Septembre 2008

textes publiés en Septembre 2008.

Zundel parle ici, en novembre 1933, il a 36 ans, aux étudiants de l'institut catholique de Lille. Le texte ne peut guère être coupé. La retraite dont on donne ici la 1ère conférence a pour titre un sujet capital : le réalisme chrétien. Sommes-nous élevés, par un dépassement de nous-mêmes, dans la suprême réalité quand nous croyons en Dieu ? Pour Le découvrir, pour L'expérimenter, un effort de réflexion et de dépassement de soi est nécessaire.A lire avec la plus grande attention.

Notre religion est-elle réelle ? Notre croyance en Dieu est-elle une simple notion ! ou l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Pour les incroyants la religion est irréelle et absurde, hors la vie et donc contre la vie. ...

Début : « Newman, dans sa "Grammaire de l'Assentiment", établit une distinction entre l'assentiment notionnel et l'assentiment réel. Le premier est l'adhésion que nous donnons à la cohérence logique d'une proposition, approbation superficielle, extérieure à l'objet comme elle l'est à notre vie. Le second est l'adhésion de tout l'être à un objet en accord avec ses tendances profondes.
Nous pouvons avoir notre système, le réciter de mémoire toutes les fois qu'une circonstance évoque la formule, et conduire notre vie sans en tenir compte, en obéissant à l'orientation à peine consciente de pré-jugements qui semblent coïncider avec l'élan même de notre vie, tout en demeurant souvent aussi difficiles à énoncer qu'ils sont efficaces à nous mouvoir.
Notre véritable doctrine est celle dont nous vivons. Nous la reconnaissons à cette saveur de réalité qui est le signe de son accord avec nous-mêmes. Non pas que nous soyons la mesure de l'être, mais nous sommes le "donné" par rapport à toute théorie qui prétend expliquer notre être et gouverner notre agir. Il est donc naturel que nous perce­vions en nous les "recoupements" qui la vérifient. Le critère pratique du vrai, c'est donc bien, pour nous, le sentiment du réel, la convic­tion d'un accord avec ce qu'il y a de plus profond dans notre être.

