fille de ton fils", comme dit admirablement Dante au dernier chant de la divine Comédie.

Si le monde recommence en Jésus, s'il fait un nouveau départ, si il reçoit à travers Lui toute sa noblesse et toute sa beauté, c'est précisément parce que, en Jésus, la vie ne jaillit pas de la chair et du sang, elle n'est pas le fruit d'une prolifération inconsciente, elle n'est pas le fruit de la convoitise ! en Jésus, la vie est virginale, en Jésus, la vie naît de l'Esprit, de la liberté de l'Amour. En Jésus, la vie est toute neuve. En Jésus, la vie est trans­parente. En Jésus, la vie révèle la candeur de la Lumière éternelle.

Jésus, en effet, est Celui qui tient toutes les générations dans les mains de Son Amour. Il n'est pas un maillon dans la chaîne, Il n'est pas un individu parmi les milliards qui se succèdent les uns aux autres, c'est Lui qui tient toute la chaîne, qui n'est pas dans l'espace, c'est Lui qui rachète l'espèce de ses limites, qui l'arrache à la mort, qui l'introduit dans l'immortalité, c'est Lui qui rend contemporaines toutes les généra­tions, c'est Lui qui nous rassemble dans l'unité de Son Amour, c'est Lui qui nous fait naître de Sa virginité.

Un univers vierge, c'est un univers de personnes, un univers qui a son centre à l'intérieur, un univers où chacun, dans la mesure où il entre dans le jeu de l'éternel Amour, où chacun devient un créateur indispen­sable, irremplaçable, parce qu'à travers lui, à travers sa singularité, la splendeur, la beauté de Dieu se prismatise sous un aspect unique : en Jésus, tout commence et Jésus naît précisément de l'Esprit, Il naît "hors série", Il naît de la contemplation de Marie, Il naît de ce vide qu'il a fait en elle-même dès le premier instant de son existence. » (à suivre)