C'est pourquoi il est de la plus haute importance pour nous de savoir si notre religion soutient l'épreuve de ce critère, si elle a pour nous la saveur du réel, si elle répond à ce qu'il y a de plus intime en nous.
Notre croyance en Dieu est-elle une notion, une adhésion plus ou moins conventionnelle à une proposition qu'il est convenable d'admettre dans le milieu où nous vivons - ou est-elle l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Notre religion est-elle réelle ? Je pense, que vous comprenez le sens de cette question.
Je ne cherche pas à savoir si notre foi peut s'appuyer sur un ensemble de démonstrations objectives telles qu'en offrent la plupart des livres d'apologétique, je me demande sur quoi se fondent nos certitudes à nous, ce que nous avons intégré de la divine réalité de notre vie. Aussi bien, la seule preuve efficace concrètement est celle qui nous convainc. Que répondrons-nous donc a ceux qui nous accusent de pour­suivre des chimères et de lâcher la proie pour l'ombre ? N'est-ce pas là, en effet, l'objection fondamentale des in­croyants, celle qui, à leurs yeux, les justifie dans leur refus et leur impose même parfois le devoir de nous combattre : la religion est irré­elle, et donc absurde, hors la vie, et donc contre la vie. Comment nous assurer mieux qu'elle n'est pas contre la vie, qu'en la découvrant dans notre vie ?
Et, de fait, c'est bien dans notre vie que nous en rencon­trons la plus saisissante révélation. Il n'est pas question de nous pro­noncer ici sur le caractère naturel ou surnaturel des forces qui nous sollicitent ! Il est seulement question de suivre concrètement l'orien­tation spontanée de notre être.
Or il est impossible de vivre sans se sentir emporté "au-delà". C'est le caractère même de toute activité humaine d'être aiman­tée mystérieusement vers "autre chose", de ne pouvoir se reposer dans l'acquis et d'être sans cesse avide de découvertes nouvelles.
Je ne nie pas que l'homme ne subisse aussi le joug de ses habitudes, ni qu'il ne se cristallise aisément dans ses routines. Il est trop évident qu'il en est ainsi., mais ce n'est pas alors qu'il se sent vivre et ce n'est pas alors, en effet, qu'il vit humainement ! mais, dès qu'il se passionne pour quelque chose, dès qu'il applique à un objet toutes les ressources de son intelligence et de son coeur, dès qu'il fait loyalement son métier d'homme, il tend à se dépasser sans cesse en reculant les limites qui lui barrent l'horizon.
Est-ce qu'aucun artiste prétendit jamais enclore toute la beauté dans une oeuvre tellement parfaite que l'art n'eût désormais plus rien à tenter? N'est-ce pas, au contraire, pour recueillir son élan et le renouveler dans les résistances de la matière soumise à son rêve, que l'artiste s'applique à l'oeuvre d'aujourd'hui, avec l'espoir d'être moins indigne de s'approcher demain de la vision qui habite son coeur en demeurant toujours au-delà de son regard.
Et c'est là, justement, tout le secret de l'art, de suggé­rer ce que les yeux d'ici-bas ne pourront jamais voir en déliant la matière de ses limites pour lui communiquer ce battement d'ailes qui emporte le regard au-delà. L'oeuvre est ouverte et non point close, tendue vers un mystérieux achèvement, nimbée d'une Présence qui lui imprime le sceau de l'Infini. Les yeux éblouis découvrent soudain au­tre chose : dans cette beauté, l'affleurement ineffable de la Beauté.
Il est impossible de se méprendre. Sous des traits inépui­sablement divers, c'est bien toujours la même rencontre, dont la réa­lité s'atteste dans la pérennité de l'art comme dans le progrès et l'impuissance de l'artiste. Chaque oeuvre est un témoin de l'élan qui monte, de l'ampleur illimitée de sa trajectoire, et de la distance in­finie de son terme. On ne fait jamais que deviner sous la transparente mobilité du voile les traits insaisissables du Visage de Lumière. L'art ne pourra s'achever qu'au-delà, quand l'artiste aura franchi le seuil.
La science participe à la même grandeur et à la même infir­mité. Elle prétend déchiffrer le secret des choses, dégager leur intel­ligibilité latente, découvrir leur raison, amener au jour enfin tout ce qu'elles renferment d'esprit ! et, dans n'importe quelle direction, toute solution obtenue est l'amorce de problèmes nouveaux, plus vastes et plus profonds.
Dans le scintillement innombrable des feux du réel, le foyer auquel toute réalité emprunte sa lumière se dérobe toujours. On s'en approche, il s'éloigne à mesure ! on se flatte d'avoir trouvé et l'on s'aperçoit que la recherche ne fait que commencer. Le progrès de notre science est conditionné par cette marge illimitée d'ignorance. Notre savoir n'est qu'une orientation vers l'invisible soleil, la somme des vérités acquises n'est qu'un reflet de la vérité. Reconnaître qu'on ne sait pas est la suprême sagesse, toutes nos découvertes nous laissent sur le seuil.
L'Amour ne réussit pas davantage en dépit de ses promesses. D'une manière encore plus sensible que l'Art ou la Science, il emprun­te au mystère l'élan de sa recherche et la joie de ses rencontres. En nous identifiant au rythme le plus profond d'un être aimé, nous ne visons réellement qu'à rejoindre en lui la Source commune de notre être et du sien dans l'émoi que cause l'approche de l'Infini. C'est une autre Présence qui, dans la sienne, nous enivre, aimantant notre désir vers son pôle véritable, couronnant notre joie d'ineffable nos­talgie : "De l'Amour seulement nous sommes amoureux". L'objet reste au-delà, nous ne passons pas le seuil.
La conscience morale achève enfin cette initiation en nous prescrivant l'ordre intérieur qui est l'essence de la bonté. Mais cet ordre est un ordre dynamique, un équilibre vivant dont tous les élé­ments doivent continuellement grandir dans une élévation sans terme : " Monte plus haut, dépasse-toi, tu n'as rien fait encore, serviteur inutile !"
Nous connaissons cette exigence qui nous impose, au terme de chaque effort, un "devoir monter plus haut et plus difficile". L'action s'ouvre sur des perspectives illimitées, que nous ne pouvons restrein­dre sans être flagellés par l'angoisse du remords.
L'idéal nous exige sans admettre de compromis. Nos souillu­res ne l'empêchent pas de luire, immaculé comme une flamme, incisif comme une brûlure, triomphant de nos reniements, en demeurant inaccessible à nos poursuites ! toujours présent dans l'obligation ressentie, et toujours au-delà des réalisations obtenues ! promulgué par notre être sans être mesuré par lui, gardant toujours sur nous une avance infinie, alors surtout que notre vie progresse, éclaboussant notre orgueil de l'évidence de notre misère, allégeant notre fardeau par la douceur de l'humilité : " Ce n'est que le commencement, monte plus haut, ton élan même t'en­traîne au-delà, ce n'est pas ici qu'on franchit le seuil."
Telle est l'étrange figure du réel, dans le flux qui suspend tout être à l'aimantation d'un astre invisible. Nous pensions le con­naître et il nous paraissait aisé de le saisir avec nos mains ! nous ne pouvons l'atteindre qu'en nous insérant dans son mouvement, en suivant la courbe qui préfigure son achèvement, au-delà de toute donnée du sen­sible, dans ce réel insaisissable qui nous sollicite par son attrait, nous requiert par ses exigences, nous soulève par ses impulsions, nous enivre de sa splendeur, nous flagelle de sa morsure.
Nous-mêmes, aussi bien, nous ne valons qu'en nous dépassant, qu'en nous effaçant devant cet "Autre" qui demande tout et qui donne tout, qui nous affranchit et nous élève, qui nous rend indépendants de la matière et fait de nous des personnes, qui est toujours au-delà et toujours au-dedans : "car c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être."
C'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être : comment établir plus vivement la réalité de Dieu qu'en Le représentant, avec Saint Paul comme le milieu vivifiant où notre vie respire ? Comment découvrir plus sûrement son caractère personnel et transcendant qu'en devenant conscients de son action en nous ? Si la Personne est une fin par rapport aux êtres que leurs limites matériel­les enferment dans la catégorie des choses, que dire de la réalité qui est la fin des Personnes - la fin des fins - qui exige le tout de notre être et le comble tout ensemble, qui nous soustrait à l'empire de la matière dans la mesure où nous lui soumettons notre coeur - en nous révélant par la noblesse de Son contact et le rayonnement de sa lumière, que nous sommes nous-mêmes esprit et personne !
Oui ! que dire de cette réalité où toute spiritualité a sa source, en qui toute personnalité s'achève, sinon qu'elle est à tout le moins - pour autant que les con­cepts les plus beaux, dilatés à l'infini, peuvent l'exprimer - Esprit et Personne, au-delà, infiniment, de tout ce que ces mots peuvent désigner dans le champ de notre expérience.
C'est ainsi que le « Dieu inconnu », sans cesser d'être un mys­tère, se manifeste à notre conscience avec les attributs incontestables de la plus incisive réalité. C'est Lui le pôle magnétique de l'aiguille aimantée que nous sommes, la ferment de toute notre activité, l'attrait qui nous enivre, l'inquiétude qui nous dévore, la joie qui nous comble, la blessure qui ne nous laisse point de repos que tout ne soit consommé ! Bienheureux ceux qui sentent cette blessure, qui ont été troublés dans leur sommeil et qui ont reconnu la profondeur de leur désir.
" Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte ", a dit admirablement Louis Massignon. Ceux qui l'ont faite savent que la religion est la vie même, la vie ouverte, la vie consciente d'elle-même, la vie dans sa plénitude humaine et dans son assomption divine. Vivre, c'est affirmer Dieu, c'est tendre vers Dieu, c'est se perdre en Dieu. »
Il ne s'agit donc pas, poursuivant des chimères, de tourner le dos au réel, il s'agit au contraire de s'y attacher avec une pas­sion qui jamais ne lâche prise, en allant jusqu'au bout de l'élan qui l'emporte vers l'Infini.
Dans quelque voie que notre recherche s'engage, elle ne peut éluder, suivant le rythme même des transcendantaux qui l'orientent, la rencontre de la Vérité ou de la Beauté, de la Bonté ou de l'Amour.
Dès que nous identifions la Présence unique, également im­manente à chacune de ces perfections, comme un même centre personnel de jaillissement, comme leur seul foyer et comme l'essence identique où elles se fondent, et qui rend compte, par son unité même, de leur mysté­rieuse circumincession, l'Univers commence à livrer son secret. Il est par l'Esprit et pour l'Esprit (par l'esprit et pour l'esprit) : sa visibilité n'est qu'un de ses aspects, son phénoménisme se rattache à une Pensée, toute réalité reflète la splendeur du Visage unique.
Alors dans l'agenouillement de l'esprit, confondu par la ma­jesté de cette Présence, ébloui par l'immensité du don, on est presque tenté de trouver que c'est trop et d'appeler au secours pour porter tant de richesses.
L'Amour nous a donné sans mesure, et notre coeur "ivre de cantiques" ne peut plus que rendre grâce en tremblant : " Qu'il est beau de vivre, et que la gloire de Dieu est immense !"
(fin de la 1ère conférence)

Balbutiements.

Je lis et relis le long texte « sité » hier et vous invite à faire de même. Quel est celui parmi nous qui ne se demande pas parfois si vraiment tout ça, tout ce qu'on nous a appris, même avec Zundel, est bien vrai, est bien réel. D'abord parce qu'en saint Jean, dès le début de son évangile, nous apprenons que « Dieu, personne ne l'a jamais vu ! », personne n'a jamais pu même l'expérimenter, tellement il est d'un ordre différent du nôtre (cf. la conférence qui sera « sitée » demain). Si personne n'a jamais vu Dieu, personne ne peut même seulement être assuré qu'Il existe.
Ajoutez à cela le développement inouï de la science ces dernières décennies, même depuis seulement la mort de Zundel : la lecture d'un seul numéro de « Science et avenir » nous en convainc facilement, même si comme moi vous n'en comprenez qu'une partie minime. On peut être séduit, fasciné ! on n'a plus besoin de Dieu, on peut être pris tout entier et tout le temps par ce qu'on y découvre.
E., une très grosse tête, E., plus de 70 ans maintenant, avec un fils qui n'en a que huit, un enfant doué d'une mémoire prodigieuse et qui a l'art de faire perdre patience à son père tellement il lui pose de questions, E. faisait avant hier devant moi le constat de l'indifférence généralisée de la jeunesse actuelle quant au christianisme, il voulait y voir au moins un ébranlement de tout ce que le christianisme nous a appris, peut-être bientôt cela, du moins pour lui, n'aura-t-il plus guère de sens ! Zundel serait-il écouté aujourd'hui s'il redonnait dans une université les conférences qu'il a données il y a 75 ans à la catho de Lille ?
« Dieu, personne ne l'a jamais vu ! » Saint Jean ajoute immédiatement : « le Fils qui est dans le sein du Père nous l'a fait connaître ! ». Oui, mais aujourd'hui on met en doute la résurrection de ce Fils, et donc tout son message, preuves à l'appui ! Je ne parle pas ici de Jacques Duquesne, finalement journaliste assez simple d'esprit, mais de scientifiques, du moins prétendus tels ..
Les développements de Zundel dans la conférence d'hier sont inhabituels aujourd'hui. Il ne s'y agit plus de ce qu'on voit mais de ce qu'on ré-fléchit. Newman n'est pas un auteur à la mode.
Si personne n'a jamais vu Dieu, tout le monde peut voir l'homme, et, si l'homme est créé (et racheté) à l'image et selon la ressemblance de Ce Dieu inconnaissable, on peut donc tout de même connaître quelque chose de Lui en apprenant à connaître quelque chose de l'homme. D'où l'importance de connaître ... l'homme, d'avoir un nouveau, un autre regard sur l'homme que nous n'avons pas si nous ne cultivons pas notre « pensoir ». Ce que beaucoup de jeunes d'aujourd'hui semblent ne plus pouvoir faire.
A partir de la contemplation de l'Univers l'homme peut déjà avoir connaissance au moins de ce que Dieu existe, mais il est appelé à aller beaucoup plus loin dans sa pensée à partir de ce que Jésus-Christ nous a fait connaître de Dieu.
La plupart des hommes, même chrétiens, n'ont peut-être jamais eu qu'une connaissance notionnelle de Dieu ! la connaissance qui vient de l'assentiment à ce que nous révèle Jésus-Christ n'est pas le fait du plus grand nombre. On en reste facilement à cette connaissance notionnelle que nous ont donné les catéchismes. Si les enfants, et les adultes ! sont catéchisés par une personne qui vit de sa foi, il en restera certainement beaucoup plus que cette connaissance notionnelle. Au catéchisme il faudrait apprendre au moins quelque chose de la « grammaire de l'assentiment ».
Dieu existe-t-il réellement ? La conviction dans ce sens ne peut provenir que de ce qu'on a développé notre pensoir sur l'homme ET de ce qu'on s'est engagé vis-à-vis de Dieu.
On tentera de mieux développer, de reprendre ce qui précède, lorsqu'on aura « sité » toute la série, assez brève dans la transcription qu'on en a, de la retraite donnée par M. Zundel aux étudiants de la catho de Lille il y a 75 ans. (à suivre, à reprendre)

3ème conférence de retraite donnée aux étudiants de la catho de Lille en novembre 1933.

« L'affirmation de la transcendance de Dieu a pour consé­quence nécessaire l'affirmation de l'immanence de Dieu. C'est déjà le cas dans le discours de Saint Paul à Athènes où l'indépendance suprême de Dieu apparaît comme la garantie de Sa sou­veraine intimité.
Aussi bien, plus on souligne l'indépendance de Dieu, plus on fait ressortir la dépendance de tout ce qui n'est pas Dieu, et puis­que cette dépendance va à la racine des choses, il faut dire que l'action divine s'exerce aussi sur ce que tout être comporte de plus inti­me. Mais la transcendance bien comprise implique en outre l'affirmation de l'absolue gratuité de toute action divine "ad extra" (1) - c'est-à-dire, situe dans la bonté de Dieu le principe de la Création.
Au commencement était l'Amour. C'est par cet attribut - qui exprime le mieux l'éminence de la déité - que l'Univers est rattaché à son Créateur. Aussi bien n'est-il point possible de concevoir d'autres rapports, entre ces deux termes infiniment distincts, qu'une relation de suprême dépendance d'une part et de suprême indépendance de l'autre.
Et comme la conservation de l'Univers n'est au vrai que l'effet persistant d'un seul et même acte créateur - et que la consom­mation des choses ne peut que répondre à son commencement - il faut dire que le monde dure par Amour et qu'il sera consommé par l'Amour : C'est l'Amour qui nous jugera.
Aussi bien est-ce sans doute en vertu d'un instinct pro­fondément théologique que les imagiers des grandes cathédrales ont attribué le jugement au Christ, entouré des anges porteurs des instru­ments de la Passion, et montrant les plaies de Ses mains : "Qu'aurais-je dû faire que je n'aie point fait ? si d'aucuns sont perdus ce n'est pas ma faute."
" Voici le jugement, dit Saint Jean, la Lumière est venue dans le monde, et les ténèbres ne l'ont point comprise." Mais la Lumière n'a pas cessé d'être Lumière, et de luire. Et ceux-là seuls seront rejetés dans les ténèbres extérieures qui se seront fixés irrévocablement dans leurs ténèbres intérieures, qui seront en état de refus, qui auront dit non à l'Amour. Mais l'Amour ne cessera pas d'être l'Amour - ne cessera pas d'être ce oui dont Saint Paul a parlé : " En Jésus il n'y a pas le non et le oui, en Jésus il n'y a que le oui." Même alors ces infortunés tiendront encore de l'Amour tout ce qu'ils garderont d'être, et leurs tourments seront l'expression de l'ordination de leur nature à l'Amour qui pouvait seul la combler. En vérité, nous pouvons nous séparer de Dieu, mais Dieu ne peut se séparer de nous que nous ne retombions aussitôt dans le néant.
Partout donc où il y a une dépendance d'être, il faut évoquer la Présence de l'Amour créateur - affirmer le primat de l'Amour : " Pour nous, dit Saint-Jean, nous avons connu l'Amour que Dieu a eu pour nous et nous y avons cru, car Dieu est Amour."
Dieu est Amour ! Cette affirmation concilie les deux as­pects qui semblaient s'exclure de l'immanence et de la transcendance - et qui sont, au vrai, essentiellement corrélatifs. Dans la mesure où nous sommes conscients de la suprême élévation de Dieu, nous le sommes aussi de Sa suprême condescendance, et ce qui nous empêche de qualifier Son essence par aucun vocable qui en limiterait l'immensité, nous oblige à Lui attribuer l'Amour comme le terme le plus propre à en signifier l'inépuisable richesse.
Mais l'Amour de Dieu justement, parce qu'il est la plus évidente manifestation de Sa transcendance, reste Lui-même transcendant, c'est-à-dire infiniment, ineffablement gratuit. Son intimité n'implique aucune dépendance, sa ferveur n'exprime aucun besoin Ce n'est pas pour s'enrichir que Dieu aime, c'est pour communiquer Ses richesses et, s'il attire tout à Soi, c'est pour enivrer toute cré­ature de Sa Plénitude.
Enfin, si Dieu est Principe de toute chose par Amour, Il ne peut ni créer rien de plus parfait, ni Se communiquer plus libéra­lement qu'en formant des êtres capables d'entrer avec Lui en rapport d'Amour.
On ne saurait trop remarquer la condescendance impliquée dans ce don. Il est juste, à coup sûr, de parler du devoir d'aimer Dieu. Il serait encore plus juste de parler du droit et du privilège d'aimer Dieu. Que Dieu nous ait fait dans une très grande mesure les ar­bitres de notre destin, qu'il ait laissé à notre liberté ce jeu magni­fique et effrayant que notre expérience révèle - c'est qu'il entendait mettre, en quelque manière, notre consentement au niveau du Sien, en nous communiquant le privilège royal de pouvoir aimer gratuitement, en donnant à notre tour ce que nous avions reçu, non point comme des esclaves, mais comme des fils : " Voyez quel Amour Dieu a eu pour nous ! nous sommes appelés Ses fils, et nous le sommes en effet."
En actualisant les virtualités impuissantes de cet optatif informulable qui projetait notre désir au-delà, Dieu nous fait passer le seuil où se brisait notre élan, franchir l'abîme qui sépare l'ordre créé de l'ordre divin, et Sa grâce, toute gratuite et toute gracieuse, nous a infusé le germe d'une vie qui doit mûrir dans Son Coeur. Déjà nous vivons de Sa vie comme au sein maternel l'enfant vit de la vie de sa mère, mais, dans cette gestation spirituelle, c'est notre consentement qui nous relie constamment à la Source, notre amour qui détermine le rythme de notre croissance, notre liberté qui consacre notre filiation ! aussi bien, est-ce par l'Esprit que nous sommes adoptés, et l'Esprit est liberté.
C'est trop peu dire sur un tel sujet. C'en est assez peut être pour faire entrevoir l'intimité à laquelle nous sommes appe­lés et la gratuité à laquelle nous participons, elles représentent véritable­ment autant que nous en sommes capables, la communication de cette transcendance qui est le propre de Dieu.
Dieu nous a communiqué ce qui Lui est propre. Pour aimer l'Amour, Il a formé des coeurs capables d'aimer gratuitement. C'est ce miracle infini qui est contenu dans cet appel que nous proférons si souvent sans attention : Notre Père.
Henri Brémond rapporte dans son "Histoire du sentiment re­ligieux" , ce trait admirable qui montre avec quel naturel le sens de la transcendance de Dieu s'allie chez des âmes simples à l'élan spon­tané d'une piété toute filiale.
La Mère de Ponçonnas, fondatrice des Bernardines réformées, étant à Ponçonnas pendant son enfance, " il lui tomba entre les mains une pauvre vachère, laquelle d'abord lui parut si rustique qu'elle crut qu'elle n'avait aucune connaissance de Dieu. Elle la tire à l'é­cart où elle commença de tout son coeur à travailler son instruction ... cette merveilleuse fille ... la pria, avec abondance de larmes, de lui apprendre ce qu'elle devait faire pour achever son "Pater" car, disait-elle en son langage des montagnes, je n'en saurais venir à bout. Depuis près de cinq ans, lorsque je prononce ce mot : Pater, et que je considère que Celui qui est là-haut, disait-elle en levant le doigt, que Celui-là même est mon Père, je pleure et je demeure tout le jour en cet état en gardant mes vaches." (Tome 2, p. 66)
La gratuité de l'Amour de Dieu a comblé la distance infinie, la gratuité du nôtre doit nous maintenir à son niveau. C'est dans cette correspondance que réside essentiellement le mystère de notre liberté, comme c'est d'elle, sans doute, que dé­coule la nécessité morale de l'épreuve originelle et de la nôtre, toutes nos responsabilités et tous nos risques, toute notre grandeur et toute notre misère.
Dans ce mariage d'amour indissoluble qu'il veut conclure avec nos âmes, Dieu a voulu que notre oui pût librement répondre au Sien, qu'il y eût dans notre amour pour Lui, cette gratuité qui fait tout le prix du Sien. Nous sommes ici-bas pour apprendre à aimer. Aussi bien : "... quand même je parlerais la langue des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis qu'un airain qui résonne ou un cymbale qui retentit." (1Cor. 13) Mais comment exercer ce privilège divin en dehors du se­cours de Dieu?
Ah ! qu'Il veuille bien s'emparer de nos coeurs et les remplir de Sa Vie en contraignant miséricordieusement, s'il le faut, nos volontés même rebelles ! Aussi bien Lui seul peut-Il, sans les violer, en re­dresser l'élan, en faire mûrir la liberté, car Ses dons sont sans repentir.
Au commencement était l'Amour, et l'Amour sera la fin. Nous ne pouvons exprimer son mystère, nous ne l'épuise­rons jamais. Il suffit que nous en renaissions sans cesse en adhé­rant à tout ce qu'il est en Lui-même, et à tout ce qu'il fait dans l'Univers et en nous au-delà de tout ce que nous sommes capables de comprendre.
"Amen", qu'il en soit ainsi ! la suprême grandeur de la vie est dans cet Amen qui ne demande rien pour soi, qui ne mesure pas à sa mesure, qui ne limite pas à ses besoins, qui ne refuse rien et qui adhère à tout. "Amen", qu'il en soit ainsi ! " Non pas à nous Seigneur, non pas à nous, mais à Votre Nom, donnez la Gloire." Amen.

Note (1). Si Dieu est un pur dedans, il ne peut y avoir rien qui Lui soit extérieur. C'est seulement du côté de l'homme qu'on peut penser une création ad extra. En réalité toute l'histoire de la création et de la rédemption doit être située à l'intérieur du Dieu Trinité, dans Son cœur.
Et il faut peut-être aller plus loin en voyant toute l'histoire de l'humanité, de sa création et de sa rédemption, comme une façon, non nécessaire, pour le Père d'engendrer, de porter et faire naître le Fils. Le Dieu Trinité, si l'on peut dire, n'accomplit pas, ni ne peut accomplir, autre chose éternellement que cet engendrement et cette naissance, en même temps que le jaillissement de l'Esprit qu'entraîne immédiatement (et dont est porteuse) cette opération divine éternelle de filiation.
Et l'on entrevoit ici alors combien le mystère de la sainte Trinité est encore peu développé et enseigné dans l'Eglise. On n'en est resté encore le plus souvent à une simple énonciation.

2ème conférence de M. Zundel aux étudiants de l'institut catholique de Lille en novembre 1933.

« Dieu s'est révélé à nous, en nous, par l'action qu'Il exerce sur nous - attirance et impulsion tout ensemble, exigence et fascination, douleur et joie - qui fait de notre vie un élan qui aimante tout notre dynamisme vers un au-delà toujours présent, et vers une Présence toujours au-delà. C'est ainsi que nous avons été amenés à découvrir à la fois la réalité de Dieu et l'impossibilité de Le saisir, Son immanen­ce et Sa transcendance, nous avons été amenés à affirmer du même coup Son existence et Son ineffabilité, aussi bien n'est-ce pas là le vrai nom de Dieu : l'Inef­fable, Celui qu'on ne peut dire, dont l'être n'a aucune commune me­sure avec le nôtre, qu'aucune pensée ne peut concevoir, ni aucune pa­role exprimer ? Il importe que nous soyons au clair là-dessus et que la transcendance de Dieu nous abîme dans le respect de Sa majesté. Dieu est l'Ineffable : c'est le commencement de tout dis­cours qui porte l'Essence Incréée, et c'en est surtout la fin.
Il est vrai, sans doute, que notre pensée comporte des concepts analogiques capables de représenter des rapports semblables à des niveaux d'être différents. Il est vrai que ni la beauté, ni la bonté, ni l'être, ni la vie, ne sont enfermés dans un genre, et que les transcendantaux sont ouverts sur l'Infini, nous pouvons donc et nous devons affirmer de Dieu tout ce qu'ils comportent de positif : Dieu est bon, Dieu est beau, Dieu est, Dieu vit, Dieu est esprit.
Mais il est clair que ces mots ne prennent de sens pour nous que par rapport aux objets de notre expérience, et comme en s'échauffant à leur contact ! ce n'est qu'en repoussant du pied le rivage que nous lançons notre barque dans la haute mer, en tournant le dos à l'Infini qui nous attire. Et c'est pourquoi nous sommes contraints de nier, de toute idée que nous appliquons à Dieu, les limites qu'elles comportent dans le champ de notre expérience, et de la projeter à l'in­fini, dans un élan désespéré pour quitter l'univers des reflets et des ombres - et nous perdre dans l'océan illimité de l'être, et nous parvenons ainsi au "nuage de l'inconnaissance" dont parle un anonyme anglais du XlVème siècle, "au rayon de ténèbres" qui éblouit le métaphysicien, avant d'aveugler le mystique dans la terreur purifiante de ses "nuits".

Il y a trop de lumière pour nous, et, plus nous nous approchons du globe de feu, plus nous sentons sa chaleur, et moins nous sommes capables d'en soutenir l'éclat.
Dieu est bon, mais non pas comme nous, bon infiniment, c'est-à-dire au-delà de toute limite et comme je ne sais pas dire, et c'est parce que l'être de Dieu est précisément situé dans cette marge illimitée qui s'étend au-delà de tout ce que nous pouvons ap­préhender dans notre expérience naturelle, que les mystiques ont pré­féré d'Instinct la négation à l'affirmation : " A ce moment, dit l'auteur du nuage de l'inconnaissance à son disci­ple, tu me demanderas : comment puis-je penser à Dieu et qu'est-Il? et à cette question, je ne peux répondre qu'une chose : je n'en sais rien"(1)
Denis, à son tour, fait de cette affirmation un principe : " Dans les choses divines, l'affirmation est moins juste et la négation plus vraie" (2). Il s'enhardit même jusqu'à dire de l'essence divine : " Elle n'est pas, parce qu'elle surpasse tout ce qui est " (3).
Saint-Thomas a repris ce thème à propos du don d'intelli­gence: " Il y a, dit-il, une double vision de Dieu, une vision par­faite en laquelle est vue l'essence même de Dieu, et une vision impar­faite en laquelle, si nous ne voyons de Dieu ce qu'il est, nous voyons du moins ce qu'il n'est pas. Or en cette vie plus parfaitement nous connaissons Dieu, plus nous comprenons qu'il dépasse tout ce qui peut être compris par notre intelligence" (4). Tel est donc le sommet de notre sagesse : connaître ce que Dieu n'est pas.
Quelle délivrance dans cette rencontre ! Quelle sobriété dans notre discours ! Quel agenouillement dans nos pensées ! Quelle prudence dans nos jugements !
Combien de fois n'avons-nous pas été dupes de nos propres limites dans notre scandale en face de la douleur, des rigueurs du destin, du déchaînement des guerres, du triomphe du mal ! dans notre critique des récits de l'Ecriture, ou des "apparences" de l'Eglise ! sans nous rendre compte du reniement contenu dans cette attitude, nous citions Dieu au tribunal de notre raison, lui demandant des comptes, nous indignant contre Sa Providence, protestant contre la mesquinerie de Sa loi - sans voir que tout ce qui est mesquin, étroit, borné, dans la vie, dans l'Ecriture ou dans l'Eglise, est le fait de l'homme, et non le fait de Dieu, et que tout ce qui est indigne de Dieu n'est pas de Dieu, mais de l'homme.
Comme l'idolâtrie est proche ! comme nous avons vite fait de nous fabriquer un dieu à notre image, qui nous déçoit et nous ennuie ! un faux dieu ! Nous croyons être bien supérieurs aux adorateurs de féti­ches , et nous ne voyons pas que le pire de tous les fétiches, c'est la prétention de mesurer Dieu et d'expliquer Ses conseils.
Est-ce que Caïphe, en vérité, n'était pas plus athée que Pilate ? Est-ce que son dieu, dont l'honneur outragé réclamait la mort du Fils unique, était autre chose que la projection personnifiée de son orgueil et de sa jalousie ? N'est-ce pas pour échapper à ce dieu-là que des âmes droi­tes parfois se déclarent athées - pour être d'autant plus fidèles au vrai Dieu qu'elles ne nomment point, mais qu'elles écoutent silencieu­sement et qu'elles servent en secret ? Combien de fois le langage "religieux" est-il un scandale pour la foi ! et comme je comprends ce mot : "ne parlez pas de Dieu, vous l'abîmeriez !"
C'est qu'il ne s'agit pas d'un mot, mais d'une Présence à laquelle il faut s'abandonner sans cesse pour découvrir le visage tou­jours nouveau - toujours plus jeune et plus lumineux, plus proche et plus secret - de l'indéfectible beauté, sachant d'ailleurs, qu'au ter­me des plus sublimes élévations, il restera toujours un infini à par­courir. " Tout ce que j'ai écrit, c'est de la paille !" Ce mot est le couronnement de la Somme théologique. Le génie du docteur angélique trans­figuré par la contemplation du Saint, cherche un refuge, au-delà du discours, dans l'ivresse du Cantique.
Notre intelligence ne peut accueillir aucun objet au-delà de ses capacités. En lui prêtant vie, elle lui impose aussi sa mesure; elle le tire dans son champ visuel, elle l'assimile à soi. Notre coeur au contraire tend vers l'objet tel qu'il est en soi, accroissant son élan de l'impuissance même du discours qui l'amorce toutes les fois que l'objet passe l'entendement, et coïncidant avec lui, dans la transparence, tout ensemble éblouissante et voilée, d'un contact qui s'atteste en la plénitude même qu'il réalise, dans une lumière trop violente pour ne pas se briser au prisme de la raison.
Il faut donc bien, au terme d'une dialectique ascendante où l'esprit a épuisé toutes les ressources de l'analogie - en cher­chant vainement dans le fini un appui pour s'évader du fini - qu'il s'abandonne aux sollicitations de l'Amour, qu'il se laisse emporter par "l'aigle ravisseur", là où n'atteint pas le discours, où les signes expirent au voisinage de la réalité, où les mots s'abîment devant l'unique Parole, où le silence est la pleine affirmation et la parfaite louange : " Tibi silentium laus " ! La louange qui vous convient, Seigneur, c'est le silence !

(1) "Le nuage de 1'Inconnaissance". Traduction Noetinger, éd. Marne, p.86
(2) H.C. II - 2 traduction Darboy, page 10
(3) "Noms divins" I - 1, traduction Darboy, page 159
(4) 2a 2ae VIII - 7.C.

4ème conférence donnée à Lille en novembre 1933.

« L'Immanence est partout la réplique de la Transcendance. La dépendance de la créature atteste le voisinage de Dieu, dont la condescendance est infinie comme Son élévation.
Pour nous attirer à Lui, Dieu S'est proportionné à nous. Il a jeté un voile sur l'éclat de Son Visage. Il a établi Sa demeure dans le silence. C'est là un des traits les plus étonnants de Son admira­ble tendresse : notre Dieu est caché.
Beaucoup en prennent occasion pour nier Son existence, c'est-à-dire, à la vérité, pour borner leur vie aux apparences et l'é­parpiller dans l'espace et dans le temps. Quelques-uns même ont poussé la folie jusqu'à Le sommer de leur donner des preuves physiques de Son existence.
Mais Dieu est Esprit et les biens de l'Esprit ne se pren­nent pas avec les mains. On ne s'approche de Lui "qu'à pas d'Amour". Et c'est pour rendre possible cet Amour, pour éviter toute violence, toute contrainte, toute surprise et tout entraînement, pour Se laisser chercher, découvrir et trouver par l'ardeur inquiète d'un coeur vaincu par la seule charité, qu'il s'est, pour ainsi dire, retiré de Son oeuvre, afin d'y rentrer par notre consentement à Sa royauté d'Amour.
Celui qui est, ne paraît point. Il est tellement être qu'il renonce sans dommage au paraître. S'il paraissait, d'ailleurs, on ne verrait plus que Lui. La créature, comme foudroyée par Sa Présence, serait à la fois soumise et attirée inviciblement. Nous serions expro­priés sans résistance par un Amour sans liberté.
Ce n'est pas ainsi que la force du Tout-Puissant en use avec notre faiblesse, Il a voulu s'offrir et se proposer, et non s'im­poser, et, par un renversement ineffable, c'est Lui qui est devenu, à force d'Amour, la Toute-Impuissance et la Toute Pauvreté.
Le langage craque à ce point et l'on n'ose plus que répé­ter les textes qui suggèrent ce mystère écrasant :
" Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu."
" Tout le jour, j'ai étendu les mains vers un peuple qui se refuse."
" Jérusalem, combien de fois, ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu."
" Je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai. »

C'est ainsi que l'Esprit a représenté Dieu dans les Ecri­tures comme le pèlerin, comme le mendiant d'Amour errant à travers les siècles en quête d'un refuge en nos coeurs : " J'ai eu faim, J'ai eu soif, J'étais en prison ..."
Quel commentaire n'affaiblirait-il pas cet appel ?
Et voilà peut-être, la donnée essentielle de la religion. Il ne s'agit pas, d'abord, du salut de l'homme, il s'agit, avant tout, du salut de Dieu. L'important n'est pas que nous ayons une place au ciel, l'important, c'est que Dieu règne dans nos coeurs.
Comme le Père de Condren allait mourir, on lui proposa de célébrer, pour le soulagement de son âme, la messe des agonisants. A quoi il répondit : " Dites plutôt la messe du Jour des Rois, pour le règne de Jésus-Christ. " Le règne de Jésus-Christ : voilà toute la question, mais de quelle incoercible urgence !
Le Christ, Lui-même, nous l'a fait entrevoir d'un mot tel­lement inouï qu'on hésite presque à le rapporter : " Celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans le Ciel, celui-là est mon frère et ma soeur et ma mère."
Il s'agit, comme dit Bède-le-Vénérable, de concevoir spirituellement le Verbe de Dieu par l'entendement de la foi et de L'en­gendrer par la pratique du bien dans son coeur et dans le coeur des autres. Mais qu'est cette glose auprès de cette parole de feu : celui-là est ma mère ?
En vérité, ce qui se joue dans l'univers, ce n'est pas la tragédie de l'homme, c'est la tragédie de Dieu : "Il est venu chez les siens, et les siens ne L'ont pas reçu."
C'est là, je pense, l'ultime réponse au problème du mal : au-delà de tout ce que la raison peut établir - en montrant à bon droit d'ailleurs, dans le désordre même, une révélation de l'ordre, lequel se fonde en dernière analyse, sur l'indéfectible droiture de l'infinie bonté - cette vision mystique de l'enfantement divin.
Ce doit être la raison dernière de cet abîme de douleur, de ce "de profundis" déchirant où se résume pour une si grande part l'histoire de lrHumanité : il s'agit d'enfanter Dieu, d'intégrer l'Infini dans le fini, en faisant craquer les limites de notre moi - en dilatant nos coeurs à la mesure de Celui qui veut naître en nous. "Je me tiens à la porte et Je frappe !" Quelle langue pourrait traduire le "de Profundis" de Dieu ?
Voilà en tout cas ce qui rend notre péché si intolérable, c'est qu'il porte atteinte en nous au règne de Dieu, et qu'il rejette dans les ténèbres Celui qui se tient à la porte ! c'est qu'il nous rend opaques à Sa Lumière, et qu'il intercepte le rayon qui devrait traver­ser nos coeurs pour illuminer le coeur de nos frère, et l'âme de tout apostolat, c'est au contraire, la passion de cette divine naissance, l'éclosion virginale de ce rayon dans l'âme que Dieu met sur notre route, dans toute âme reliée à la nôtre par la communion des saints.
Qu'importe, au fond, notre moi et ce qu'il lui advient ? Le prix de notre vie est d'apporter la Vie, de laisser paraître en nous " le Visage de Fête du Christ-Jésus." Sera-ce Lui qui passera, ou sera-ce moi?
Il n'importe pas que nous ayons raison ! c'est Lui qui doit avoir raison en nous. C'est Sa Vérité qui doit triompher et Sa Charité séduire. Au terme de tout échange, de toute conversation, il faut que le Christ ait grandi dans l'âme de nos frères aussi bien que dans la nôtre. Mais nous ne pourrons remplir les autres qu'en étant rem­plis nous-mêmes.
Dieu nous attend dans le secret de Sa Vie cachée - dans les abîmes du silence où Son Verbe est captif. Ce mystère s'accomplit parmi nous : la Parole éternelle est devenue silence. C'est là, dans ce contact quotidien, avec le Verbe silencieux que nous apprendrons l'immensité de l'Amour, la va­leur des âmes et le secret de l'action, qui est le rayonnement du si­lence comme le Sacrement du Verbe.
" Dum medium silentium omnia, omnipotens Sermo tuus a regalibus sedibus venit."
" Tandis que toutes choses tenaient le milieu du silence, Votre Parole toute-puissante, ô Dieu, s'est élancée de Son Trône royal."